Crises, opportunités d’innover
Monsieur le Président, Chers docteurs honoris causa,
Excellences,
Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres,
Madame la Gouverneure, Monsieur le Bourgmestre,
Messieurs les recteurs,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis de l’Université,
Accueil
C’est une grande joie de vous accueillir si nombreux pour célébrer ensemble la fête patronale de l’Université catholique de Louvain. C’est un moment privilégié de l'année académique. Il nous incite à la réflexion et nous permet d’honorer des personnalités exceptionnelles dont la vie et l’action transforment la société et reflètent l’idéal que nous voulons transmettre à nos étudiants.
C’est une joie particulière d’accueillir, avec Mark Waer, recteur de la KULeuven, onze zuster universiteit, plusieurs recteurs des plus anciennes universités d’Europe membres du Groupe Coimbra, présents hier à Leuven et aujourd’hui à Louvain-la-Neuve, à l’occasion du 25ème anniversaire de notre Groupe.
Aujourd’hui, notre université honore de la plus haute distinction scientifique dont elle dispose quatre personnalités dont le rôle dans leurs domaines d’action respectifs a été plus qu’éminent. En acceptant le titre de Docteur
Honoris Causa de l’UCL, nos nouveaux docteurs participent à la mission de transmission de connaissances et de valeurs à l’ensemble de ses membres et en particulier aux étudiants ; ils nous font aussi l’honneur de devenir membres de notre Communauté.
Celle-ci, à travers son Conseil académique qui rassemble les représentants des étudiants, les représentants des corps académique, scientifique, administratif et technique, les doyens de nos facultés et le Conseil rectoral a choisi pour thème
« Les crises, opportunités d’innover ». Je remercie tous les membres de la Communauté de s’être investis avec un tel enthousiasme dans le choix démocratique du thème et de nos quatre nouveaux docteurs, choix qui a fait l’objet d’une très belle unanimité.
Les crises, opportunités d’innover
À première audition, le mot « crise » évoque d’abord déstabilisation et rupture.
Certaines crises nous abattent, nous écrasent et laissent des blessures cruelles et indélébiles car elles brisent des vies humaines : le tsunami, le tremblement de terre à Haïti, l’explosion d’une maison à Liège … Dans un premier temps, ces crises nous laissent sans voix. Mais elles suscitent de suite un élan où se conjuguent solidarité, lutte contre le fatalisme, mise en oeuvre de notre intelligence, de nos compétences, sans oublier notre courage.
Les crises sont aussi bénéfiques car elles engendrent un renouveau. Que serait le monde et que serions-nous sans crise ? Imaginez une vie humaine sans la crise existentielle de l’adolescence ? Une catastrophe. Sans crise y aurait-il de l’innovation ? Les crises peuvent être considérées comme autant d’opportunités d’innover.
La naissance de notre université en fournit d'ailleurs un exemple frappant. L’
Universitas Lovaniensis est née le 9 décembre 1425 d’une grave crise sociale et économique qui frappait alors la ville de Louvain. Comme ce fut le cas auparavant en Italie, les conflits sociaux et les luttes démocratiques favorisèrent la création d’une Université dont la naissance était envisagée comme la solution pour redonner vie à la cité. La réflexion, la progression du savoir et sa transmission furent perçus comme le remède à une grave crise de société.
À notre tour, nous devons nous interroger, en ce 2 février 2010, sur notre responsabilité d’universitaires en la resituant dans une réflexion plus large en cette époque qu’on qualifie volontiers de temps de crise.
Dans son livre
« Le temps des crises », Michel Serres, philosophe et Docteur
Honoris Causa de notre université, rapproche
« le temps de crise de la définition de la vie ». Il voit la crise comme
« un moment très intéressant où l’on est acculé à inventer du nouveau » et il perçoit les crises actuelles comme « des lézardes superficielles et contemporaines dont les causes profondes » sont à décrypter.
Plusieurs signes avant-coureurs témoignent d'une évolution très brutale de l’aventure humaine. En moins de deux siècles, notre espérance de vie a été quasiment multipliée par trois, En moins d’un siècle, la population mondiale a été multipliée par six. Elle était massivement rurale ; elle est aujourd’hui majoritairement urbaine, avec une agriculture qui est passée de l’artisanat local à la production intensive conjuguée à un déséquilibre nord-sud frappant en termes de répartition et de justice alimentaire.
En fait, devant une crise, on reconnaît couramment trois grands types de réactions :
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La première est le déni de réalité. Refuser de voir la crise et d’en examiner les causes conduit à canaliser les efforts à la cause du maintien du passé. C’est ce qu’on appelle l’orientation intégriste qui apparaît très vite comme un corps étranger, malade dans la société globale. Avec le danger du fanatisme.
