Ac 2, 42-47 ; Mt 5, 13-16
Monsieur le Cardinal,
chers frères dans l'épiscopat,
chers frères et soeurs,
1. Rentrée académique - l'Université, les professeurs, les chercheurs, les étudiants et tous les autres acteurs de la communauté universitaire reprennent leurs activités après les vacances. L'Université est donc un lieu habituel pour toutes ces personnes. J'allais presque dire qu'on les retire du grand monde pour qu'ils occupent l'espace restreint de la ville universitaire qu'est Louvain-la-Neuve ou encore Louvain-en-Woluwe.
Soyez rassurés ; je sais bien et j'en suis convaincu que le site universitaire fait partie du monde, qu'il est même un lieu privilégié de ce monde, ou encore que c'est ici que la plupart de ceux et celles qui demain assumeront des responsabilités importantes sont formés. C'est dans nos Universités que sont rassemblés avec une densité maximale les intellectuels du pays. Quel potentiel pour donner et pour recevoir savoir et sagesse !
2. Chers frères et soeurs ici à Louvain-la-Neuve, j'ai choisi les deux extraits du Nouveau Testament que nous venons d'entendre, pour réfléchir avec vous sur le lieu de vie humaine et chrétienne qu'est votre Université.
3. Le Seigneur nous dit aujourd'hui : "Vous êtes le sel de la terre. Mais quand le sel perd son goût, comment lui rendre son bon goût ? Il ne sert plus à rien. (…) Vous êtes la lumière du monde. (…) Votre lumière doit briller devant le monde. Alors les autres verront le bien que vous faites. Ils pourront chanter la gloire de votre Père qui est dans les cieux." (Mt 5, 13.14.16)
Ces paroles du Seigneur nous interpellent. Dans cette église, elles invitent chacun de nous et l'institution à s'interroger sur son identité chrétienne ou encore évangélique. Nous sommes sollicités à nous laisser éclairer et encourager par elles pour nous situer comme universitaires et comme université au milieu du monde, de la société.
Le 27 mars 2007, nous fêterons le 40ème anniversaire de l'encyclique Populorum Progressio du Pape Paul VI. Celle-ci a eu un grand retentissement et ses effets ont été durables jusqu'à nos jours. Je me permets de citer un extrait de l'appel final que Paul VI adressait aux catholiques, avant de s'adresser aux chrétiens, aux croyants et aux hommes de bonne volonté : "Dans les pays en voie de développement non moins qu'ailleurs, les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l'ordre temporel. Si le rôle de la hiérarchie est d'enseigner et d'interpréter authentiquement les principes moraux à suivre en ce domaine, il leur appartient, par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d'esprit chrétien la mentalité et les moeurs, les lois et les structures de leur communauté de vie. Des changements sont nécessaires, des réformes profondes, indispensables : ils doivent s'employer résolument à leur insuffler l'esprit évangélique." (n°81)
Cet appel n'est que la confirmation de l'enseignement du Concile Vatican II sur l'engagement des laïcs. Il garde toute son actualité, me semble-t-il.
Qu'en est-il dans notre pays ? Depuis 1967, beaucoup de choses ont changé dans la physionomie politique et religieuse de la Belgique. La société est de plus en plus sécularisée ; le baromètre de la religion et de la spiritualité a bougé en conséquence, nous confirment les conclusions d'une enquête publiée il y a quelques mois.
Comment les chrétiens devraient-ils alors réagir et agir pour être sel de la terre et lumière du monde ? Statistiquement, ils ne sont pas devenus une minorité, mais, notamment par rapport à leur impact institutionnel, ils sont en minorité. Cela voudrait-il dire qu'ils sont condamnés à devenir une minorité écrasée ? Je le formule ainsi parce que, dans certains milieux laïques, on se réjouit de cette évolution, puisqu'on reproche aux chrétiens et aux piliers de la chrétienté d'avoir été longtemps comme une majorité écrasante. Aussi voudrait-on que la religion soit tout simplement l'affaire privée de chacun et qu'elle n'ait plus d'impact dans la vie publique.
Par ailleurs, nous avons encore affaire à un autre phénomène. De temps à autre, de jeunes confirmands m'écrivent qu'ils n'osent pas dire devant leurs camarades de classe qu'ils vont être confirmés ou encore qu'ils vont à la messe le dimanche.
Nous voilà confrontés avec un double phénomène : d'une part, certains souhaitent bannir la religion de la vie publique; d'autre part, de nombreux chrétiens n'osent plus affirmer leur identité chrétienne.
