Citoyenneté

Révolte des étudiants canadiens: et si c'était nous?...


Chaque soir, à Montréal, ils sont quelques milliers à protester, casseroles à la main. Contre l’augmentation des frais d’inscription universitaire, d’abord. Contre le ‘qui vendra-vaudra’ ensuite. Leur révolte n’est plus seulement étudiante. Elle a fait le tour du monde via les médias, les blogs et autres forums. Qu’en dit-on chez nous? La Quinzaine vous propose un «point de vue» sur cette actualité qui touche le monde universitaire.

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Le carré rouge est le symbole des manifestants. Ici, le 22 mai,
ce rassemblement marque les 100 jours de protestations.

En mai, alors que Michel Liégeois, professeur à l’UCL, passe quelques jours à Montréal, il est sollicité par un étudiant de l’UCL: celui-ci vient de recevoir un courriel du Département des sciences politiques de l’Université de Montréal. Tous les programmes d’échanges étudiants sont gelés! «C’est tout un monde qui s’écroule pour cet étudiant qui se voyait parti pour un trimestre au Canada. Il avait déjà son billet…», raconte le professeur. Pour l’heure, il s’agit d’un cas isolé au sein de l’une des universités les plus touchées par la grève étudiante; les échanges ne font pas l’objet d’une remise en cause généralisée. Au Québec, à ce moment-là, l’incertitude plane toujours quant à la reprise des cours. Le conflit étudiant-gouvernement perdure. L’augmentation des frais de scolarité a déclenché le mouvement (lire encadré) ; il s’est mué en bataille sociétale et collective dont le gouvernement a perdu la maitrise. Ce qui a frappé Michel liégeois, c’est le clivage dans lequel s’est découverte la société québécoise. «Il y a clairement les ‘pour’ et les ‘contre’, dit-il, y compris parmi les professeurs. Certains soutiennent le mouvement étudiant, d’autres estiment qu’il est déraisonnable dans sa radicalité : pour ceux-là, la hausse des droits des inscriptions est modérée et étalée dans le temps. Ils arguent que les frais resteront moins élevés que dans les autres provinces canadiennes, et encore à des années lumières des États-Unis !»
Anthropologue, le Pr Olivier Servais entretient depuis longtemps des liens étroits avec le Canada. «C’est tout le paradoxe de la société québécoise qui se joue dans cette crise», analyse-t-il.

Une crise identitaire

«Québec est la 2e province du Canada (après l’Ontario), mais aux quatre cinquièmes francophone. Une petite province dans un océan anglophone… Les Québécois se reconnaissent peu dans le Canada de Stephen Harper, premier ministre conservateur, surnommé le cowboy du Canada. Tandis que le gouvernement provincial de Jean Charest (dont dépend l’éducation) est en fin de mandat. Il n’en est pas à sa première mesure impopulaire vis-à-vis des universités. Dans ce contexte, toucher au minerval, c’était franchir une étape de plus vers le modèle néo-libéral nord-américain, menaçant l’identité d’une province qui se vit différente et de surcroit connaît une crise de génération ; elle est vieillissante; quel est son avenir ?»
Et si, chez nous, en Communauté française, on décidait d’aligner nos droits d’inscription, par exemple, sur ceux des universités d’Outre-Manche… Verrionsnous la même mobilisation? Difficile à dire pour nos interlocuteurs. «Le contexte n’est pas le même, explique Olivier Servais. Nous ne vivrions pas les mêmes craintes identitaires. En Belgique, on n’a en outre pas encore l’habitude de s’endetter pour étudier ; là-bas, 50% des étudiants jobbent et beaucoup s’endettent. Au fil du conflit, ils ont été soutenus par leurs professeurs, des associations… Le mouvement est également porté par de vrais leaders étudiants (l’un d’eux est même appelé le «Cohn-Bendit québécois»).»

Un conflit qui dérape

Comment cette dynamique a-t-elle échappé au gouvernement ?, s’interroge par sa part le politologue Michel Liégeois. «C’est certain, il y a eu un manque de clairvoyance dans la gestion du conflit, qui a entrainé une crispation comme celle-là. Il suffit d’un ministre maladroit, d’une mesure mal expliquée, d’un manque de dialogue… Au Canada, le mouvement étudiant est très politisé. Il a –comme ici– une certaine vision idéologique. Ce qui amènerait, en période de crise, à ne pas sous-estimer leur capacité de mobilisation.» «Nos manifs sont moins conflictuelles avec la police, répond pour sa part Olivier Vermeulen (AGL). Les répressions organisées par le gouvernement québécois sont impressionnantes, nous ne vivrions pas cela chez nous, je l’espère … Et je suis persuadé que, sur le fond, il y aurait beaucoup de monde qui soutiendrait l’action étudiante. Peut-être pas aussi vite, qui sait ?…» Un même impact chez nous? Personne ne peut le dire ; ce n’est, en tout cas, pas totalement improbable.

Alice Thelen

 

Le point de vue des étudiants

Quand un sitting s’est organisé à Bruxelles pour soutenir les étudiants québécois, l’AGL (Assemblée générale des étudiants de Louvain) en était. «Pour nous, l’enseignement doit être public, de qualité et gratuit», dit Olivier Vermeulen, vice-président développement durable. Même des prix Nobel d’économie (et de citer Paul Krugman) nous le disent: pour résoudre une crise, il faut investir dans l’éducation. «L’idée de ce mouvement n’est pas juste un minerval à payer. Payer plus, on pourrait se débrouiller pour le faire. Mais si la société me paye pour faire des études, c’est un atout, pas seulement pour moi, mais pour elle. Je ne suis pas un client, qui aura plus d’argent et une belle vie parce qu’il s’est endetté auparavant. Il faut que les étudiants puissent être capables d’innover, de repenser le monde dans lequel ils vivent. Et cela passe par un enseignement indépendant et autonome qui ne se repose pas sur des fonds privés, mais sur des fonds publics ! Caractère indispensable si l’on veut un enseignement de qualité et formateur de citoyens critiques et responsables dans tous les domaines de notre société future. Et ce danger de marchandisation de l’enseignement menace déjà très clairement nos pays européens…»

 

Échanges compromis avec le Québec ?

Personne n’avait anticipé un conflit aussi long entre les étudiants et les autorités québécoises. Pas même les responsables des échanges étudiants. Environ 120 étudiants de l’UCL partent chaque année pour le Canada. «La majorité de ces voyages ne sont pour l’heure pas remis en question. En fonction des partenariats, le calendrier académique a été adapté», explique Caroline Dossogne (Administration des relations internationales UCL). C’est le cas à l’UQAM, où certaines facultés ont changé la date du début et de fin de leur session (des étudiants actuellement en échange ont prolongé leur séjour). La rentrée serait également postposée début octobre.

 

Le coût d’une année d’étude

835 euros, c’est le coût d’un minerval «normal» à l’UCL. Au Canada, les frais d’inscription actuels s’élèvent à 1678 euros. Le projet est de les augmenter de 82% en 7 ans, soit un total d’un peu plus de 3000 euros. Ce montant reste toutefois inférieur à ceux que peuvent percevoir d’autres universités comme Concordia à Montréal ou encore Toronto en Ontario, où les frais vont grosso modo de 3000 à 5000 euros. Mais le coût d’une année d’étude ne se mesure pas qu’au minerval : s’y additionnent le logement, le transport, les supports de cours…

| 26/06/2012 |