Monsieur le Cardinal, Messeigneurs,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Excellences, Messieurs les Bourgmestres, Chers Collègues,
Messieurs les Recteurs et leurs représentants,
Chers membres de la Communauté universitaire,
Mesdames, Messieurs,
Cet été, le Liban a été ravagé par la guerre. Les corps sans vie des enfants de Cana montrent une fois de plus l’injustice, la cruauté, l’absurdité, l’inutilité de la guerre. Déchiré, depuis des décennies, par des luttes fratricides, souvent inspirées par ses voisins, ce malheureux pays, essayait de construire, depuis mars 2005, un Etat qui puisse s’affranchir de l’influence et de l’intervention étrangère. La brutalité de l’intervention israélienne, l’ampleur des destructions et le déplacement de populations ont remis en cause l’existence même du Liban.
Immédiatement, notre Recteur en a appelé à la solidarité de notre Communauté universitaire. Aujourd’hui, avec l’aide de la Ministre de la Communauté française en charge de l’enseignement supérieur et des relations internationales, nous sommes décidés, avec nos partenaires de l’Académie Louvain, à soutenir nos universités chrétiennes sœurs. Elles sollicitent moins une solidarité financière qu’intellectuelle et morale. Nous allons renforcer l’accueil d’étudiants libanais pour un quadrimestre ou pour une partie du troisième cycle. Nous favoriserons l’envoi au Liban d’académiques et de scientifiques qui témoigneront de notre proximité intellectuelle en y prodiguant quelques semaines d’enseignement et en accompagnant leurs collègues libanais dans leurs missions de recherche.
Au-delà de la légitime émotion qui est la nôtre chaque fois que la violence et la guerre frappent des innocents, on pourrait s’interroger sur les raisons qui nous rendent ici plus proches et plus solidaires. J’en aperçois trois :
D’abord le Liban reste la dernière terre au Proche-Orient où la langue française, où la culture française, jouent encore un rôle aussi important.
Ensuite, malgré ses vicissitudes, ses faiblesses et sa fragilité, le Liban est la plus ancienne démocratie du Moyen-Orient, pas une démocratie de placage comme le Président des Etats-Unis rêve d’en implanter dans la région mais une vraie démocratie, culturellement vivante avec une presse libre, un débat d’idées permanent, un pays où changer de religion n’est pas un délit ou un crime.
La troisième raison, c’est notre attachement aux cinq universités chrétiennes et au rôle qu’elles assument. Le Recteur d’une de ces universités me disait il y a quelques jours : « Savez-vous à quoi nous servons au Liban ? Bien sûr, notre première mission est l’enseignement. Nous cultivons l’exigence et l’excellence et nous essayons de développer la recherche. Nous rendons des services éminents à la société notamment par des hôpitaux universitaires d’une grande qualité. Oui, nous faisons tout cela, mais notre première mission c’est autre chose. Dans les pays arabes, l’islamisme est en train de l’emporter. Or, si le panarabisme reposait souvent sur une doctrine théorisée par des chrétiens arabes et voulait ne pas confondre Etat et religion, l’islamisme proclame que religion et Etat se confondent et qu’il n’est ni gouvernement ni société possibles en dehors de cette confusion de rôles. Si, ajoutait ce Recteur, nous prodiguons évidemment notre enseignement sans distinguer parmi nos étudiants les chrétiens, les sunnites ou les chiites, notre premier rôle comme université catholique, au Moyen-Orient, dans ce crépuscule de la liberté et de la tolérance qui nous menace un peu plus chaque jour, c’est de rappeler qu’il faut rendre à César ce qui est à César et de proclamer, dans le monde arabe, la nécessité de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est cela seulement qui pourra, demain, fonder l’acceptation et le respect de l’autre et le maintien ou l’implantation, en Orient et ailleurs, d’une société plurielle et tolérante ». Quelle lucidité et quelle mission essentielle pour une université catholique !
Mesdames, Messieurs,
Nous ne sommes pas au Liban mais, ici comme là-bas, l’Université n’est pas une colline inspirée détachée du monde.
Notre université doit s’interroger en permanence sur son rôle, sur ses devoirs et aussi sur ses droits au cœur de la société où elle vit.
