Marjane Satrapi : "Plus vous avez de chaises, mieux c'est !"

Iranienne et Française, Marjane Satrapi est «assise entre deux chaises». «Ce n’est pas très confortable mais je peux m'allonger», dit-elle. Dans Persepolis, elle raconte son pays d’origine et cette double appartenance.

Marjane Satrapi, photographiée ici à Cannes en 2007, a eu besoin de l'exil pour écrire.  


Née à Téhéran en 1969, Marjane Satrapi s’installe en France en 1994. En 2000, elle débute la publication d’une bande dessinée, Persepolis, publiée à L’Association. La série complète compte quatre tomes. Elle y raconte avec beaucoup d’humour son enfance et sa jeunesse en Iran, les dernières années du Shah, la révolution de 1979 et l’instauration progressive d’une république islamiste, la guerre contre l’Irak et ses conséquences sur la vie quotidienne des Iraniens, puis son exil en Autriche, le retour en Iran jusqu’à son départ définitif pour la France. «Je voulais montrer ce qui se passait à l’intérieur des maisons. Ce qui m'intéressait, c’était de parler de ce qui s’était passé autour de moi, en Iran et, pour ce faire, je n’avais pas d’autres choix que d'affirmer la subjectivité de mon point de vue en me positionnant comme narratrice. Sans cela, Persepolis serait devenu un manifeste politique, historique ou sociologique. Or je ne suis ni politologue, ni historienne, ni sociologue. Je suis juste quelqu’un qui a vécu des choses, qui voulait raconter la vie de gens normaux confrontés aux changements politiques de leur pays. L’Iran, ce n’est pas seulement Shéhérazade et les fanatiques religieux

Quand elle a commencé à faire de la bande dessinée, Marjane Satrapi a dû inventer ses propres codes car elle ne connaissait rien à la BD. «Le dessin de la bande dessinée est là pour raconter. C’est une écriture. Il faut éviter de surcharger l’image avec trop d’informations afin que le lecteur ne s’éternise pas sur chaque case –c’est aussi une question de rythme. Je me concentre sur l’essentiel. J’adore les gravures de Felix Valloton, par exemple: une simple tache noire et vous voyez tous les mouvements d'une foule de manifestants.»

L'orientalisme, un fantasme

Très stylisés, les dessins de Satrapi participent à cet effet d’identification et enlèvent tout exotisme au récit. «L’orientalisme, c’est un fantasme qui n’a rien à voir avec la réalité, ajoute-t-elle. Téhéran, c’est une ville très moderne, polluée, avec des tours, des autoroutes, qui ressemble plus à Los Angeles qu’à cette idée que l’Occidental peut se faire d’un souk. Dans le film, on a gardé tout ce qui était orientalisant pour la partie viennoise. On voulait que le spectateur ressente le même choc culturel que la protagoniste de l’histoire quand elle arrive à Vienne –qu’un Occidental puisse se mettre dans la peau d’une Iranienne qui trouve l'Autriche exotique

L'exil, un recul nécessaire

L'exil l’a d’ailleurs aidée à prendre le recul nécessaire. «Quand j’ai quitté l’Iran, poursuit-elle, j’avais beaucoup de colère en moi. Je me suis rendu compte que j’étais devenue quelqu’un de violent et que si je commençais à réagir comme ceux que je condamnais, il n’y aurait plus de différences entre eux et moi. J’ai donc dû apprendre à me calmer. Après, j’ai pu écrire

Avec Persepolis, le lecteur découvre un autre regard sur un pays qu’il ne connaît bien souvent qu’à travers les manuels d’histoire et l’actualité. Adapté en dessin animé par ses propres soins et la collaboration de Vincent Parronaud, sa bande dessinée a été traduite dans une trentaine de langues et vendue à plus d’un million d’exemplaires.

Iranienne, Marjane Satrapi a acquis la nationalité française, est mariée à un Suédois et passe beaucoup de temps aux États-Unis. Ces multiples identités sont, pour elle, une richesse. «Je ne crois pas à la confrontation des cultures, explique-t-elle. Quand j’étais jeune, je pensais que je devais être l’une ou l’autre. Je ne le pense plus. Je dis toujours: je suis assise entre deux chaises, ce n’est pas très confortable mais si j’ai besoin de m’allonger, je peux m’allonger. Pour moi, plus vous avez de chaises, mieux c’est.» Le titre de docteur honoris causa la touche beaucoup. «Mes parents sont très fiers. En Iran, les études, cela compte beaucoupRégis Duqué/Alice Thelen

>Bio express
− 1969: naissance à Téhéran.
− 1984: étudie au lycée français de Vienne.
− 1994: poursuit ses études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.
− 2000: débute la série Persepolis.
− 2004: Poulet aux prunes reçoit le prix du meilleur album du Festival d’Angoulême.
− 2007: l’adaptation de Persepolis en long métrage est primée au Festival de Cannes (prix du jury) et obtient deux Césars l’année suivante.

Marjane Satrapi est parrainée par Thierry Bellefroid, journaliste et maître de conférences invité au Département de communication de l’UCL.

Découvrez l'interview compléte de Marjane Satrapi, par Régis Duqué

 

 

 

 

| 9/02/2009 |