Discours du Professeur Benoît Grevisse

Monsieur le Recteur,
chers membres
et chers amis de l’Université catholique de Louvain,
Très cher Daniel Cornu,

Journaliste… « Voulez-vous des menteurs composer une liste ? En tête il faut placer le nom d’un journaliste ! » Voulez-vous une variante ? « Un journaliste est un homme qui vit d’injures, de caricatures et de calomnies »… Je ne m’amuserai pas, très cher Daniel, à vous demander de qui sont ces aimables citations. Je sais l’une de vos passions qui consiste à relever systématiquement les mentions du journalisme dans la littérature et je ne doute pas que vous soyez capable d’identifier Fréville ou Delphine de Girardin, parmi les nombreux et fervents détracteurs des journalistes.

Les journalistes seraient donc des menteurs… Delphine de Girardin sait de quoi elle parle : son mari l’était, journaliste, et non des moindres.
Elle-même se risqua à écrire pour lui. Comme elle, vous savez de quoi vous parlez.
Vous avez commencé votre carrière comme… journaliste au Journal de Genève.

Vous avez ensuite exercé à La Tribune de Genève avant d’en devenir le rédacteur en chef… Professionnel très expérimenté, vous êtes respecté de vos confrères - ce qui est remarquable en soi - bien au-delà de votre seule Suisse. C’est pourtant un texte bien peu journalistique qui nous convoque tous ici aujourd’hui, un ouvrage fondamental, publié pour la première fois en 1994, intitulé sans crainte « Journalisme et vérité ».

Il fallait oser l’oxymoron. Pourtant, ce travail issu d’une thèse en Théologie - le parcours est peu banal - allait avoir un retentissement inattendu dans le monde de la recherche, comme dans ceux de l’enseignement et de la pratique du journalisme. Traversant une de ces crises aiguës qui font partie intégrante de sa courte histoire, le journalisme connaissait alors une perte radicale de confiance publique. La télévision planétaire, incarnée par CNN, montrait déjà les limites d’une certaine immédiateté. Le faux charnier de Timisoara avait ébranlé quelques profondes certitudes quant à la fiabilité des méthodes journalistiques.

En plein doute, vous proposiez un cadre théorique permettant de penser une éthique de l’information, non pas réservée aux seuls journalistes, mais s’étendant aux champs de la diffusion et de la réception. Vous retissiez les liens d’une responsabilité collective des médias et du public.

Renouant avec la tradition aristotélicienne, vous cherchiez un chemin pragmatique. Vous dépassiez la déontologie normative corporatiste et souvent purement orale des journalistes. Vous leur rappeliez que le rôle de l’éthique est de répondre aux réalités nouvelles, d’affronter les contradictions et non de les masquer. Votre éthique appliquée, inspirée de Paul Ricœur, invitait les journalistes, dans le plus intime de leurs pratiques réelles, à prendre des décisions bonnes, justes et publiquement explicitées. Ce geste intellectuel aurait pu passer inaperçu au-delà des cercles initiés. Vous avez pourtant ainsi extrait les codes de déontologie, quelque peu poussiéreux, des tiroirs des rédactions.
Ces normes déontologiques vous les avez également placées dans les amphithéâtres des cours de journalisme. Vous avez été le directeur remarqué du Centre romand de formation des journalistes. Vous avez enseigné aux Universités de Neuchâtel, de Zurich et de Genève, dont vous êtes toujours président du Comité d’éthique et de déontologie.

Mais c’est sans doute en convaincant vos collègues journalistes que votre enseignement de l’éthique a gagné ses plus belles références. Le Conseil suisse de la presse est ainsi aujourd’hui un des modèles les plus observés au monde. Cette instance de régulation interne de la profession, constituée de journalistes, de responsables de médias et de représentants de la société civile a notamment inspiré le Conseil de déontologie journalistique belge. Vous avez grandement contribué, comme membre et comme vice-président, au modèle du Conseil de presse. Mais vous êtes surtout le rédacteur principal des Directives jointes à la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes suisses. Cette réelle jurisprudence de la déontologie journalistique, accessible aux professionnels comme au public, est la concrétisation d’une procéduralisation de l’espace public que nombre de théoriciens n’auraient rêvé voir exister.

Humble et brillant à la fois, en bon Genevois que vous êtes, de cœur et de raison plus que d’origine cantonale, vous vous gardez toujours de vous laisser attribuer ces mérites. Vous avez pourtant personnellement appliqué votre vision fondamentale de ces enjeux ; ce qui est appréciable en milieu universitaire… Vous êtes médiateur de presse du groupe Edipresse, fonction que vous avez assumée sans discontinuer depuis 1998, à l’origine pour la seule Tribune de Genève ; ce qui doit faire de vous le plus ancien ombudsman de médias d’informations toujours en vie au monde, envers et contre toutes les tentations meurtrières de vos collègues journalistes.

Mario Mesquita vous avait prévenu : discuter de déontologie en rédaction est suicidaire ; tenter d’expliquer le journalisme au public c’est l’enfer… Vous y avez pourtant grandement réussi.

Fidèle à vous-même, vous avez aussi été un de ceux qui ont compris très tôt que ce même public, malgré les forums électroniques débridés, n’était pas plus l’enfer que le paradis. Reprenant vos travaux, vous avez saisi à quel point un retour de la narrativité dessinait un enjeu médiatique majeur. Le storytelling comme outil de communication persuasive, la mise à mal du registre de vérité, l’effondrement du modèle économique des médias d’information traditionnels, la gratuité comme seul repère apparent… Tout cela aurait pu mener à une sorte de fatalisme désespéré et conservateur.

Alors que les spécialistes de votre champ constataient à quel point votre travail s’avérait précieux en ces périodes tempétueuses, vous vous lanciez dans une activité de blogueur infatigable et curieux. Toujours prompt à démonter les mécanismes journalistiques, vous n’hésitez pas à constater publiquement que si le journaliste a perdu la place centrale - et peut-être abusive - qu’il occupait dans le débat public, il conserve une délicate capacité à orienter l’attention collective sur les thèmes d’intérêt public. Vous ne vous laissez pas effrayer par l’immédiateté des nouvelles technologies et vous rappelez, serein, que les valeurs de recherche et de publication de la vérité, de refus de confusion entre le journalisme et d’autres fonctions et de respect des personnes et du public tracent une voie pour un journalisme démocratique, bon et juste.

Aussi ne faut-il pas s’étonner de ce que, lorsqu’on vous demande comment il faut aujourd’hui vous présenter - professeur, médiateur, auteur… - vous répondez sobrement « journaliste » ! N’en déplaise à Fréville, à Delphine de Girardin ou à des critiques plus actuels.

Pour tout cela, Daniel Cornu, innombrables sont les professionnels, les enseignants, les chercheurs, les étudiants et les citoyens épris de démocratie qui vous remercient chaleureusement.

Pour ces mêmes raisons, qui ne peuvent laisser indifférente une Université comme la nôtre, j’ai l’honneur, Monsieur le Recteur, de vous demander d’accorder à Monsieur Daniel Cornu, journaliste, le grade et les insignes de Docteur honoris causa de notre Université.


Benoît Grevisse
 

| 2/02/2012 |