Etre une université catholique au cœur de l’Europe en ce XXIéme siècle, ce n’est pas réserver notre enseignement aux seuls catholiques, ce n’est pas sélectionner sur la base d’adhésion de croyance ou de pratique, nos académiques, nos scientifiques et notre personnel. Ce n’est pas soumettre notre recherche au tamis du dogme.
Ce n’est pas non plus confondre catholique et excellence même si, évidemment, la recherche de l’excellence est au centre de notre démarche universitaire.
Nos finalités sont clairement énoncées par notre charte. Notre enseignement doit aider nos étudiants à construire un savoir critique de haut niveau. Au-delà du savoir et du savoir-faire, nous attachons beaucoup d’importance au savoir-être et aux qualités humaines qu’il suppose. L’apprentissage de la démocratie, la sensibilisation à l’éthique et la valorisation de la solidarité sont indispensables à la formation. C’est pourquoi l’interdisciplinarité, qu’illustrent notamment nos mineures, est tellement importante. C’est la raison pour laquelle ni notre enseignement ni notre recherche ne créent d’hiérarchie entre nos trois secteurs, sciences exactes, sciences humaines et sciences médicales. Chaque secteur est solidaire et seul le trépied qu’ils forment permet à l’Université de s’assumer pleinement. A l’heure où une vision purement utilitariste en viendrait à distinguer et donc privilégier les secteurs porteurs de contrats de recherches orientées, richement financés par les entreprises, j’insiste sur le renforcement et le soutien nécessaire au secteur des sciences humaines car notre université s’appauvrirait dramatiquement si elle se privait, demain, du développement de la recherche en ces matières qui permettent de comprendre la complexité de nos sociétés modernes. Les choix de la Fondation Louvain ont illustré, sans équivoque, notre détermination à cet égard.
Je voudrais aussi réaffirmer notre attachement à la dimension catholique de l’UCL.
La recherche de sens qui traverse nos missions d’enseignement, de recherche et de service à la société s’inscrit dans un humanisme inspiré par les valeurs évangéliques et le message du Christ : solidarité, justice, respect des personnes, priorité à l’humain. Cette recherche de sens est renforcée par l’indispensable liberté académique et de recherche et évidemment par la responsabilité éthique de chacun. L’UCL veut s’inscrire dans un dialogue critique qui est et doit être une source de richesse tant pour l’institution ecclésiale que pour toute la société pluraliste dans la quelle nous nous inscrivons.
A cet égard, quelques mots de cette malheureuse affaire que certains appellent déjà « l’UCL Gate ». J’approuve et j’apporte mon total soutien à la prise de position claire et ferme prise par notre Recteur. Ceux qui rêvent d’une reprise en main de notre institution comme ceux qui, à l’inverse, veulent saisir n’importe quel prétexte pour rompre avec l’Eglise en seront pour leurs frais. Aucune provocation ni pression indécente ne nous fera dévier de notre démarche qui concilie liberté et responsabilité de nos équipes de recherche et explications et dialogue à visière découverte.
L’Université est au service de la société qui l’entoure. Si la formation exigeante de nos étudiants est évidemment notre première raison d’être, nous contribuons bien plus largement au développement de toute la société.
Il n’est pas inutile de rappeler ce que nous représentons sur le plan économique et social.
L’Université, c’est 21000 étudiants et 5000 personnes qui y travaillent. A cela, il convient d’ajouter 1000 chercheurs sur contrats extérieurs et plus de 4600 personnes aux cliniques Saint-Luc.
Dans les économies modernes, le développement économique c’est souvent la concentration en une métropole ou à proximité de celle-ci de compétences qui s’appuient sur la recherche et l’innovation. Nos deux sites de Louvain-la-Neuve et de Woluwe traduisent cette logique. L’interaction entre les deux et les multiples échanges entre disciplines universitaires sont un apport important au développement économique des deux régions. L’administration de la recherche et l’action de notre interface de valorisation, la Sopartec, favorisent l’accès des entreprises au potentiel scientifique universitaire et les synergies qui en résultent sont essentielles.
Outre notre action ici et à Bruxelles, nous avons essaimé des centres de recherche notamment dans le Hainaut avec la vocation d’y être un stimulateur de croissance.
A l’égard du Plan Marshall, notre engagement s’est manifesté très activement dans deux domaines : la création de pôles d’activité et l’accroissement de la recherche et de l’innovation en lien avec les entreprises. Comme toutes les universités de la Communauté française, nous avons répondu avec enthousiasme à l’appel du Gouvernement wallon. En un laps de temps très court, 26 équipes de recherche de l’UCL ont participé au premier dépôt de projets. Aujourd’hui, moins d’un an après le lancement du plan, l’UCL est largement impliquée dans 7 projets d’ores et déjà sélectionnés.
