Allocution de Monsieur Damien Delépine, président de l'Assemblée générale des étudiants de Louvain

 

Eminence, Excellences
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Recteur,
Chers Professeurs, chers étudiants et amis,



Je préfère vous prévenir tout de suite ; bien que cette rentrée académique ait à première vue la même allure que les précédentes, il y a fort à parier que l’année qu’elle inaugure soit une année de changement … un peu à l’image de toutes celles qui l’ont précédée donc …  Malgré cela – si je puis dire – nous en attendons beaucoup.


Partons d’un constat.
      

Plus de 65% des étudiants au nom desquels je prends la parole aujourd’hui ont été élevés par un père détenteur d’un diplôme d’études supérieures.  Qu’y a-t-il de mal à cela me demanderez-vous ?  A priori, rien.  Absolument rien.  En fait, il n’y aurait rien de mal à ce chiffre si, en Communauté française, le nombre d’enfants dont un parent détient un diplôme d’études supérieures était aussi égal à 65%.  Malheureusement, cela n’est pas le cas, loin s’en faut : en Communauté française, seuls un tiers des jeunes sont dans cette situation ; un tiers de la population en âge de poursuivre des études supérieures représente donc deux tiers des jeunes qui étudient effectivement à l’Université.  Je ne sais pas ce que vous en pensez, Madame la Ministre, mais pour ma part, je trouve ces chiffres assez éloquents.

Il y a exactement quatre ans de cela, le recteur Marcel Crochet a très justement consacré son discours de rentrée à cette inégalité des chances face à l’Université.  Chiffres à l’appui, il a pu pointer le caractère sélectif de notre institution et du système scolaire dans son ensemble.  Il a ainsi rappelé notamment que pour mille enfants qui entament leur première année d’école primaire en Communauté française, moins de 230 entreront bien plus tard à l’université, et 96 seulement en sortiront diplômés, un pauvre dix pourcent… 
Ce tri qui répond à des logiques très éloignées du hasard contribue à terme à ce que l’université concentre en son sein les enfants des classes aisées, et ne cherche pas à attirer de nouveaux étudiants issus de milieux plus défavorisés.

Le discours de Marcel Crochet aurait dû être l’occasion d’enfin concrétiser une réflexion de longue haleine – je parle ici du rapport MOC-UCL.  Malheureusement, force nous est de constater que quatre ans plus tard  rien n’a réellement changé, ni à l’UCL, ni, plus généralement, en Communauté française.  Nous, étudiants, avons pourtant le sentiment que tout n’est pas perdu.  Notre recteur a d’ailleurs récemment réaffirmé – et je le cite ; « le grand défi demeure la démocratisation de l’enseignement supérieur et en particulier de l’université. Il faudra travailler non seulement sur le coût, le soutien social, mais aussi sur l’image de l’université et sur les passerelles entre enseignement non universitaire et universitaire  »,.  La volonté semble donc être là.  Mais pour ce que nous pouvons en juger, elle a encore du mal à se traduire dans les faits. 

A l’heure où l’Université a comme projet de devenir super attractive aux yeux du monde entier, il serait peut-être temps de nous demander s’il ne faudrait pas aussi – il ne s’agit pas d’exclure l’un des aspects au détriment de l’autre – se tourner encore plus vers l’intérieur de nos frontières ?  Cette question n’est pas sans lien avec le Plan de Développement et avec la volonté de notre recteur de modifier les clés de répartition des subsides communautaires.  Je m’explique.

L’encadrement du 1er cycle est capital dans l’aménagement de l’égalité des chances entre les étudiants sortant d’écoles dont on sait qu’elles n’offrent pas toutes la même formation de base.  Une politique de démocratisation suppose donc une réaffectation des moyens entre le 1er et les 2ième et 3ième cycles. Il y a cependant des raisons de craindre que ce fameux Plan, formidable opportunité de rénover l’UCL soit l’occasion d’une sorte de hold-up sur les moyens destinés au premier cycle, et donc, une manière de  priver l’université du seul levier vraiment décisif sur lequel elle puisse agir directement dans son combat pour la démocratisation de l’enseignement supérieur.  

