Un mandat sous le signe de l'urgence

Combattant passionné des droits de l’homme, une vocation née au cours d’une enfance passée en Afrique et en Asie, le Pr Olivier De Schutter (DRT/INT) vient de se voir confier la délicate fonction de rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation. Bien qu’un peu effrayé par l’ampleur de la tâche, il va s’atteler au travail avec toute l’énergie requise car «l’urgence est réelle».

Le 1er mai, le Pr Olivier De Schutter (DRT/INT) a officiellement succédé au Suisse Jean Ziegler au poste de rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation. Un travail qu’il effectuera en plus de sa charge académique, et dont il entend bien faire profiter ses étudiants

Parrain de Souhayr Belhassen lors des docteurs honoris causa 2008, Olivier De Schutter a longuement travaillé avec elle comme secrétaire général de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme

La Quinzaine: Comment en êtes-vous arrivé à vous passionner pour les droits de l’homme ?
Olivier De Schutter: Si je remonte le fil des souvenirs, tout cela est parti, je crois, de mon enfance passée dans des pays en développement tels que l’Inde ou le Rwanda, ou en Arabie saoudite où les inégalités sont très fortes… Il en est ressorti à la fois de la culpabilité et une volonté de changer les choses. Les droits de l’homme me permettent d’allier mes deux passions, celle du droit et celle de la justice. J’ai une chance énorme de pouvoir m’y investir pleinement.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris votre nomination ?
Surtout, une sorte de vertige face à l’énormité de la tâche. À la différence de questions comme la torture ou la lutte contre le terrorisme, la question du droit à l’alimentation suppose de prendre appui sur des disciplines –l’économie du développement ou l’agronomie– ou des branches du droit –telles que le commerce international– auxquelles je connais peu de choses. J’ai beaucoup travaillé sur ces questions depuis quelques années, mais la pente de l’apprentissage est encore forte. Or, l’urgence est réelle. La crise sur les marchés internationaux donne à ce mandat une visibilité considérable, et explique les fortes attentes qui se sont développées autour de lui. Je vais y mettre toute l’énergie dont je dispose.
On présente souvent la fonction de rapporteur spécial comme celle d’un rédacteur de rapports… Comment la voyez-vous, vous ?
Les rapports sont l’aboutissement de consultations et de recherches, et ils sont le point de départ de mobilisations et de la formation d’alliances autour des propositions qui y sont faites. Ils ne sont que la partie la plus visible, mais certainement pas la plus importante, de notre travail. En réalité, beaucoup d’énergie est consacrée à tenter de convaincre les gouvernements de la pertinence de certaines recommandations.
Il faut anticiper leurs objections, et y répondre lorsqu’elles se font entendre. Il faut prendre appui sur les médias et sur l’opinion publique pour, lorsque cela
est nécessaire, exercer des pressions sur les décideurs politiques. Sans tout ce travail, en amont et en aval des rapports proprement dits, ceux-ci seraient faciles à écarter comme étant mal informés ou comme ne portant pas vraiment à conséquence.
Quels sont les principaux combats que vous identifiez sur plan du droit à l’alimentation ?
Nous sommes dans une crise grave. Près de 100 millions de personnes supplémentaires sont menacées d’insécurité alimentaire en raison de la brutale hausse des prix de l’année écoulée. Elles s’ajoutent aux 850 millions de personnes déjà menacées avant la crise. Une quarantaine de pays ont connu des mouvements
sociaux, parfois violents, en réaction à cette hausse. Les réponses humanitaires sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas, car il faut agir sur les causes structurelles de la situation que nous traversons. Cela veut dire: renforcer le soutien à l’agriculture dans les pays en développement; lutter contre le changement climatique et développer les moyens d’y faire face; changer les règles du commerce international de manière à permettre aux producteurs agricoles des pays en développement de s’épanouir ; contrôler les acteurs de la chaîne de la production et de la distribution de biens alimentaires; identifier les moyens de freiner les impacts de la spéculation financière sur les marchés des matières premières.
Le chantier est immense, mais cette crise représente une opportunité: on prend conscience de l’impasse dans laquelle- nous nous trouvons, et chacun reconnaît- la nécessité de revoir les différentes composantes du système alimentaire mondial.
Comment jugez-vous le poids de l’ONU dans ces combats? Et votre poids, à vous ?
L’ONU est équipée pour offrir une réponse humanitaire aux situations de famine ou d’insécurité alimentaire, à travers le Programme alimentaire mondial (PAM) ou l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Mais la révision des règles du système alimentaire mondial suppose aussi que l’on associe à cette réflexion l’Organisation mondiale du commerce ou les institutions financières internationales. Or, l’ONU peut jouer un rôle de coordination à travers ces différents acteurs, mais elle doit respecter leur autonomie et ne peut avancer qu’en suscitant le consensus. C’est difficile. Quant à moi, je bénéficie de deux atouts: je dispose d’une réelle indépendance, c’est-à-dire que je puis mettre en avant des propositions, ou émettre des critiques, même si cela peut déplaire à certains acteurs, pourvu que ces prises de position soient bien informées; et je peux injecter dans les discussions une dimension –celle du droit à l’alimentation comme droit de l’homme– qui en est pour l’instant totalement absente, alors que, je crois, ceci a des conséquences institutionnelles précises et peut contribuer à la lutte contre la famine et la malnutrition.
Vous connaissez le travail et la personnalité de votre prédécesseur, Jean Ziegler. En quoi votre travail se situerat-il dans la continuité du sien et en quoi vous différencierez-vous de lui ?
Beaucoup souhaiteraient que je profile le mandat dans l’exacte continuité de Jean Ziegler. Beaucoup d’autres, que j’adopte un autre style, des méthodesplus consensuelles, une approche plus constructive. J’espère décevoir chacun de ces deux groupes dans des proportions plus ou moins équivalentes.
Garderez-vous une charge académique à l’UCL ?
Les Rapporteurs spéciaux des Nations Unies ne sont pas rémunérés pour leur travail. Ils ajoutent cela au reste. Ma situation est privilégiée car les thèmes que je devrai aborder sont étroitement liés à mes recherches sur la mondialisation et les droits de l’homme, et le Centre je suis attaché a déjà des travaux en cours, notamment sur les droits de propriété intellectuelle, dont le régime peut constituer un obstacle pour l’épanouissement des producteurs agricoles dans les pays en développement. Et puis, pour moi comme pour mes étudiants, développer des recherches en sachant que ce travail débouchera sur des propositions faites aux gouvernements représente une motivation supplémentaire, qui compense largement à mes yeux l’augmentation de la charge de travail.
Propos recueillis par Pierre Escoyez

A lire également, les interviews accordées par Olivier De Schutter au Monde (03/05/2008) et à la Libre Belgique (02/05/2008).

 

Bio expresse
> 1968: Naissance le 20 juillet
> 1990: Licence en droit, UCL
> 1991: Master en droit, Harvard University
> 1998: Doctorat en droit, UCL
> 1998: Membre de l'Institut international des droits de l'homme
> 2002: Professeur à la Faculté de droit (Département de droit international Charles De Visscher)
> 2002: Coordinateur du Réseau UE d'experts indépendants en matière de droits fondamentaux
> 2004: Secrétaire général de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH)
> 2008: Parrain de Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH, lors de sa nomination comme docteur honoris causa de l’UCL
> 2008: Professeur invité à la Columbia University

| 14/05/2008 |