L'étudiant et l'université : une relation paradoxale

Le Pr Xavier Renders assumera jusqu’en 2010 la responsabilité de vicerecteur aux Affaires étudiantes. Le 9 janvier dernier, il a présenté au Conseil académique le programme de son second mandat. L’occasion pour lui d’analyser la place de l’étudiant dans l’université et d’en souligner son caractère… paradoxal.





Dans votre présentation au Conseil académique, vous analysez longuement la place de l’étudiant dans l’université. Vous dites notamment qu’elle est marquée par un paradoxe … 

Je parle même d’un double paradoxe. Le premier paradoxe est lié au fait que, si la place de l’étudiant est première dans l’université, l’étudiant en tant que personne n’est pas premier dans l’université. Je m’explique. La place de l’étudiant est première dans la mesure où si l’université existe, c’est d’abord pour former des jeunes. En même temps, l’étudiant en tant qu’individu n’est pas premier dans l’université car toute une série de choses l’y précèdent : le savoir, bien entendu, mais aussi le cadre, les valeurs, les personnes,... Autrement dit, chaque étudiant est invité à entrer dans quelque chose qui lui préexiste. Il me semble important de souligner ceci notamment en raison de certaines conceptions pédagogiques qui considèrent que l’étudiant doit construire son savoir. Il est, selon moi, plus juste de dire que l’étudiant doit faire sien un savoir qui lui préexiste.


L’étudiant doit donc se construire à partir du savoir qui lui est proposé… 

Oui, dans un premier temps. Quand il entre à l’université, l’étudiant se construit à partir du savoir qui lui est présenté et à partir des personnes qui le transmettent. Mais bien vite, les choses évoluent, ce qui nous amène au second paradoxe. Au fil de son parcours, on demande à l’étudiant de devenir aussi, et de plus en plus, un acteur de transformation. En devenant un étudiant chercheur (via son mémoire, ses travaux personnels, etc.), mais aussi en s’investissant dans des organes de gestion et décision comme le Conseil des affaires sociales et étudiantes, le Conseil académique, le Conseil d’administration,... On lui demande donc de contribuer au renouvellement du savoir et du cadre, et même, d’une certaine façon, à celui des valeurs de l’institution. Car les étudiants arrivent à l’université avec leurs valeurs, les confrontent à celles de l’université et les font évoluer.

Ce second paradoxe est en fait celui de l’éducation : éduquer, pour des parents, c’est construire un cadre, avec ses exigences, ses interdits et ses valeurs, tout en faisant en sorte que leur enfant puisse se libérer de ce cadre afin qu’à son tour il en crée d’autres.


En quoi ce paradoxe pose-t-il problème au vice-recteur aux Affaires étudiantes que vous êtes? 

Vivre ce paradoxe comme vice-recteur aux Affaires étudiantes, c’est être en permanence sur le fil entre deux obligations: d’un côté, celle de rappeler aux étudiants les normes et exigences de l’institution, et de l’autre, celle d’être ouvert à la contestation de la norme, voire de la rendre possible. Autrement dit, il faut, avec une partie de soi-même, veiller à ce que la norme soit dite et maintenue et, avec l’autre, créer des espaces où cette même norme puisse être discutée, critiquée, et donc renouvelée. Ce paradoxe est particulièrement sensible à l’université dans la mesure où nous y formons de jeunes adultes qui ont déjà acquis une indépendance. En outre, notre spécificité d’université est d’éduquer à la critique…


Pourquoi avoir éprouvé le besoin de souligner ce paradoxe dans votre présentation au Conseil académique? 

J’ai éprouvé ce besoin parce que je constate actuellement deux dérives liées aux évolutions sociales et je veux les dénoncer. La première est l’infantilisation de l’étudiant. En cinq ans, j’ai vu la présence des parents croître à l’université de façon frappante. Que ce soit à travers les lettres de recours, les coups de téléphone pour justifier l’absence d’un étudiant ou les démarches effectuées pour obtenir un kot, je remarque que les parents se substituent de plus en plus à leurs enfants. Je vois là la marque d’une société où l’adolescence ne cesse de se prolonger et où le moment d’entrer dans la vie professionnelle est retardé. J’y vois aussi le signe d’une évolution vers une société d’assistance où la peur du risque des adultes se transmet aux jeunes.

La deuxième dérive est une dérive que je qualifierais de commerciale. La mondialisation du savoir et la concurrence accrue entre les universités posent de façon de plus en plus aiguë la question du recrutement étudiant. On a ainsi la tentation de faire de l’étudiant un client. Un client, c’est-à-dire quelqu’un qui reçoit pour ce qu’il paie. Une des traductions concrètes de cette évolution est la croissance du nombre des démarches de recours et des plaintes : jamais, auparavant, nous n’avons dû autant justifier nos décisions. Il y a un point de liaison entre ces deux dérives : c’est le fait de refuser le rôle d’acteur à risque. Se mettre dans une position d’enfant ou de client, c’est se mettre dans une position où d’autres décident pour vous du début à la fin. On ne se reconnaît pas détenteur d’une responsabilité.


Dans un tel contexte, développer l’engagement étudiant comme le fait l’UCL, peut paraître dangereux. Ne risque-t-on pas de rebuter, voire de faire peur à certains jeunes? 

Au contraire ! Une université qui responsabilise les jeunes peut devenir très attractive. À l’UCL, près d’un étudiant sur dix exerce une responsabilité dans un comité, un bureau de faculté, un kot-àprojet, etc. Quelle est l’université qui peut en dire autant? L’organisation que nous offrons aux étudiants est, je pense, très attractive pour toute une série de jeunes. Je ne fais d’ailleurs que rappeler ici un des fondements de l’esprit UCL, auquel nous devons rester fidèles. Si nous nous laissons dériver par les vents dominants, je crains que nous perdions notre spécificité et nos valeurs.

Propos recueillis par Pierre Escoyez



Le texte de la présentation au Conseil académique de Xavier Renders peut être téléchargé sur le site web du Conseil académique (www.uclouvain.be/cac ), à la rubrique « Procès verbaux approuvés », après identification.
| 30/03/2006 |