Allocution de Monsieur Laurent de Briey, président du Corps scientifique


Monsieur le Cardinal,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Messieurs les recteurs,
Chers collègues, Chers étudiants,
Mesdames et Messieurs,



L’une des plus belles spécificités de l’Université est le lien qu’elle entend maintenir entre l’enseignement et la recherche. Tout professeur est supposé être également un chercheur. De même, il est rare qu’un membre du corps scientifique n’assure pas de charges d’enseignement. De ce fait, contrairement à ce que suggère son nom, le corps scientifique ne représente pas tous les chercheurs de l’Université, tandis que le corps académique ne comporte pas l’ensemble des enseignants.

La spécificité du corps scientifique est ailleurs. Ce qui le distingue du corps académique, c’est que l’immense majorité de ses membres ne dispose que de contrats temporaires. Assistants, aspirants ou chargés de recherches du FNRS, boursiers FSR ou FRIA, chercheurs financés par des entreprises, docteurs ou doctorants, nos liens avec l’université sont à la fois forts et fragiles.

Forts, parce que nous sommes passionnés par notre travail. Une enquête récemment menée auprès des membres du corps a ainsi mis en évidence que le principal motif de réalisation d’un doctorat est notre passion pour la recherche. Nous sommes animés par le désir de participer, à notre échelle, au progrès de la connaissance.

Mais nos liens avec l’université sont aussi fragiles. De renouvellement de contrat en renouvellement de contrat, parfois fort précaires, nous pouvons y travailler depuis près de dix ans, nous être durablement investis dans nos facultés et nos centres de recherches, nous savons que seule une petite minorité d’entre nous aura accès à la carrière académique.

Cette insécurité est l’un des principaux facteurs de démotivation des chercheurs. L’enquête menée auprès des membres du corps a également montré que de nombreux chercheurs ont le sentiment de s’être engagés dans une voie sans issue. Nous sommes inquiets lorsque nous apprenons qu’en raison du faible financement de l’Université, à peine plus d’un poste académique sur deux sera renouvelé cette année et qu’une partie importante de ces postes sera attribué à des candidats étrangers.

Bien entendu, nous pouvons, nous aussi, postuler à l’étranger. La plupart d’entre nous y a, d’ailleurs, déjà effectué un séjour de recherche. La mobilité, nous connaissons donc. Nous en connaissons la richesse. Nous en connaissons aussi les contraintes, notamment celles qui pèsent sur la carrière professionnelle du conjoint, alors que les salaires au sein du monde académique sont rarement suffisants pour faire vivre confortablement une famille. De plus, la Belgique est-elle si bien portante qu’elle peut se permettre de susciter la fuite de ses cerveaux ?


Nous avons conscience, cependant, qu’il n’est ni possible, ni souhaitable, qu’une université garantisse à l’ensemble de ses chercheurs la possibilité de mener une carrière académique. L’enjeu essentiel réside, par conséquent, dans la valorisation externe des doctorats et des post-doctorats. C’est parce qu’il est difficile de valoriser leur expérience scientifique en dehors du monde académique que de nombreux chercheurs voient leur motivation initiale se dissiper. Exception faite de certains domaines particuliers, comme la pharmacie ou l’économie, la plus-value d’un doctorat paraît extrêmement faible.

Même dans des spécialités pour lesquelles il existe d’importants départements « Recherche & Développement », le docteur est souvent jugé moins compétitif qu’un licencié avec quatre ou cinq années d’expérience professionnelle. L’engagement universitaire est, en effet, souvent perçu comme le signe d’un manque d’esprit d’entreprise. En sciences humaines, le doctorat peut même être un handicap par rapport à un licencié sans expérience. Alors qu’un licencié en sciences humaines serait un universitaire généraliste susceptible d’être aisément « reformaté », le docteur est vu comme un étudiant surqualifié, ayant eu peur de se lancer dans la vie « réellement » active et dont l’approche serait trop théorique.

