Discours du Professeur Esther Duflo


Monsieur le Recteur,
Chers collègues,
Chers étudiants,
Chers amis,
Bonjour,

C’est un honneur et une joie tout particuliers d’être ici pour moi aujourd’hui. Non seulement ceci est mon premier doctorat honoris causa. Mais j’étais sur le terrain lors de la cérémonie de remise de mon propre doctorat, ainsi il me semble qu’il s’agit de mon premier doctorat.

Vous avez choisi pour cette belle journée le thème « des crises, une opportunité d’innover ». Dans notre monde protégé, la crise risque de nous plonger dans un état catatonique. Les fondements d’une société, dont nous n’avons même pas réalisés l’importance jusque là, semblent être remis en cause. Pour ceux qui sont plus ou moins épargnés, la tentation est grande de mettre des œillères, un oreiller sur la tête et de laisser passer le rush.

Aux Etats-Unis, où je travaille, les efforts d’un jeune président pour éviter la prochaine crise ou pour donner un minimum de sécurité à ceux qui sont le plus vulnérables semblent se heurter à une inertie absolue pendant que les anciens excès reviennent doucement. Pourtant c’est un autre président américain, Roosevelt, qui nous enjoignait lors d’une autre crise d’innover sans relâche, d’accepter l’échec, d’essayer autre chose, de retomber, de se relever et de repartir. Les millions de personnes qui ont besoin d’aide, disait-il, ne vont pas attendre sans mot dire que quelque chose se passe.

Pour le milliard de gens qui vit avec moins d’un dollar par jour et par personne, cette crise que nous vivons aujourd’hui, si elle n’est pas une tempête dans un verre d’eau, n’est qu’un choc parmi beaucoup, beaucoup d’autres. Vivre dans la grande pauvreté, c’est avant tout vivre dans une vulnérabilité permanente. Etre chef de sa propre petite entreprise ou de sa ferme, chercher du travail tous les jours, être soumis aux aléas du climat, de la maladie, des conflits, des prix mondiaux et cela sans aucun filet de sécurité.

Nous l’avons vu tout récemment avec le tremblement de terre qui a dévasté Haïti. Le même désastre ne produit pas les mêmes effets à San Francisco et à Port-au-Prince. Il n’y a pas de catastrophes qui soient entièrement naturelles. Dans cet océan agité, la crise qui nous a mis à genoux semble, vue des pays en développement où je travaille, une vague parmi d’autres. Si je vois en cette crise une bénédiction déguisée, c’est en raison d'une certaine prise de conscience qu’elle a occasionnée ici dans nos pays riches.

On a d’abord cru que la crise allait s’accompagner d’un recul de l’aide au développement et de la solidarité privée. En réalité, les budgets sont restés relativement constants. On a beaucoup lu et beaucoup écrit sur la crainte que la crise ne frappe les plus pauvres de plein fouet. Il me semble que, dans cette vulnérabilité que nous avons découverte ici, une fenêtre sur la fragilité de l’autre a été temporairement ouverte. Peut-être allons-nous alors reconnaître que la pauvreté est une crise permanente, que ce que nous vivons comme un état aberrant et inacceptable est à peine enregistré dans les villages kenyans qui se réjouissent plutôt de la fin de la sécheresse. Et reprenant l’intitulé de Roosevelt et le thème de cette fête de votre université, peut-être allons-nous devenir davantage conscients de la nécessité d’innover pour faire face à cette crise pas seulement aujourd’hui mais aussi demain quand les choses iront mieux ici.

Cette innovation n’a pas besoin d'être radicale, inutile de penser faire disparaître la pauvreté d’un coup de baguette magique. La pauvreté n’est pas seulement un manque de revenu. Elle est aussi, elle est surtout l'absence d'alternative pour réaliser son potentiel d’être humain qui peut être dû à un manque d’éducation, à un manque de santé, à un manque de contrôle sur sa propre destinée. Vu de cette manière, la pauvreté, cet immense problème apparemment insoluble, se transforme en une foule d’obstacles qui, chacun est de taille plus raisonnable et qui nous donne l’opportunité d’expérimenter une solution nouvelle.

Ici, je voudrais m’adresser plus particulièrement aux étudiants. Quels que soient vos talents, vous avez la capacité et l’opportunité de trouver un problème que vous pouvez résoudre si vous y consacrez de l’énergie, si vous prenez le temps d’écouter, si vous prenez le temps de réfléchir. Ne vous laissez pas décourager par l’ampleur du problème. Il n’y a pas d’avancée trop petite. La pauvreté est faite de cercles vicieux qui peuvent aussi se transformer en cercles vertueux grâce à une petite intervention dont vous ne réalisez pas forcément toutes les implications quand vous y pensez. Ainsi un kilo de lentilles bien utilisé peut multiplier les taux de vaccination par huit. Ainsi, une formation d’une semaine peut transformer une jeune femme en une fée dévoilant le secret de la lecture à des enfants qui sont perdus depuis quelques années.

La seule chose importante, à part bien sûr d’avoir l’énergie de commencer et d’avancer, c’est d’accepter la possibilité de l’erreur. Une innovation qui échoue et qui est reconnue comme telle est plus utile qu’une autre qui a un succès formidable mais dont on ne tire jamais une leçon.

Ma profession et ma passion, c’est de faire sur le terrain ce travail d’innovation et d’expérimentation en collaboration avec une série d’acteurs locaux. C’est une immense entreprise collective.

Au nom des dizaines de chercheurs, des centaines de responsables locaux, d’assistants de recherche, des milliers d’agents de terrain et des dizaines de milliers de familles qui ont participé à ces recherches, je vous remercie chaleureusement ici de me donner l’occasion d’être parmi vous aujourd’hui.
| 5/02/2010 |