La mort, aussi à la source de la science


Exerçant un métier unique dans l’université, les prosecteurs gèrent les corps de ceux qui en ont fait don à la Faculté de médecine. Ils se considèrent comme «un des rouages de la science»… même s’il est probable que peu de gens leur envient ce job peu banal.


Bernard Caelen et Dominique Lognoul.

«Notre métier n’a rien de morbide.» D’emblée, le ton est affiché. Et pourtant, il n’est pas donné à tout le monde d’avoir le coeur aussi bien accroché que celui de Bernard Caelen et Dominique Lognoul. Tous deux sont les prosecteurs de l’Unité de morphologie expérimentale de la Faculté de médecine. Les prosecteurs? Dans le monde des anatomistes, on appelle ainsi ceux qui préparent les cadavres pour la dissection. Un job précis…et apprécié des deux susnommés. «La première partie de notre travail consiste à accueillir les corps de ceux qui les ont légués à la science, explique Bernard Caelen, le plus volubile des deux messieurs. Nous les appelons nos ‘pensionnaires’, ceci avec beaucoup de respect. Outre quelques actes techniques, comme l’embaumement, nous devons veiller à ce que l’utilisation qui en est faite soit la plus précise possible.»

Dédramatiser

Léguer son corps à la Faculté sert deux objectifs. D’une part, l’évolution de la science lorsque chercheurs et scientifiques l’utilisent pour la mise au point de nouvelles techniques chirurgicales, notamment. «Par exemple, c’est dans ce laboratoire qu’a été préparée la première greffe de visage réalisée, entre autres, par le Pr Lengelé.» D’autre part, la formation des futurs médecins, dans le cadre des exercices de dissection dispensés en marge du cours d’anatomie donné par le même professeur. Ici, les prosecteurs ont aussi un rôle important, celui de dédramatiser ce passage inévitable et la confrontation qu’elle impose avec la mort. «Nous servons en quelque sorte de fusible. Même si le travail se fait toujours respectueusement, l’un ou l’autre bon mot bien choisi permet souvent de dédramatiser l'instant.»
Et l’humour -parfois noir- les prosecteurs le manient avec brio. Dominique Lognoul pratique ce métier depuis 20 ans, Bernard Caelen depuis 12 ans. À la question de savoir si l’entame de ce nouveau job n’a pas provoqué en lui questions ou même répulsion, ce dernier répond à brûle-pourpoint.
«Non, pas du tout, je me suis assez vite habitué à mon collègue…!» Plus sérieusement, il complète que, sans doute, l’on se fait d’emblée à ce travail sinon on ne l'assume pas. «Même si le respect reste entier pour les personnes ayant choisi (et le ‘choisi’ est important) de donner leur corps, quelles que soient les manipulations que l’on effectue, on finit par ne plus se poser de questions. Le sentiment qui prédomine est de constater qu’on participe au progrès de la science et qu’il en est ainsi au profit du bien commun.»

Une source d'inspiration

Et l’on se trouve les exutoires que l’on veut. Dans le cas de Bernard Caelen, il s’agit de la photo. Une vraie passion qui l’a mené à poser sa candidature pour La Collection RTBF/De Canvas collectie… et à être sélectionné pour trôner au sein de la «Cimaise des refusés», ce qui n’est en soi déjà pas mal! «J’aime que mes photos interpellent, ne laissent pas indifférent.» Et lorsque l’on sait qu’une de ses séries se nomme «Le corps décortiqué», difficile de ne pas y voir un lien avec sa peu banale activité professionnelle. 

Julie Claus


Les photos de Bernard Caelen: www.flickr.com/photos/irvingstgarp
Faire don de son corps à la science: www.uclouvain.be/235842.



L'auto-stoppé fait partie de la série «Le corps décortiqué» de Bernard Caelen.