Les discours insistant sur l’importance de la recherche se multiplient actuellement. On ne peut que s’en réjouir. Mais nous ne deviendrons une société de la connaissance, le refinancement annoncé de la recherche ne portera ses fruits, que si le doctorat est mieux valorisé. Il n’y a pas de sens à inciter des jeunes universitaires à se lancer dans un doctorat, puis un post-doctorat, si les compétences acquises ne sont pas exploitées ensuite. Il est essentiel pour l’attractivité de la recherche que davantage de chercheurs puissent espérer poursuivre une carrière académique en Belgique. Il est primordial que les autres aient la possibilité de valoriser leurs compétences en dehors du monde universitaire. Notre université peut initier le mouvement en mettant mieux en évidence les mérites de ses chercheurs. Le secteur public doit donner l’exemple en reconnaissant dans ses barèmes le titre de docteur et les années d’expériences professionnelles passées à l’université. Le monde politique peut créer des incitants encourageant les entreprises à engager des docteurs, tandis que ces entreprises devraient prendre conscience de l’expertise et du potentiel d’innovation que possèdent les chercheurs.

Dans ce contexte, le corps scientifique espère que le plan de développement auquel l’Université réfléchi actuellement, pourra répondre à certaines de nos inquiétudes. Le corps scientifique est favorable à une réforme de l’Université qui, d’une part, créerait des marges de manœuvre financières permettant l’engagement définitif d’académiques et de scientifiques et qui, d’autre part, susciterait l’émergence d’authentiques centres de recherche afin de remédier à la trop fréquente individualisation de la recherche. Le corps scientifique croit, en outre, essentiel que les missions d’enseignement et de recherche soient maintenues sur un pied d’égalité, tandis que le service à la société devrait être davantage valorisé. Enfin, le corps scientifique souhaite que le mode de gouvernance de l’Université demeure prioritairement politique, au travers de mécanismes de conseils et d’élections des responsables par leurs pairs, plutôt que « hiérarchique » et « technocratique » en recourant à une forme ou une autre de professionnalisation des fonctions de gestion.

Mais surtout, le corps scientifique est convaincu que ce qui est valable pour les réformes publiques l’est également pour l’Université. Une réforme ne peut susciter l’adhésion que si elle incarne une volonté de progrès, et pas seulement d’adaptation.

Voici quelques mois, un sondage indiquait que, pour la première fois depuis très longtemps, une majorité de citoyens est persuadée que la qualité de vie de nos enfants sera inférieure à la nôtre. Les gens ont peur de l’avenir et cette peur explique pourquoi, partout en Europe, toute volonté d’entreprendre des réformes d’ampleur se heurte à de très fortes résistances. Ces réformes ne sont pas perçues comme des instruments de progrès social. Leur finalité n’est pas de rendre la société plus juste ou plus humaine, mais de l’adapter aux exigences nouvelles engendrées par la mondialisation afin de préserver ce qui peut l’être de notre bien-être économique et de notre protection sociale. Les gens se mobilisent contre ces réformes car ils ont le sentiment que les accepter signifierait accepter que cet avenir devienne leur présent.

Une telle attitude confine parfois au déni des réalités. Il est dangereux et inconscient de refuser de tirer les conséquences d’un monde en mutation. Il est de la responsabilité de tout dirigeant d’avoir une juste appréhension du contexte mondial dans lequel nous vivons. Mais, à l’Université comme dans la société, seule une réforme qui se présentera comme une force de progrès social et humain pourra susciter l’adhésion.

La communauté universitaire a, à cet égard, une responsabilité particulière. Les enseignants forment les citoyens de demain, tandis que les chercheurs inventent la réalité nouvelle. C’est pourquoi nous manquerions à notre mission si nous nous contentions de nous adapter au changement. Nous devons le créer, le guider. Nous devons imaginer des utopies nouvelles et donner envie de croire à nouveau que l’avenir peut être synonyme de progrès.

Si notre université relève ce défi, elle pourra compter sur l’enthousiasme et la confiance de ses chercheurs.



Je vous remercie.


Laurent de Briey

Président du CORSCI, le Corps scientifique de l’UCL

 

 

 

| 19/09/2006 |