L'avenir de "Bologne" se décide à Louvain

Il y a bientôt 10 ans, 29 pays signaient la Déclaration de Bologne. Ils sont 46 aujourd’hui à participer à cette réforme, qui arrive à son terme. Quel sera le futur de «Bologne»? Les ministres européens feront le point fin avril à Louvain et Louvain-La-Neuve.
 

 

José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, en visite dans le Temple de littérature, la première université du Vietnam. Hors Europe, les universités tentent de rendre leur système compatible avec celui de Bologne. A ses côtés, le recteur Nguyen Tan Dung, récemment signataire des deux accords de partenariat avec l'UCL.

 

Bologne, c’était il y a bientôt 10 ans. Depuis les débuts de la réforme, les ministres européens de l’éducation se rencontrent tous les deux ans. Les 27, 28 et 29 avril, ils tiennent leur conférence bisannuelle à Louvain et Louvain-la- Neuve: K.U.Leuven et UCL les accueillent au nom du Benelux. Ce sommet tombe à pic pour faire le point sur la réforme. En juin, l’UCL diplômera ces premiers «master 120», ceux qu’on appelle souvent les «cobayes» puisqu’ils ont essuyé les plâtres de la réforme. Ils ont vu l'université de papa se transformer: les candidatures et licences réorganisées en baccalauréats et masters (marquant le passage au système 3-5-8), l’apparition des mineures, les heures de cours des enseignants traduites en crédits ECTS (heure d’apprentissage des étudiants) et les DES, DEA, ... transformées en finalités des masters. Bref, ils ont vu l’université se moderniser pour favoriser notamment la mobilité, en soutenant l’insertion socioprofessionnelle et le développement d’un contrôle-qualité. Sans revenir sur l’énergie qu’a demandé la réforme et les ajustements qu’elle suscitera encore, on peut aujourd’hui dire que c’est fait: l’université est passée à la «version Bologne». 

L'horizon de Bologne s'élargit

Bologne et sa réforme, est-ce pourtant derrière nous? Ce n’est en effet plus tant la réforme elle-même qui préoccupera les ministres fin avril que ses conséquences et son avenir. Son horizon s’élargit avec comme premier défi la globalisation du système. «Comment le modèle de Bologne va-t-il être compatible avec les pays hors Europe ?», s’interroge aujourd’hui Jean-François Denef, président du Conseil de l’enseignement et de la formation (CEFO) en 2004, date du décret pour la Belgique francophone. «C’était l’objectif initial de Bologne, explique Philippe Parmentier, directeur de l’Administration de l’enseignement et de la formation: créer un espace harmonisé pour être concurrentiel au niveau mondial et éviter l’exode des cerveaux d’Europe vers les États-Unis ou l’Inde.» Si bien qu’aujourd’hui, l’Australie ou encore l’Amérique du Sud cherchent à s’aligner sur le système européen (via des crédits compatibles par exemple). D’autres pays hors Union, Israël notamment, voudraient y entrer.

A contrario, la globalisation peut être une menace. «Elle se traduit par exemple par la ‘migration académique’», poursuit Philippe Parmentier. «En Belgique, on paye nos professeurs selon des barèmes publics, très inférieurs à ceux qu’offrent d’autres universités.» Et la prorectrice à l’Enseignement et à la Formation, Cécile Vander Borght, de témoigner: «Pour cette raison, certains candidats à un poste académique déclinent finalement notre offre.» Ce qui fait la différence à l’UCL? «Le sentiment d'appartenance, la qualité d’accueil, l’environnement de travail et de vie», répond-elle  sans hésiter.

L’internationalisation, comme le veut la réforme, s’exerce aussi à l’intérieur de l’Europe, où les programmes sont devenus comparables. Ce qui entraîne une nouvelle mobilité entre le premier et le deuxième cycle. Actuellement, la majorité des étudiants poursuivent, après leur baccalauréat, leur master à l’UCL. Demain, nos masters devront attirer les étudiants internationaux.

Sur le marché de l'emploi

Autre conséquence de la réforme qui, rappelons-le, a aussi été poussée par les milieux socioéconomiques : un premier cycle directement "employable" sur le marché du travail. Demain, les employeurs engageront-ils des bacheliers ? Philippe Parmentier observe : "On ne sait pas comment ils vont recevoir ces nouveaux diplômes de bachelier, ni les diplômes internationaux,...". Les étudiants craignent, eux, une trop grande professionnalisation des cursus. "Nous voulons pouvoir trouver notre place sur le marché de l'emploi sans être formatés", explique Mathieu Marcel, responsable enseignement à l'AGL.