En recherche et innovation, j’isolerai le projet Nanotic. Bien doté, avec une équipe de chercheurs enthousiastes de tout premier niveau, il mettra la Wallonie à l’avant-garde du fascinant Nanomonde.
Nous sommes aussi porteurs d’une amélioration de la qualité des hommes, de leur organisation et de leur système de vie. Il n’y a pas de développement possible sans transformation culturelle et sociale. Nous y aidons par nos recherches fondamentales et orientées mais aussi, et je l’ai rappelé l’an dernier, en voulant être un lieu culturel de référence.
Sur le plan des sciences médicales, les services que nous rendons à la société ne se limitent jamais à l’excellence technique mais, à chaque moment, au sein de nos hôpitaux universitaires et des hôpitaux du réseau, c’est la personne humaine et le respect qui lui est dû qui guide notre action face aux interrogations de la vie et de la souffrance.
Nous sommes aussi une université dans la ville et nous avons beaucoup œuvré et nous oeuvrons toujours pour que nos 931 hectares ici, à Louvain-la-Neuve, nos 52 hectares à Woluwe soient des lieux de vie et qu’une véritable symbiose existe entre l’Université et les communes dans lesquelles elle s’inscrit.
Sans les universités, la vie économique, sociale et culturelle serait beaucoup moins développée. Nos interlocuteurs politiques doivent donc prendre conscience de l’importance des universités pour construire cette économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde que la stratégie de Lisbonne appelle de ses vœux. Cela ne peut se limiter au discours mais doit se traduire en actions et en mesures budgétaires.
Plusieurs éléments récents me paraissent positifs. En Communauté française et en Région wallonne, on perçoit bien que la recherche a maintenant une place de choix dans les politiques. La ministre compétente a obtenu une importante augmentation des crédits consacrés à la recherche. Faut-il encore (je songe par exemple aux crédits arc et fsr) ne pas les gaspiller et les concentrer sur les pôles de compétence ayant une taille critique suffisante ?
Le plan Marshall en est un autre exemple. Il a écarté toute logique de saupoudrage. Il a d’emblée insisté sur l’importance de la recherche et a débloqué les moyens pour la favoriser. Il associe les universités à la mise en place des pôles de compétitivité et à leur pilotage. Il favorise l’indispensable partenariat entre universités et entreprise.
Mais j’attends aussi un important effort de la part du Gouvernement fédéral notamment en matière d’allègement des charges sociales et de remboursement du précompte des chercheurs. Cette dernière démarche doit être amplifiée. Sans une participation accrue du fédéral, l’objectif des 3% du PIB affecté à la recherche et au développement ne sera pas atteint.
Je voudrais enfin m’adresser à notre principal interlocuteur, la Communauté française, en abordant deux aspects préoccupants.
Le premier est l’autonomie des universités face au risque d’une bureaucratisation étouffante.
Je voudrais l’illustrer d’un seul exemple qui marque bien les dangers et les limites de normes trop contraignantes.
Si, en début de carrière, les rémunérations des académiques francophones sont dans la moyenne européenne, à mi-parcours l’écart se creuse de façon très importante par rapport à la plupart des collègues européens. Or, dans ce contexte peu favorable, une règle légale aux motifs aussi obscurs qu’obsolètes limite à 20% le nombre de professeurs ordinaires au sein du Corps académique. Notre politique de recrutement repose sur de fortes exigences à l’entrée de la carrière, exigences maintenues tout au long d’un cursus qui bute sur l’accès à l’ordinariat. Chaque année, pour arrêter la liste des quelques professeurs qui peuvent être promus, le Conseil rectoral doit procéder à des choix impossibles. Il écarte ou postpose la promotion de candidats brillants, unanimement soutenus par leur faculté, dont l’enseignement et la recherche sont en tout point exemplaires mais qui sont en trop grand nombre par rapport à la règle guillotine des 20%. Déceptions et frustrations légitimes en découlent. Certains vont alors chercher dans d’autres pays la reconnaissance de leurs talents. La perte est grande non seulement pour l’Université mais aussi pour toute la société qui ne profite pas de la maturité du talent de ces enseignants et chercheurs.
