journée décembre 2007

 

Critique de la rationalité théologique: statut épistémologique et tâches présentes

 

Dans le cadre du nouveau projet de recherche interdisciplinaire sur la rationalité de la théologie, un séminaire de recherche a lancé une large réflexion sur le statut épistémologique du discours théologique (13 décembre 2007). Dans son mot d’accueil, Benoît Bourgine (Unité de théologie dogmatique, UCL), co-promoteur du projet, a souligné l’importance de laisser au discours théologie son espace propre, en évitant les extrêmes que sont « la raison sans la foi » (sciences des religions) et la « foi sans la raison » (repli identitaire). Quatre intervenants qualifiés se sont ensuite succédés pour aborder la problématique à partir de leurs recherches respectives.

Hendro Munsterman (Centre théologique de Meylan, Grenoble) a évoqué le centenaire de l’encyclique de Pie X condamnant le modernisme (« Le centenaire de Pascendi (1907), retour sur la crise moderniste en contexte postmoderne »). Rappelant le contexte de la condamnation, l’orateur a mis en évidence la méfiance de l’Eglise catholique par rapport aux méthodes scientifiques modernes. Le climat du moment exprimait notamment le fait de passer d’une approche déductive à une approche inductive, de l’accent mis davantage sur l’immanence que sur la transcendance, et d’une difficulté à joindre deux appartenances : à l’Eglise et à l’Université. Pour répondre à ces défis de taille, des théologiens ont voulu entrer en dialogue critique avec la modernité, en appréciant positivement le pluralisme et les exigences de la rationalité. A l’heure actuelle, nous ne sommes pas encore vraiment sortis du conflit moderniste. Le danger d’un repli sur soi est tout aussi présent que celui de suivre les tendances les plus relativistes. Le dialogue critique avec la (post-)modernité demeure un défi permanent. En particulier, on soulignera le débat autour de la question du pluralisme des religions. Une approche mesurée doit encore être dégagée. C’est un chantier immense qui attend les théologiens.

Un deuxième exposé a introduit les auditeurs dans la pensée de W. Pannenberg. Olivier Riaudel (Université catholique de l’Ouest, Angers), a en effet présenté la façon dont le théologien protestant traite le problème de la représentation (« Enjeux du vocabulaire de la Vorstellung chez Wolfhart Pannenberg pour la définition de la théologie systématique »). Le terme de « Vorstellung » (représentation) se distingue du terme « Begriff » (concept) en ce sens qu’il s’applique particulièrement au discours religieux et théologique. En théologie, on développe en effet une pensée figurative qui ne se réduit pas aux concepts. Après avoir rappelé l’arrière-fond hégélien de cette notion, l’orateur a montré comment la représentation joue un rôle majeur dans la Théologie systématique de Pannenberg. A travers cette idée, le théologien souligne la dimension à la fois figurative et métaphorique du langage religieux, et en même temps l’écart qui demeure entre le discours et la réalité transcendante visée. Le concept intervient quant à lui comme hypothèse et anticipation. Le concept a en effet une dimension projective et anticipatoire, en ce sens qu’on ne peut saisir une réalité donnée qu’en gardant une distance. Les énoncés théologiques doivent être jugés à leur capacité à interpréter de manière convaincante notre expérience du réel. Les propositions théologiques prétendent accéder à une vérité et doivent en conséquence être ouvertes au dialogue avec d’autres rationalités.

Jean-Baptiste Lecuit (Université catholique de Lille) a pour sa part traité du rapport entre la théologie et la psychanalyse (« La théologie de la relation entre Dieu et l’être humain, pensée avec A. Vergote à la lumière de la psychanalyse »). Le dialogue entre psychanalyse et foi est possible à condition de respecter le principe de Chalcédoine (« sans séparation et sans confusion »). A partir de l’œuvre de Vergote, Lecuit a montré comment l’existence humaine supposait une intersubjectivité qui conjugue à la fois une rupture et une continuité. En insistant sur l’homologie du devenir humain et le devenir chrétien, notamment sur base d’une analyse de Rm 7-8, le théologien a souligné comment l’intersubjectivité dépendait d’une dynamique de conflictualité et d’interpellation. On peut mettre en correspondance la dynamique d’émergence du sujet humain dans la confrontation au problème oedipien avec la dynamique de constitution du sujet croyant à travers le processus conflictuel qui est généré par la Loi de Dieu et qui se résout dans l’adoption filiale.

François Euvé (Centre Sèvres, Paris) a traité du dialogue entre les sciences et la théologie « Théologie et sciences de la nature en conversation critique »). Le développement des sciences s’est appuyé sur l’autonomie de la raison et la liberté d’agir. Ces changements nécessitent de parler autrement de Dieu. Il faut tenir compte des transformations apportées par les avancées scientifiques (génétique, neurosciences…), notamment du fait que cela met en cause la définition de l’humain. Le christianisme, en tenant ensemble la vie et la raison, peut aider à penser l’enracinement cosmologique du sujet humain. Les sciences elles-mêmes doivent renoncer à prétendre connaître de façon complète et définitive. Plus humbles, elles peuvent entendre une autre rationalité qui pourrait être théologique. On se heurte néanmoins à deux résistances. D’une part, le discours négatif à l’encontre des sciences (lesquelles ne seraient qu’un pouvoir de manipulation). D’autre part, la négation de la raison commune qui tend à s’accompagner d’un « repli tribal de la théologie ». Loin de ces radicalismes, l’orateur a invité à une entrée en conversation. On est sans cesse entre un mouvement de clôture et un mouvement d’ouverture. Or, l’action de Dieu dans l’histoire peut être pensée comme ce qui garde le monde ouvert. La création n’est pas une réalité unilatérale dans la mesure où elle suppose la réciprocité. Dieu a confiance en l’être humain et il l’invite à réaliser un projet d’humanisation.

La seconde partie de la journée s’est déroulée en forme de table ronde. Le débat était introduit par Jean Leclercq (Institut Supérieur de Philosophie, UCL), co-promoteur du projet de recherche, lequel a proposé une synthèse des exposés et soulevé une série de questions ouvertes. Une trentaine de participants ont échangé tant sur les contributions du jour que sur les pistes à envisager pour œuvrer ensemble au projet de recherche qui vient d’être initié à l’Université catholique de Louvain.

| 29/02/2008 |