Médecine en 6 ans: la qualité des études menacée?

À la rentrée 2012, les études de médecine seront rabotées d’un an. Y aura-t-il des conséquences sur la qualité des soins et la recherche? Le Pr Francis Zech, doyen de la Faculté de médecine et de médecine dentaire, explique les tenants et aboutissants de la réforme.

La Quinzaine: Concrètement, qu’est-ce qui va changer pour les étudiants de médecine?
Francis Zech:
Les étudiants de la cuvée 2012-2013 passeront six années à la Faculté de médecine et de médecine dentaire (trois années de bac et trois années de master), et non sept comme leurs prédécesseurs. Ceux qui souhaitent étudier la médecine générale auront encore trois années de formation (quelques cours, mais surtout de la «pratique accompagnée» pour acquérir de l’expérience sous supervision) contre quatre à six ans pour les autres spécialités (pédiatrie, ophtalmologie, cardiologie, neurochirurgie…); pendant ces années complémentaires, ils gagneront leur vie, mais resteront en quelque sorte des étudiants. Cette réforme induira également une distinction plus importante avec les étudiants qui choisissent de s’orienter vers les sciences biomédicales.

Des cours seront-ils supprimés?
Aucun cours ne sera vraiment supprimé, mais le contenu de certains sera allégé. Nous avons établi nos programmes en concertation avec les cinq universités francophones: les avocats d’une solide formation médicale pratique ont été écoutés, mais aussi ceux des sciences fondamentales. Les matières importantes seront donc toujours enseignées.

Si aucun cours n’a été supprimé, comment a-t-on réussi à supprimer une année dans le cursus?
Les années de baccalauréat étaient traditionnellement dévolues à l’étude des sciences fondamentales (physique, chimie, anatomie, etc.); l’objectif de ces années très formatives étant d’offrir des bases solides aux futurs médecins. C’est à ce niveau-là que les principaux changements sont intervenus. Avec la réforme de Bologne, nous avons été contraints de diminuer les heures d’enseignement de certaines de ces matières pour enseigner, dès les bacs, des matières cliniques autrefois réservées aux étudiants de masters. Au cours des masters, il y aura un peu moins de stages, mais comme la formation après les masters se fera principalement «sur le terrain», nos étudiants seront de très bons médecins.

Rien ne change fondamentalement alors…
Les étudiants recevront toujours une excellente formation pour la profession médicale. Pour la formation des futurs chercheurs par contre, cela risque de constituer une difficulté. Leurs bases seront moins approfondies, ils devront se mettre à niveau avant de se lancer dans une carrière de recherche fondamentale. Seuls les plus motivés se lanceront; mais je ne suis pas inquiet, tous les signes sont favorables en ce qui concerne la stabilisation, voire la croissance, du nombre de médecins qui s’orientent vers une carrière de recherche.

Le paysage de la recherche clinique pourrait-il changer?
Oui, car de plus en plus d’étudiants s’orientent actuellement vers un master en sciences biomédicales, qui mène directement à une carrière de chercheur plutôt que vers la médecine, qui se veut plus pratique. Cette évolution amènera un plus indéniable car cette formation confère à ces étudiants une méthode de travail très rigoureuse, de même qu’une excellente connaissance en statistiques. Les diplômés en sciences biomédicales constitueront donc un sérieux atout dans les services médicaux, en appui aux médecins, pour le développement de la recherche. Cette nouvelle manière de collaborer entre cliniciens et experts en recherche renforcera par ailleurs la notion d’équipe.

La diminution de la durée des études de médecine aura-t-elle une influence sur le nombre d’étudiants?
Cela motivera sans doute un plus grand nombre d’étudiants à choisir la médecine. Cela tombe assez mal, car, même avec des études qui durent sept ans, il y a déjà beaucoup de vocations. Trop même, du point de vue du gouvernement fédéral, et trop par rapport aux moyens des universités.
Le gouvernement fédéral a prévu une limite assez sévère au nombre de diplômés. Cette limite intervient à la fin de la formation. Voilà un problème pour nos jeunes: ils entament des études avec une incertitude quant à la possibilité d’être autorisés à pratiquer la profession en fin de parcours. Il est raisonnable d’espérer que cette limite sera revue à la hausse, du moins pour les spécialités dont on manque dans le pays, comme la médecine générale.
En tout cas, cette limite ne décourage pas les jeunes à se lancer: en bac 1, le nombre d’étudiants a doublé en quatre ans. Là, c’est un problème pour les universités. Les facultés de médecine sont insuffisamment équipées en enseignants et en locaux pour faire face à ce grand nombre d’étudiants. Nous manquons de places dans nos laboratoires pour les recevoir au cours de travaux pratiques. Nous manquons de places dans les hôpitaux ou chez des médecins généralistes habilités pour les recevoir en stage.

Les facultés de médecine ont-elles été questionnées avant de prendre une telle décision? Quel est votre point de vue?
Les facultés de médecine n’ont pas réellement été écoutées. Je pense qu’on peut affirmer qu’elles ne sont guère favorables à ce bouleversement, car former un bon médecin, à la fois scientifique rigoureux, praticien fiable, et riche en valeurs humaines, prend du temps. Mais travailler dans une université, c’est se mettre au service de la société: quelles que soient les difficultés nouvelles, nous nous efforcerons de trouver les meilleures solutions.

Dans six ans, la Faculté de médecine diplômera les étudiants qui terminent leurs six années de formation et ceux qui terminent leur cursus de sept années. Que va-t-il se passer?
L’année 2017-2018 sera l’année des gros problèmes. Les étudiants de la cohorte 2011 et ceux de la cohorte 2012 seront ensemble dans leur dernière année d’étude, qui est normalement une année de stages. Cela fera beaucoup de monde pour un nombre limité de places disponibles. Nous tâcherons de répartir davantage les stages sur les années de master, plutôt que de suivre le mode traditionnel (inscrit dans un cadre légal) des stages en fin d’études. Pour ce qui est du nombre de médecins acceptés par le gouvernement fédéral, je suppose qu’on tiendra compte du caractère exceptionnel de ce «télescopage» de deux cohortes. Mais il est clair que l’accès aux formations à des spécialités sera problématique, toujours en raison du manque de places disponibles pour ces formations, qui se font principalement par des stages.

(Propos recueillis par Géraldine Fontaine – Extrait d’une interview parue dans Les échos de la Fondation St-Luc)

La médecine à l’UCL en quelques chiffres

En 2011, 40 étudiants ont été reçus masters en sciences biomédicales, tandis que 60 sont inscrits en première année de cette formation. Du côté de la médecine, 227 ont été diplômés;mais plus de 1 000 étudiants sont inscrits en premier bac, et on peut prévoir que la cohorte de cette année donnera près de 500 diplômés dans 7 ans.

 

q345-Francis Zech

CV express

Le Pr Francis Zech est interniste, spécialiste en pathologie infectieuse.
Il enseigne la microbiologie, la clinique et la thérapeutique des
maladies infectieuses. Il exerce la charge de doyen de la Faculté de
médecine et médecine dentaire depuis septembre 2011.

Francis Zech, doyen: «Cette réforme induira une distinction plus
importante avec les étudiants qui choisissent de s’orienter vers les
sciences biomédicales et la recherche.»