Il est inutile d’accabler les universités de règlements tatillons. Autant il est normal que le pouvoir subsidiant accompagne notre gestion de conseils prudentiels et s’attache au respect des grandes règles de fonctionnement, autant une vision bureaucratique des universités constitue un lourd handicap à l’heure de l’Europe des Universités.
Un second point récurrent mais angoissant c’est le problème du financement.
Nos universités occupent, aujourd’hui, une place de choix dans les rankings les plus sérieux qui comparent les universités dans le monde. Il ne faut cependant se faire aucune illusion. Les leaders de ces classements sont sans surprise les grandes universités anglaises et d’Amérique du Nord. Il y a longtemps déjà que, grâce notamment à des mécanismes fiscaux favorables, ces universités richement dotées peuvent maintenir leur leadership en formation et recherche et recruter, à travers le monde, les meilleurs académiques, chercheurs et étudiants. La référence européenne inatteignable ce sont les universités anglaises prestigieuses d’Oxford et Cambridge avec un budget annuel de plus de 800 millions d’euros pour 17 à 18000 étudiants alors que notre budget est de l’ordre de 225 millions d’euros pour plus de 21000 étudiants. Plusieurs pays (je songe à la Chine et à l’Inde mais aussi plus près de nous à l’Allemagne) investissent des montants considérables dans une politique d’excellence universitaire reposant, par un soutien financier massif, à la création de nouvelles universités recrutant les meilleurs enseignants au monde et s’équipant de laboratoires ultra modernes et suréquipés.
Il est évidemment impensable de voir la Communauté française multiplier par quatre le financement des universités. Même doubler les montants laisserait nos universités très loin de leurs concurrentes.
Les universités de la Communauté française ne peuvent cependant se résigner, faute de moyens, à devenir, dans les prochaines décennies, des universités moyennes classées très loin des universités les plus cotées. La responsabilité du pouvoir politique est d’anticiper cette évolution, de favoriser les regroupements qui s’imposent et d’ouvrir un large débat avec les universités et les forces économiques et sociales de nos régions. Quelles universités voulons-nous ? Quel est le financement nécessaire pour qu’elles restent parmi les meilleures ? Qui doit contribuer à ce financement ?
Au niveau public, l’Etat doit augmenter sa contribution notamment par des déductions fiscales. L’Université est un des moteurs essentiels du développement et il n’y a pas de raison que l’Etat fédéral ne contribue pas davantage à son financement. Mais il ne faut pas se cacher la tête dans le sable, cela ne sera pas suffisant. Ici, comme dans d’autres pays, les entreprises doivent investir davantage dans le capital humain. La qualité des cadres qu’elles souhaitent et l’innovation qui garantit leur survie se forgent dans les universités.
Au cœur de cette nécessaire réflexion trouvent place le développement que nous voulons, la question de la démocratisation de l’enseignement et donc de la société et la volonté d’excellence. Ce que je demande au politique c’est de susciter la réflexion, de la baliser, de conserver son rôle de régulateur et enfin de trancher démocratiquement. Le conservatisme des structures, les excommunications idéologiques et la peur d’un débat difficile ne peuvent que paralyser la nécessaire réflexion et nous mener soit au déclin et à la médiocrité soit à une privatisation sans contrôle et à la construction anarchique de nouveaux modèles. Evitons cela car les conséquences en seraient négatives plus encore pour la société dans laquelle nous vivons que pour les universités.
L’écrivain libanais Amin Maalouf, Docteur honoris causa de notre université, a écrit un superbe roman intitulé « Le périple de Baldassare ». Le héros se lance à la recherche d’un livre censé apporter le salut à une société en recherche de sens. Ce pourrait être l’allégorie de toute démarche universitaire. Le périple est émaillé de doutes, de déceptions, de désillusions, de tentation d’abandon mais il est riche de découvertes, de tolérance, imprégné de respect et de compréhension de la culture de l’autre. L’aventure humaine n’est pas la peur et ses filles favorites la haine et la violence. Elle n’est pas l’ignorance mais la compréhension. Elle n’est pas la force mais l’intelligence et la sagesse. Puisse cette leçon libanaise d’espérance éclairer notre démarche universitaire dans le monde désemparé mais passionnant qui est le nôtre.
Jean-Jacques Viseur
Président du Conseil d’administration de l’UCL