Discours de Madame Solange Lusiku Nsimire

Discours de Madame Solange Lusiku Nsimire
Monsieur le Recteur de l’Université Catholique de Louvain,
Messieurs les lauréats Docteurs honoris causa
Mesdames, Messieurs les membres de la grande communauté universitaire de l’UCL,
Distingués invités, chers compatriotes

La reconnaissance, l’honneur qui nous est fait aujourd’hui est tributaire (redevable) des efforts, des conseils et de l’appui de plusieurs personnes et organisations qui n’ont pas cessé de nous encourager à aller de l’avant. En premier, feu Emmanuel Barhayiga, fondateur du Journal Le Souverain dont les yeux ont vite remarqué l’éditrice qui sommeillait en moi. En me proposant la reprise de son journal au crépuscule de sa vie, sa volonté était d’immortaliser une œuvre qu’il voulait au service de l’intérêt collectif. Birago Diop, écrivain et poète du Sénégal a écrit que les morts ne sont pas morts, je me permets donc de m’adresser à toi Papa Emmanuel Barhayiga pour te dire que ton nom restera à jamais gravé dans les archives de l’Université Catholique de Louvain. Je suis fière de remplir ma mission.

Je remercie l’asbl Belge Rencontre des continents et plus particulièrement Monsieur Michel Luntumbue à qui je dédie ce titre, qui nous assure un accompagnement éditorial et méthodologique, selon les prescrits de notre charte.

Je remercie mon mari qui m’a accompagné jusqu’ici, pour toute son affection, son soutien moral et financier, et qui a permis la poursuite de l’aventure de ce journal dont personne ne pouvait un jour imaginer l’évolution. Avoir une femme souvent absente de la maison pour raison professionnelle n’est pas une chose aisée. Je me garde de donner des détails. Je partage cette joie avec mes enfants qui m’accueillent toujours avec beaucoup de bonheur teinté d’un questionnement autours soit de mon retard soit de ma fatigue ou encore de mon absence.

Cet honneur je le dois aussi à Norwegian Church Aid (NCA) pour son appui financier ainsi que ses multiples formations dans le domaine de la lutte contre les violences basées sur le genre.

Le Souverain est un journal modeste mais qui évolue aussi avec l’appui de grandes organisations et institutions qui le soutiennent, je vais citer ici, la Mutualité chrétienne Hainaut Picardie, Le Mouvement ouvrier chrétien, les voyages solidaires, la ville de Bruxelles, l’Institut des Hautes Etudes en Communication Sociales (IHECS), Wallonie Bruxelles International et j’en passe sans oublier nos amis, frères et connaissances qui nous entourent de beaucoup d’affection et d’encouragements dans notre cheminement. A tous et à chacun, j’adresse tous nos remerciements.

Permettez-moi à présent quelques mots sur mon parcours.

Je suis native de Bukavu au Sud-Kivu dans l’Est de la RD Congo où je vis et j’exerce mon métier de journaliste. Métier que je dois toujours concilier avec mes différents rôles d’Epouse et de mère dans un système patriarcal où les coutumes et les traditions continuent encore à freiner l’épanouissement de la femme ; mon rôle de journaliste (journaliste indépendante et éditrice du petit journal Le Souverain), mon rôle de présidente de l’Union nationale de la presse section du Sud-Kivu et mon engagement dans la défense des droits des femmes. Née d’un père enseignant clochardisé sous la dictature du Maréchal Mobutu, j’ai vécu une enfance de révolte. Je garde le souvenir ému de mon père, humble Intellectuel de province, son éternel stylo à la main, en train de préparer les leçons. Bien souvent dans l’incapacité de subvenir aux besoins de la famille, mon père n’avait d’autre consolation que l’espérance en un avenir meilleur à travers la réussite de ses enfants et de ses élèves.

Mort littéralement la craie à la main, comme un grand nombre d’enseignants congolais aujourd’hui, mon père n’a jamais pu vivre ce moment de bonheur tant espéré.

Le sentiment de révolte face l’injustice des tenants du pouvoir, parfois plus enclins à s’enrichir qu’à servir l’intérêt général, s’est accru au début des années 2000. L’Est du Congo se retrouvait sous la domination de la rébellion menée par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD). Tous les espoirs du peuple congolais et notre aspiration à vivre enfin dignement/décemment dans la Paix s’écroulaient avec un nouveau cycle de violences dévastatrices.

A l’époque, le Sud-Kivu est dotée d’une société civile dynamique qui analyse, dénonce, et ne se laisse pas faire malgré les intimidations allant parfois jusqu’au pire. Mon parcours en milieu associatif m’avait mené vers l’Association des femmes cadres pour l’épanouissement intégral de la femme, au sein de laquelle j’assumais la fonction de Secrétaire permanente. Madame Vénantie Bisimwa, faite Docteur Honoris causa de l’UCL en 2009, était la secrétaire exécutive. Cette étape marque ma découverte du combat de la femme pour sa libération. C’est également l’époque de la découverte du monde des médias, à travers la collaboration avec la radio Maendeleo, puis la radio Maria média de l’archidiocèse de Bukavu. Parallèlement, je poursuis mes études à l’Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu(ISP) plus précisément en sciences commerciales. Je me retrouve alors face à la lourde charge de chef de programme à la radio Maria, cumulant la fréquentation des cours à l’ISP, les reportages radios, la prise en charge de mes enfants, et de mon rôle d’épouse. Mes trois années du cycle de graduat, ont coïncidé avec la naissance de deux de mes deux premières enfants. Je me rappelle avoir accouché 30 minutes seulement après une émission radio ; et dès le troisième jour après la sortie de la maternité, je suis allée passer mon examen de comptabilité analytique. Une semaine après, j’étais partie à Kinshasa pour assurer la couverture médiatique du congrès du PPRD. Je l’ai fait, avec mon bébé attaché sur le dos. Je l’ai fait en même temps pour la survie de ma famille mais également pour acquérir une expérience professionnelle.

