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Sommes-nous ouverts à l'intégration de la personne handicapée ?Ne pas voir mais être reconnu Par Dominique Dal,Chargée de cours à la haute école Léonard de Vinci Accompagnatrice pédagogique à l’UCL Version intégrale du texte paru dans La Quinzaine n°245 sous le titre «Sommes-nous ouverts à l’intégration de la personne handicapée?»
L’accompagnateur est un universitaire qui a pour mission d’assurer le suivi pédagogique de l’étudiant à raison d’un certain nombre d’heures, fixé en fonction des besoins de l’étudiant, avec un maximum de 9h30 par semaine. Cet accompagnement se poursuit jusqu’à l’obtention du diplôme brigué par l’étudiant concerné mais peut être remis en cause en cas d’échec. Plus concrètement, cet accompagnement peut avoir un contenu très varié et ne sera pas le même pour un étudiant malvoyant ou aveugle, malentendant ou sourd. Dans un premier temps, il y a la prise de contact avec les professeurs, les assistants ou le personnel de la faculté et de la bibliothèque. Il faut les informer des difficultés particulières et des demandes de l’étudiant: les avertir de ce que celui-ci viendra au cours avec son ordinateur pourvu d’une réglette braille ou d’une synthèse vocale (dans ce dernier cas, l’étudiant utilise sporadiquement des écouteurs) ; de ce qu’il est demandé au professeur de porter un micro dont la particularité est de se centrer sur la voix en éliminant les bruits parasites de l’auditoire ; de ce qu’il faudra éventuellement adapter l’examen (examen oral, agrandissement des questions écrites, etc..). Dans un second temps, il conviendra de déterminer les cours et les travaux qui nécessiteront un accompagnement adapté. En ce qui concerne les cours, il faudra faire enregistrer les syllabi sur cassette ou disposer de leur support informatique, organiser une chaîne de preneurs de notes, retravailler plus systématiquement les cours qui s’accompagnent de tableaux, schémas, transparents,… Les travaux, eux, demanderont, en général, une aide plus personnalisée. Les recherches en bibliothèque, notamment, sont redoutables. Il convient alors pour l’accompagnateur de doser subtilement l’intervention nécessaire et de guetter le moment où il risque d’aller au-delà de son rôle oubliant qu’il n’est en aucun cas là pour « travailler à la place de » . Un système de questions-réponses paraît alors adéquat : « Dans quel ouvrage général, penses-tu que je dois débuter la recherche ? » ; « Tu as pris connaissance des documents enregistrés ou scannés. As-tu de nouvelles références ? » ; « Je te lis la table des matières et tu me dis quel chapitre t’intéresse »… L’objectif n’est pas, ici, de donner un descriptif détaillé de l’accompagnement pédagogique mais bien plutôt de lancer une série de réflexions qui résultent de notre activité. Depuis 1997, l’accompagnement pédagogique que nous assumons nous a, notamment, permis de suivre une étudiante, tout au long de son parcours jusqu’à l’obtention d’un premier diplôme de licenciée et, ensuite, d’une second diplôme d’études spécialisées. Cette étudiante a progressivement perdu la vue au cours de ses études jusqu’à une cécité complète. Nous avons donc dû nous adapter constamment : usage pendant quelque temps de loupes ; cours de locomotion et utilisation de la canne blanche ; dactylographie sans vision ; …
Quel défi, aussi, pour l’accompagnateur ! A un triple niveau, pédagogique, relationnel mais également personnel. Il est très certainement pédagogique car nous devons toujours avoir à l’esprit les limites de notre intervention. En effet, notre principal souci doit être l’accès à une autonomie la plus grande possible pour l’étudiant. Cela peut être rendu possible par l’utilisation d’un matériel adapté, matériel en évolution constante (nous avons commencé avec des cassettes enregistrées ; en fin de parcours, l’étudiante disposait, notamment , d’un ordinateur muni d’une synthèse vocale). Cela se manifeste également lors de la réalisation des travaux qui demande - cela a déjà été évoqué plus haut - de s’effacer à temps. Le défi relationnel