Les paroles évangéliques sur le sel et la lumière peuvent-elles nous éclairer ? La question est vraiment brûlante. Le Pape Benoît XVI vient de déclarer dans une interview pour les télévisions allemandes que l'Eglise est fortement sollicitée par le développement des sciences médicales et biologiques. Selon lui, la réflexion éthique est en retard par rapport aux progrès scientifiques. Certes, l'Evangile n'est pas un code éthique, mais il est Bonne Nouvelle pour tout l'homme et pour tous les hommes. Dès lors, nous devons la scruter pour y déceler la lumière qu'elle jette sur les différents domaines de l'activité humaine.
L'originalité chrétienne n'est pas à situer dans les valeurs, mais bien plus dans son discours sur le Dieu qui est devenu homme et a réconcilié l'humanité. Si nous sommes appelés à être sel de la terre et lumière du monde, cet appel concerne également l'Université catholique. Un des responsables de l'UCL a déclaré récemment dans un journal qu'"il faut prendre du recul pour être un peu moins subjugué par la prolifération du mal (sous toutes ses formes). Il faut trouver sa propre parole." En abordant le rôle des intellectuels, cette autorité de l'Université le décrit comme suit : "Leur rôle, y compris dans les drames qui nous occupent, c'est de lutter contre la barbarie, d'où qu'elle vienne et qui nous menace de partout. (…) Le rôle des intellectuels, c'est aussi d'encourager chacun à parler sa propre parole. (…) Il faut se battre pour que sa propre parole soit de plus en plus vraie. Leur rôle, c'est de répéter que l'homme est loin d'être terminé. Et ce malgré la prolifération du mal. C'est plutôt encourageant. Pourvu qu'il évolue vers plus de bonté et qu'on ose aller dans cette direction-là. Nous n'avons pas le choix." (G. Ringlet, l'homme est démuni face à la prolifération du mal, dans La Libre Belgique, 14/15 août 2006, p. 9)
Chers professeurs, chers chercheurs, chers étudiants, si nous n'avons pas le choix, à vous de nous aider à construire un monde qui respecte la dignité de l'être humain et qui favorise une véritable solidarité entre tous les hommes. Je lance cet appel à vous qui êtes rassemblés dans cette église autour de celui qui est l'Evangile, la Bonne Nouvelle, qui est la source vivante de notre originalité. Vous avez une vocation, une mission, une responsabilité. Par vos travaux, vous serez alors sel de la terre et lumière du monde dans la société belge et bien au-delà. Je vous souhaite d'être heureux et fiers de votre apport de chrétiens. L'attestation de votre foi sera sans doute humble et discrète, mais ferme et résolue. Elle finira par susciter de l'intérêt – j'en suis convaincu.
4. Chers frères et soeurs, le Livre des Actes nous fait une description de la communauté primitive à Jérusalem qui, pour certains, est un peu idyllique ou encore utopique. Il y est question de quatre piliers qui portent et soudent la communauté : écoute de l'enseignement des apôtres, vie fraternelle, célébration de l'eucharistie, prière commune. Cela n'est pas de l'utopie!
La manière de vivre des premiers chrétiens a étonné et a fait poser des questions sur leur motivation, sur la source de leur mode de vie. Ils ne semblent pas avoir fait de campagne publicitaire pour leur communauté. Ils ont vécu leur foi chrétienne, tandis que les apôtres ont proclamé et proposé l'Evangile à tout le monde.
Chers frères et soeurs, laissez-moi vous dire que, ici à Louvain-la-Neuve, vous avez une chance énorme, que n'ont pas les étudiants et les professeurs chrétiens à Liège, p. ex. Vous vivez sur un territoire plus ou moins délimité qui est marqué par la vie universitaire. Je dis cela en songeant en particulier à la paroisse universitaire. Pour vous professeurs et étudiants chrétiens, cette paroisse, grâce notamment à l'église St François et à toutes ses propositions d'activités communes, est comme l'église au milieu du village. Je me permets de formuler un souhait à son égard. Que la paroisse - son curé et ses collaborateurs prêtres et laïcs - contribue à favoriser, sur ce site, parmi les habitants, un biotope de vie sociale, d'un vivre ensemble au diapason de celle des Actes des Apôtres. Que de cette manière, les chrétiens contribuent comme le sel de la terre à promouvoir ici à Louvain-la Neuve un lien social, une convivialité empreinte de respect mutuel et de paix. Le milieu universitaire n'est pas seulement un lieu de parole de plus en plus vraie, mais il est en même temps un lieu où l'homme est encouragé à évoluer vers plus de bonté, à oser aller dans cette direction-là.
L'Evangile et la lecture de cette messe vous invitent à faire ce choix. Que la joie du Seigneur soit votre force ! Amen.
Aloys Jousten
Evêque de Liège