Cependant, à l'échelle européenne, l'harmonisation n'est pas encore optimale. "Alors qu'on parlait d'harmonisation, on préfère aujourd'hui les termes de compatibilité ou convergence", nuance Philippe Parmentier. Ainsi, si en France, une licence équivaut à notre baccalauréat, en Espagne, la licence est égale à notre master. "Il n'y a pas qu'en termes de terminologie qu'une harmonisation est nécessaire", poursuit Cécile Vander Borght, "citons la durée des études (encore différentes entre pays) ou les systèmes d'accréditation et de contrôle-qualité, qui en sont à leurs débuts".

Tout au long de la vie

La réforme n’a pas seulement élargi spatialement le marché des universités, elle a aussi étendu son public, avec la formation «tout au long de la vie». L’accès à l’université à une population moins favorisée reste un défi. «À l’instar des bourses attribuées à la mobilité (Erasmus en particulier), on pourrait imaginer de soutenir, au niveau européen, la démocratisation», lance Philippe Parmentier. «Pour l’instant, on laisse le système social se réguler de lui-même. Mais la démocratisation n’est pas seulement dépendante des budgets», ajoute Cécile Vander Borght. Les étudiants en sont soucieux et pointent une dérive: que «l’esprit compétitif prenne le pas sur la formation», que «l’université de masse devienne trop sélective», dit Mathieu Marcel.

Ainsi se poursuit la construction de l’espace universitaire européen, qui pourrait aussi toucher les contenus des cours. «On forme mieux aux langues mais apprend-on à nos étudiants à être européens ?», s’interroge Philippe Parmentier. Et la prorectrice de conclure sur une belle idée, «il s’agit de former l’Europe de la connaissance, pas seulement celle des programmes Alice Thelen

www.ond.vlaanderen.be/hogeronderwijs/bologna

46 pays «bolognisés»
46 États sont actuellement engagés dans le processus de Bologne: Albanie, Allemagne, Andorre, Arménie,Azerbaïdjan, Belgique, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, France, Finlande, Géorgie, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Macédoine, Malte, Monténégro, Moldavie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Russie, Vatican, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Turquie, Ukraine.

 

Bologne, de ville en ville

Depuis 1999, tous les deux ans, les ministres font le point sur la réforme de Bologne dans une ville européenne. Ces sommets mettent chacun l’accent sur les avancées du processus.

1. Lisbonne, 1997: une reconnaissance mutuelle

Les représentants du Conseil de l’Europe et de l’Unesco signent une convention par laquelle les États européens s’engagent à reconnaître mutuellement leurs diplômes d’enseignement supérieur.

2. Paris, 1998: naissance d’une idée

Réunis à la Sorbonne, les ministres de l’enseignement supérieur d’Allemagne, de France, d’Italie et du Royaume Uni signent une déclaration dans laquelle ils expriment le souhait de créer un espace européen ouvert de l’enseignement supérieur.

3. Bologne, 1999: la réforme

Les ministres de l’éducation de 29 pays européens, dont les 15 membres de l’Union, signent la Déclaration de Bologne. Rédigée dans la ligne du texte de la Sorbonne, elle entérine les principes d’une organisation de l’enseignement en deux cycles et de la création d’un système de crédits européens transférables.

4. Prague, 2001: le calendrier est adopté

Les ministres de 32 pays européens confirment les objectifs de la Déclaration de Bologne. Ils affirment leur volonté d’instaurer un espace européen de l’enseignement supérieur avant 2010.

5. Berlin, 2003: la priorité à la qualité

Les 40 pays représentés à la conférence des ministres européens de l’éducation définissent les priorités pour les deux années à venir. Parmi celles-ci, la mise en place d'un système d’assurance de la qualité.

6. Bergen, 2005: À mi-parcours

Les ministres font un bilan à mi-parcours de la réforme et évoquent son développement au-delà de 2010. Le développement de cadres nationaux de qualifications est sur la table, tout comme l’importance de la dimension sociale et les interactions avec d’autres parties du monde.

7. Londres, 2007: la qualité toujours

Les ministres adoptent une stratégie relative à la dimension extérieure du processus de Bologne, dans un contexte mondial. Ils créent aussi un registre public des agences évaluant la qualité de l’éducation dans les institutions.

8. Les prochains rendez-vous: Louvain et Louvain-la-Neuve en 2009, et Vienne et Budapest en 2010.