Présentation des leçons

Jean Greisch (Institut catholique de Paris, CNRS, Boston College)

Qui sommes-nous ? L'anthropologie philosophique comme thème et problème d'une phénoménologie herméneutique

Depuis la « lettre à Stäudlin de Kant, la question : « Qu’est-ce que l’homme ? » est à l’ordre du jour des agendas philosophiques du monde entier. Le fait que l’anthropologie philosophique fasse désormais partie du curriculum universitaire de tout étudiant en philosophie ne doit pas nous empêcher d’engager une réflexion fondamentale sur le sens et les enjeux de cette question, ni d’examiner de près la genèse, d’une complexité déroutante, de la discipline philosophique du même nom.
En m’en tenant aux anthropologies qui se sont développées dans la mouvance de la phénoménologie husserlienne depuis le début du 20e siècle, je m’interrogerai sur les effets de la transformation – qu’on pourrait aussi bien qualifier de « révolution copernicienne » - de la question kantienne « Qu’est-ce que l’homme ? », en la question « heideggérienne » : « Qui sommes-nous ? ».
Si on compare les anthropologies philosophiques « classiques » de Max Scheler, Helmuth Plessner et Arnold Gehlen, qui ont laissé des traces considérables dans les débats philosophiques et théologiques des années 30 à 60 du dernier siècle, aux thématiques anthropologiques qui se sont développées au cours des trois dernières décennies, on peut avoir l’impression qu’on assiste à un véritable changement de paradigme, dont les effets se font également sentir dans le champ des sciences dites humaines : tout se passe comme si l’anthropologie philosophique s’était métamorphosée en une « herméneutique du soi », qui présente un visage différent chez Lévinas, Michel Henry, Paul Ricoeur, le dernier Michel Foucault, sans oublier des représentants de la dernière ou avant-dernière génération de la phénoménologie française, comme Jean-Luc Marion ou Claude Romano.
L’analyse des expressions les plus remarquables de ces phénoménologies ou herméneutiques de l’ipséité devrait nous permettre de mieux cerner les motivations, la nature, les enjeux, mais aussi les limites de ce changement de paradigme.

Plan des leçons

Leçon inaugurale (mardi 7 novembre de 17 h 15 à 19 h 15)
L’homme, « l’animal non encore constaté » (F. Nietzsche). La « chasse à l’homme » est-elle toujours ouverte en philosophie ?

En 1944, Ernst Cassirer publie son célèbre « Essai sur l’homme ». Avons-nous encore les moyens d’écrire un « Essai » de ce genre ? Dans cette leçon inaugurale, on proposera une interprétation générale de l’anthropologie philosophique du 20e siècle, en distinguant trois grandes périodes : l’âge d’or de l’anthropologie philosophique allemande (Max Scheler, Helmuth Plessner, Arnold Gehlen), la crise de l’humanisme à la fin des années soixante (illustrée sur deux textes représentatifs : « Les fins de l’homme » de Jacques Derrida et « Humanisme et an-archie » d’Emmanuel Levinas), la problématique de l’ipséité et de l’altérité, contemporaine du renouveau de la phénoménologie à partir des années 80.
 
Leçon II (mercredi 8 novembre de 10 h 45 à 12 h 45)
Autos et oikos : pour une relecture phénoménologique des définitions aristotéliciennes de l’homme

Les définitions philosophiques de l’homme les plus célèbres remontent à Aristote. En écho au livre de Rémi Brague : Aristote et la question du monde, cette leçon esquissera une relecture phénoménologique de l’anthropologie aristotélicienne, gravitant autour des quasi-définitions phénoménologiques suivantes : l’animal « phronétique », l’animal « holistique », l’animal « soucieux », l’animal « compliqué », l’animal « aliéné », l’animal « pragmatique », l’animal « mondain », l’animal « plus que parfait », l’animal « mémoriel », l’animal « protéiforme », l’animal « universel ». Ces définitions ont une fonction heuristique : elles nous alertent sur quelques phénomènes humains centraux qu’un « Essai sur l’homme » qui se réclame de la phénoménologie herméneutique devra, d’une manière ou d’une autre prendre en considération.