Dans le contexte actuel, ce hold-up est, il est vrai, peu probable.  Tout simplement parce qu’il serait trop destructeur de valeur.  En effet, si d’aventure le premier cycle de l’UCL était reconnu pour être moins bien encadré, pour être le laissé pour compte budgétaire de l’université, il aurait tôt fait – je parle d’un délai de 5 ans – d’être déserté.  Or, vous n’êtes pas sans savoir qu’actuellement, la clé de répartition des subsides communautaire est le nombre d’étudiants et uniquement ce nombre.  Quel cycle est le plus gros pourvoyeur d’étudiants pour l’UCL au jour d’aujourd’hui ?  Pas besoin d’en dire plus, je crois que les choses sont claires.

Elles le seraient toutefois beaucoup moins si les clés de répartition des subsides venaient à être modifiées.  Cette demande, que notre recteur adressera dans quelques instants à Madame la Ministre, pourrait certes permettre de rendre un peu de cohérence à un système de financement actuellement absurde ; le système d’enveloppe fermée étant bien évidemment ici visé.  Mais je voudrais attirer l’attention sur la prudence avec laquelle il conviendra d’agir.  En effet, cette mise en question  débarrasserait aussi l’UCL de la sacro-sainte contrainte du nombre d’étudiants, en lui permettant dès lors de dégraisser – excusez-moi l’expression – le premier cycle. 

Quels problèmes y aurait-il en effet à voir l’UCL redescendre à un nombre d’étudiants plus réduit,  à partir du moment où seule une dizaine de pourcents du montant des subsides dépendrait de ce nombre ? 

Quels problèmes y aurait-il à négliger le premier cycle afin de pouvoir mettre en avant les surperformances  du second et du troisième – bien plus rentables au niveau de l’image internationale ? 

Quels problèmes y aurait-il alors à suivre le modèle d’université d’élite défendu en ces mêmes murs par Paul Weber en février dernier, et dépouiller l’université de tout rôle social ? 

Et même si problème il y avait, l’idéal de grande université de recherche qui guide désormais le discours de nos autorités ne vaudrait-il pas la peine de les occulter ? 

Certes, Monsieur le recteur, il n’est pas question ici de vous faire un procès d’intentions…  Je ne peux que supputer sur vos motivations et projets réels…  J’estime cependant qu’il existe un certain nombre – pour ne pas dire un nombre certain – de déclarations et de faits qui laissent à penser que je ne suis pas trop éloigné de la réalité.  Et cette réalité-là, laissez-moi dire que nous, étudiants, n’en voulons pas.  Vous risquez donc bien de nous trouver sur votre chemin s’il s’agit effectivement de la voie dans laquelle vous comptez engager notre université à tous.

Bien sûr, nous voulons nous aussi une université reconnue dans le monde pour la qualité de ses programmes…  Bien sûr, nous voulons une université performante au niveau de la recherche…  Bien sûr que nous aimerions tout cela.   

Mais pour y arriver, nous pensons que nous devons avant tout devenir une université dont la politique d’enseignement et de formation soit une priorité réelle, et non pas une simple déclaration d’intentions.  Une université où la pédagogie, la vraie, occupe, sur le modèle de tant d’autres à l’échelle internationale, une place prépondérante dans la nomination des professeurs et dans les discussions.  Une université dont le premier cycle ne se réduise pas à un filtre, mais soit l’occasion de susciter la passion des étudiants pour leur discipline.   

Nous voulons une université ouverte non seulement sur le monde mais aussi sur ce petit coin de Terre qu’est la Belgique.  Une université qui asssume son rôle social, et donne toutes les possibilités aux jeunes de quelqu’origine que ce soit de mener à bien leur projet de formation, en jouant sur tous les leviers dont elle pourrait disposer à cet égard. 

Utopique ?  Peut-être.  Et alors ?

Je vous remercie.



Damien Delépine

Président de l’AGL (Assemblée générale des étudiants de Louvain)

 

| 19/09/2006 |