est d’importance. Il paraît impossible de mener à bien cette tâche sans s’impliquer plus personnellement lorsque le handicap se rappelle quelquefois brutalement à l’étudiante à l’occasion d’une réflexion ou d’une tâche présentant une difficulté particulière. N’oublions pas, non plus, le jeu complexe des relations humaines que tout étudiant rencontre inévitablement ( adaptation à la vie universitaire, intégration dans un auditoire, un kot, difficultés affectives, …). Le défi est également personnel lorsqu’on est confronté à la différence et, qu’en dépit d’une certitude bien ancrée de la richesse de chacun et de l’égalité dans la diversité, il s’impose de vivre concrètement et quotidiennement cette certitude. Quel défi pour l’étudiante ! Il est constant. Avez-vous déjà imaginé devoir assimiler des matières « dans l’espace » sans aucun support visuel, de manière uniquement auditive ? Chaque matin, la première victoire est, pour l’étudiante aveugle, simplement d’arriver au cours. Comment évaluer la quantité d’énergie (et donc de fatigue) que constitue tout déplacement avant même de pouvoir commencer à travailler ? Tout changement de local ou d’auditoire, le moindre chantier dans la ville, les barrières provisoires pour cause d’activités (24h vélo, marché,…) sont autant d’obstacles pour l’étudiante . Quelle leçon ! L’intégration d’étudiants porteurs d’un handicap est incontestablement très riche, non seulement pour le corps enseignant ou l’accompagnateur mais également pour les autres étudiants amenés à les rencontrer dans les auditoires ou au sein d’un kot à projet, par exemple. Et si une université peut s’enorgueillir de son ouverture sociale, culturelle ou idéologique, elle peut également être fière de s’ouvrir à la différence. Quel avenir ! Les études ne durent qu’un temps. Après avoir démontré qu’une étudiante porteuse d’un handicap peut exceller dans un parcours universitaire (deux diplômes avec grande distinction ), c’est le milieu professionnel qu’il faudra convaincre. Et la tâche s’avère bien ardue car cette catégorie d’universitaires est encore récente et peu nombreuse. Tout en se présentant, il faut donc rassurer ; expliquer encore et encore, malgré un excellent diplôme, que l’on est apte et « rentable » ; faire adapter les examens d’embauche conçus souvent de manière très rigide et basés sur la crainte obsessionnelle de la tricherie. Ainsi, il a été proposé à l’étudiante, pour passer un examen d’embauche devant une de nos plus hautes administrations, d’apporter son ordinateur la veille de l’examen pour vérifier qu’il ne comportait aucun dictionnaire. Faut-il alors expliquer, d’une part, que chaque nouveau trajet ne peut se faire seule et que, d’autre part , un correcteur d’orthographe ne présente aucun intérêt pour une aveugle qui devrait faire lire les mots lettre par lettre par sa synthèse vocale et qu’un dictionnaire de langue est tout aussi inutile lorsque la synthèse vocale ne reconnaît que le français ? Et c’est un nouvel acte de foi qui est demandé à cette étudiante. Croire que l’intégration , qui a été rendue possible à l’école primaire, secondaire et ensuite universitaire ne va pas s’arrêter au seuil du monde professionnel. Croire que, là aussi, des personnes penseront qu’un handicap, bien qu’il ne peut se partager, peut s’accompagner lorsque l’on cesse de le considérer uniquement comme un obstacle. Croire, enfin, que le monde politique, au-delà de ses vœux pieux de quotas, notoirement reconnus comme non respectés dans les entreprises et les administrations, mettra tout en œuvre pour que la différence devienne partout une richesse. Et pourquoi ne pas alors parler des autres différences… Dominique Dal
P.S. : L’étudiante dont il est question a pu entamer une activité professionnelle correspondant à ses compétences au sein d’une équipe ouverte, intéressée et… impressionnée par ses potentialités. Il lui a, d’ailleurs, été dit que « le problème avec elle, est qu’elle apprenait trop vite » (sic).
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28/02/2006
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