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La seconde accepte de voir la réalité et de l’analyser avec justesse. Malheureusement, bien que les bonnes questions soient posées, de mauvaises réponses leur sont apportées car, pour des raisons diverses, les vieilles recettes sont maintenues, dans une visée conservatrice, par manque de courage d’innover ou manque de vision. C’est ce qu’on appelle une intelligence d'un autre temps. Avec le danger de reproduire à terme les mêmes effets et donc une nouvelle crise
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La troisième réaction est d’analyser la situation avec justesse et esprit critique, mais d’accepter le saut dans l’inconnu et l’innovation. La crise est alors saisie comme une opportunité pour innover, s’adapter, avec la conviction que celui qui ne s’adapte pas est voué tôt ou tard à disparaître.
C’est bien entendu cette troisième réaction que nous promouvons aujourd’hui en même temps que des docteurs Honoris Causa qui, chacune et chacun à leur manière, dans des domaines différents, se situent sur cette voie. Pour travailler dans cette direction, il importe de faire preuve d’esprit critique.
Cela ne suffit pourtant pas. Il faut que celui-ci s’exerce dans une ouverture réelle et saine à soi et aux autres, dans une confiance envers les autres et une véritable solidarité à leur égard. Notre responsabilité d’universitaires est d’être nous-mêmes critiques et de former nos étudiants à la capacité critique. Mais nous voulons en outre les préparer à être des citoyens responsables, confiants, solidaires. Parce que nous croyons que les crises sont traversées grâce à l’intelligence collective basée sur la confiance et l’ouverture. Et qu’en temps de crise profonde, des groupes de personnes bien formées sont plus efficaces pour inventer les solutions de demain que les institutions qui ont plus naturellement tendance à se protéger, fût-ce au prix d’un repli parfois qualifié – mais c’est une forme d’ironie involontaire – de stratégique.
Alors que pour ceux qui adoptent les deux premiers types de réaction, la crise est perçue comme un moment d’horreur, nous optons résolument pour y voir un moment de grâce : le constat parfois douloureux, mais finalement heureux que le système antérieur est limité et qu’on va pouvoir faire preuve d’imagination… Mettre l’imagination au pouvoir !
Présentation des nouveaux docteurs Honoris Causa
Pour terminer, avant que leurs parrains et marraines ne les présentent de manière plus détaillée, je voudrais évoquer très brièvement le lien de nos quatre docteurs Honoris Causa au thème choisi.
Boris Cyrulnik, neuropsychiatre ; Venantie Bisimwa Nabintu, secrétaire exécutive du réseau des femmes pour la défense des droits et de la paix au Congo ; Esther Duflo, économiste du développement; Herman Van Rompuy, Ancien Premier Ministre de Belgique et premier Président du Conseil Européen.
Crise et âme humaine : La souffrance engendre une nouvelle vie, grâce à la capacité de résilience de l’humain. Votre propre parcours, cher Dr Boris Cyrulnik, vous destinait au métier de secouriste de l’âme humaine, où solidarité, optimisme, métamorphose et volontarisme combatif se révèlent des ressources indispensables au renouveau. Le Professeur Bernard Rimé sera votre parrain.
Crise, justice et société : La souffrance partagée au milieu des guerres et des viols au sein des populations du Kivu peut malgré tout y être source de renouveau. Ténacité, humanité et volonté de rassemblement vous ont guidée, chère Venantie Bisimwa Nabintu, sur le terrain de la violence quotidienne pour réveiller chez les humains les raisons d’espérer pour construire un monde meilleur, une communauté solidaire. Le Professeur Sylvie Sarolea et l’étudiante Chloé Crokart, vos marraines, vous présenteront.
Crise, pauvreté et système : Lutter contre la pauvreté c’est construire la paix et fonder le développement. Chère Professeur Esther Duflo, nourrir le concept à partir du terrain vous aide à améliorer la compréhension des processus fondamentaux à l’origine de la persistance de la pauvreté et à identifier les politiques efficaces. Le Professeur Bruno Van der Linden, sera votre parrain.
Crise et recherche du compromis institutionnel : Sens du compromis et intelligence collective sont cruciales pour résoudre les crises politiques. Vous en êtes devenu le symbole, cher Président Herman Van Rompuy, et source d’espoir européen à un moment critique de l’histoire de l’Union. En effet, par le Traité de Lisbonne, tous les Etats membres ont renoncé, pour un grand nombre de matières, au droit de veto, source de paralysie institutionnelle. Cela ouvre un champ immense pour développer une vision et un projet européen adossé sur des valeurs partagées. Je suis convaincu que vous adopterez le conseil de Jean-Luc Dehaene, Docteur Honoris Causa de notre Université, « En cas de crise, on ne se laisse jamais enfermer dans un agenda prédéterminé ». Le Professeur Claude Roosens, votre
parrain, vous présentera.
Ancien Abbé du Mont-des-Cats, le Père Guillaume Jedrzejczak évoque la crise comme étant « le lieu par excellence où va s’exprimer la créativité humaine, sa capacité d’adaptation ». Et il ajoute « la crise est en fait une merveilleuse protection contre tout asservissement de l’homme. Elle est le véritable moteur de tout progrès humain qu’il soit matériel ou spirituel. Nul n’y échappe… ». Nos quatre docteurs en sont l’illustration parfaite.
Je vous remercie de votre attention.