Leçon III (mardi 14 novembre de 16 h 15 à 18 h 15)
Le « grand jeu de la vie » et ses enjeux. L’anthropologie pragmatique entre Kant et Heidegger

Dans son Introduction à la philosophie de 1928/29, Martin Heidegger s’empare de la métaphore kantienne du « grand jeu de la vie » auquel nous participons tous en tant que « citoyens du monde », pour en donner une audacieuse interprétation phénoménologique. L’analyse de cette interprétation nous permettra de mieux comprendre la sorte de révolution copernicienne accomplie par Heidegger quand il transforme la question kantienne : « Qu’est-ce que l’homme ? » en la question : « Qui sommes-nous ? », transformation qui exige, à son tour, la transformation de l’anthropologie en « métaphysique du Dasein ».

Leçon IV (mercredi 15 novembre de 10 h 45 à 12 h 45)
De l’homme faillible à l’homme capable (Paul Ricoeur)

Dans cette leçon, on suivra la trajectoire anthropologique qui conduit Paul Ricoeur de L’homme faillible (1960), ouvrage de facture foncièrement kantienne, à l’esquisse d’une « phénoménologie de l’homme capable » développée dans le sillage d’une « herméneutique du soi » dont les lignes maîtresses sont esquissées dans Soi-même comme un autre (1990). Comme chez Heidegger, ce changement de cap, qui nous fait passer de la notion de faillibilité à celle de capacité va de pair avec la transformation de la question « Qu’est-ce que ? » en la question « Qui ? ». Mais en ancrant l’approche ontologique de l’ipséité sur le trépied de la passivité-altérité que forment le corps propre, autrui et la conscience morale, Ricoeur ouvre des perspectives anthropologiques qui ne se laissent plus ramener à une simple anthropologie de la finitude.
 
Leçon V (mercredi 22 novembre de 10 h 45 à 12 h 45)
Le « souci de soi » et les voix de l’autre. Ipséité et altérité comme thèmes d’une « phénoménologie aux limites » (E. Levinas, M. Henry, J.L. Marion, C. Romano)

Ipséité et altérité sont des thèmes fondamentaux de la nouvelle phénoménologie française, même si chaque auteur semble s’évertuer à proposer une nouvelle version : le soi « otage d’autrui » (Levinas), l’auto-affection du sujet que la vie ne cesse de renvoyer à lui-même (Henry), « l’adonné » (Marion), « l’advenant » (Romano). L’éventail des définitions et interprétations proposées est large et nous oblige à nous demander si chacune de ces définitions est simplement la « signature » d’une oeuvre personnelle, irréductible à toute autre, ou si, au contraire, elles contribuent chacune à sa manière à clarifier les présupposés d’un « Essai sur l’homme » qui a son centre de gravité dans l’idée d’un self-interpreting animal (Charles Taylor).

Leçon VI (jeudi 23 novembre de 14 h à 16 h)
Faut-il « ré-anthropologiser » la phénoménologie ? (Hans Blumenberg)

Cette dernière leçon amorcera un dialogue avec un philosophe allemand encore relativement confidentiel, mais dont la réception internationale vient de commencer. Une thèse fondamentale de Hans Blumenberg est que la phénoménologie n’aura un avenir que si elle réussit à surmonter les réticences husserliennes et heideggériennes envers « l’anthropologisme ». L’analyse de quelques ouvrages de Blumenberg, comme Höhlenausgänge ou Lebenszeit und Weltzeit nous aidera à cerner la manière dont cet auteur définit les soubassements anthropologiques de la phénoménologie. Par le fait même, on pourra se poser la question des ressources dont dispose la phénoménologie pour engager un débat fécond avec « l’homme neuronal » (J.P. Changeux) et d’autres anthropologies naturalistes ou réductionnistes.

| 27/01/2009 |