C’est durant la période de la rébellion que, sans le savoir, le journalisme va devenir une véritable passion pour moi et un créneau pour dire tout haut ce que je pensais.

Face aux difficultés liées aux mauvaises conditions de vie professionnelle, j’ai fait le choix de rejoindre le Caucus des femmes du Sud-Kivu pour la Paix, en tant que chargée de programme. Nous sommes alors en 2007, c’est en ce moment qu’Emmanuel Barhayiga Shafali, me sollicite pour que je reprenne la responsabilité du journal le Souverain. La poursuite de l’œuvre de ce pionnier de la presse indépendante, me convainc aujourd’hui que le journalisme est ma véritable vocation et la presse écrite mon combat.

Permettez-moi d’enrichir mon discours par quelques anecdotes que, je l’espère, vont vous donner une idée sur le vécu quotidien des Congolais au Sud-Kivu de manière générale.

1. Anecdotes

1° Les Femmes porteuses

Dès le matin tôt, vous verrez des femmes portant de lourdes charges sur le dos, arrimées (fixées) par une lanière au front, marchant courbées pendant des heures et des kilomètres, souvent avec un bébé en gestation dans le ventre et un autre au-dessus de la charge qu’elles portent. Il n’y a que chez nous où les femmes, devant les difficultés de survie, deviennent des camions, leurs muscles sont tendus à longueur des journées sous le poids des sacs de 100, 80 ou 50 kilos. Elles le font pour vivre et faire vivre leurs familles dans un pays doté de nombreuses ressources « richesses ». Elles meurent souvent de fatigue.

2° Les femmes se battent pour participer à la gestion de la chose publique au Congo mais, on leur concède le pouvoir avec la main droite et on le leur retire avec la main gauche. En 2009, 4 femmes ont été nommées sur ordonnance présidentielle respectivement comme maire de Bukavu et bourgmestre des 3 communes Kadutu, Ibanda et Bagira. Mises dans des conditions difficiles de travail la maire démissionne en évoquant des motifs de convenance personnelle. Elle est suivie un mois après de la bourgmestre de Bagira. Les 2 qui restent se voient limogées par SMS par un membre du Ministère de l’Intérieur. De l’ordonnance présidentielle à un Sms. Quel contraste ? Pourtant ces femmes n’ont pas démérité.

3° Les assassinats et meurtres

La semaine dernière, l’inspecteur provincial de la police au sud kivu, lors de la cérémonie d’échange des vœux a dénombré 4.200 cas de meurtre pour la seule province du sud kivu. Or, souvent les chiffres avancés par des sources officielles sont revus à la baisse.

Voilà, j’ai voulu partir de ces anecdotes tout à fait récentes pour mentionner ce qui suit : mon pays porte le nom de la République Démocratique du Congo. Ce nom nous permet d’analyser des avancées démocratiques et de sonner l’alarme lorsque cette valeur est menacée.

Pour ceux qui veulent lire des choses avec un peu plus d’optimisme, il y a lieu d’indiquer qu’il n’y a pas de fatalité. Il y a tout de même des avancées même si le projet démocratique en Rd Congo demeure un chantier en perpétuel recommencement.

Il faut savoir qu’après les élections de 2006, les journalistes ont été assassinés dans le cadre de leur profession et l’Union Nationale de la Presse du Congo a enregistré au moins un mort violent chaque année. Franck Ngyke à Kinshasa en 2005, Bapuwa Muamba toujours à kinshasa en 2006, Serge Maheshe à Bukavu en 2007, Mutombo kahilo à Lubumbashi en 2007, Patrick Kikuku à Goma en 2007, Didace Namujimbo à Bukavu en 2008 et Bruno Koko Cirambiza à Bukavu en 2009. Tous ces assassinats sont arrivés dans le cadre de la profession.

Que faire face à cela ?

En tant que journaliste Je vais demeurer une ouvrière de la plume indépendante. Quoi qu’il arrive, je poursuivrai mon combat pour promouvoir les valeurs démocratiques.

En tant que femme, je pense qu’une démocratie est la garantie la plus sûre d’un changement, d’une amélioration de la condition de la femme congolaise : les femmes violées, discriminées, les femmes porteuses des lourdes charges.

Le Journal le Souverain revendique les valeurs de Paix, Justice et Travail, mises en exergue par la devise de la République Démocratique du Congo. En effet, aucune société ne peut prospérer sans Paix civile. De même que la Justice est un fondement de cette Paix civile, et la condition d’un véritable ordre démocratique. L’accès à un travail digne pour tous, constitue un des ferments de l’épanouissement collectif. Le Souverain place au premier plan de ses combats, l’engagement pour l’égalité, la justice sociale et la solidarité.

En tant que Docteur Honoris causa de l’UCL aujourd’hui je suis convaincue que d’avantage que c’est pour toutes ces personnes citées ci-haut qu’il faut une presse indépendante susceptible de relayer les problèmes et les avancées de la démocratie.

Je vous remercie.

Louvain la neuve, le 02 février 2012

Solange LUSIKU NSIMIRE

| 28/02/2012 |