Discours du Professeur Jean-Pascal van Ypersele

Quelle journée !

Ce matin, tous les yeux étaient braqués sur Paris. C’est là que le GIEC –ce groupe d’experts en climatologie mandatés par les Nations unies- publiait le premier des quatre volumes du très attendu 4ème rapport d’évaluation sur le climat.
Ce soir, nous sommes tous ici à Louvain-La-Neuve, car l’UCL honore l’un des plus éminents parmi ceux qui, il y a 30 ans déjà, tiraient la sonnette d’alarme à propos des changements climatiques : le Professeur Stephen Henry Schneider, « Steve » pour tous ceux qui le connaissent bien.

Mais on a déjà tant parlé du climat ces derniers jours que je préfère commencer par vous parler du temps. Non pas le temps de la météo (que Steve connaît très bien aussi), mais le temps mesuré par l’horloge dite « de la fin du monde » lancée par le Bulletin of Atomic Scientists il y a exactement 60 ans. Cette horloge, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, mesure le temps qu’il nous reste avant qu’il ne soit minuit, l’heure où il sera trop tard pour l’avenir de notre planète, car une guerre nucléaire globale y aurait eu lieu. A intervalles réguliers, la rédaction du « Bulletin » décide, en fonction de la gravité de la situation internationale, de la position des aiguilles de l’horloge.

Je voudrais débuter l’histoire de Steve quand cette horloge indique 2 toutes petites minutes avant minuit. Nous sommes en 1958 aux Etats-Unis, au moment de la première année géophysique internationale. Le fameux Roger Revelle, celui-là même qui a inspiré le récent film d’Al Gore, vient d’obtenir que l’on mesure pour la première fois la concentration de CO2 dans l’atmosphère.
Cette année-là, comme beaucoup de ceux qui se sont lancés dans les études de physique, Stephen Schneider construit, à 13 ans, son premier télescope. Il veut observer les anneaux de Saturne depuis New York, sa ville natale.

Dix ans plus tard, en 1968, l’horloge a heureusement reculé. Elle indique minuit moins sept. Pourtant, c’est la guerre du Vietnam, et il y a beaucoup de tensions raciales aux Etats-Unis. Martin Luther King est assassiné le 4 avril. Un peu plus tard, l’Université de Columbia où Steve est doctorant en ingénierie mécanique et en physique des plasmas est au centre de violentes manifestations. Les étudiants soupçonnent Columbia de participer à l’effort de guerre par des recherches classées secret-défense, et les tensions entre étudiants blancs et noirs sont à leur comble.
Steve se bat contre le temps, car il doit réussir son examen doctoral, malgré l’ambiance tendue. L’Université motive les étudiants à bien travailler en transmettant chaque année leurs résultats… au département de la Défense. Les moins bons sont tout simplement envoyés au Vietnam ! Près de mille étudiants sont arrêtés.

Steve se propose comme médiateur entre les émeutiers et les autorités universitaires. Lors des élections au nouveau sénat académique, il se présente contre les candidats ingénieurs, qui n’ont qu’un souci : « revenir à leurs travaux purement scientifiques ». Le tract de la campagne électorale de Steve dit ceci : « Oui, nous sommes ingénieurs, et nos produits rendent le monde meilleur. Mais parfois, ils ont l’effet inverse, et nous devons réfléchir à la manière d’éviter cela. »

C’est là qu’il dira avoir appris l’art de la médiation entre groupes d’opinions très opposées. Cette expérience lui sert encore aujourd’hui, quand il dirige certains travaux du GIEC auxquels participent aussi bien des délégués Saoudiens que des représentants des petites îles menacées par l’élévation du niveau des mers. Ou quand il affronte les négationnistes qui mènent un combat d’arrière-garde contre le GIEC pour tenter de protéger les intérêts des lobbies du charbon ou du pétrole. C’est sans doute depuis ces journées de 68 à Columbia que Steve Schneider est si attaché à rechercher des solutions « win-win » chaque fois que c’est possible.

Le Pr Schneider devient rapidement l’un des plus importants climatologues étatsuniens. Il s’intéresse au rôle des nuages, à l’effet de serre, aux interactions entre océan et atmosphère. Il élargit ses intérêts, développe des collaborations avec des chercheurs de nombreuses disciplines, y compris l’anthropologie, la sociologie ou l’économie. Il s’intéresse également à l’effet qu’aurait une guerre nucléaire sur le climat mondial. En collaboration avec des climatologues soviétiques, il montre, à l’aide de modèles climatiques, qu’il n’y aurait aucun vrai gagnant dans le cas d’une guerre atomique. Ce sont sans aucun doute des recherches qui, entre 1984 et 1989, ont contribué aux accords de désarmement. D’ailleurs, peu après, la rédaction du « Bulletin » a à nouveau fait reculer les aiguilles de l’horloge.

Et maintenant ? Nous sommes au début de l’année 2007. Le Bulletin of Atomic Scientists annonce qu’il faut, hélas, à nouveau avancer l’horloge. Désormais, il est minuit – 5. Cela pour une double raison : la prolifération nucléaire et, pour la première fois, les changements climatiques.
Pourtant, Steve Schneider se bat tous les jours pour que la montre ne doive pas être avancée. Pour faire comprendre les enjeux du climat, il publie livre après livre, interview après carte blanche (il m’a avoué ce matin avoir sans doute déjà donné 10000 interviews…), sans arrêter d’écrire des articles pointus pour les meilleures revues. Il témoigne au Congrès (on le voit dans le film d’Al Gore) et conseille plusieurs locataires de la Maison Blanche. Mais malgré l’énergie qu’il déploie à convaincre de l’urgence (je vous invite à visiter son site : www.climatechange.net), il n’arrive pas à enrayer l’avancée de l’aiguille vers l’heure fatidique.

Pourtant il a déjà réussi un formidable combat contre le temps.
Mais c’était un temps moins public, le temps privé du cancer, en 2001. Alors qu’il plaide pour une approche du problème climatique en termes de gestion des risques, voilà qu’il est brutalement obligé d’analyser sa propre situation médicale. Et il est minuit moins une à cette horloge-là. Il mène la vie dure à ses médecins, qui sont pourtant les meilleurs de Stanford. Il invente un nouveau protocole de traitement, dont il est le premier cobaye. De sa chambre stérile, il continue à conseiller ses étudiants et à publier. Son livre « A patient from hell » , qui relate son combat contre la maladie et l’establishment médical, est un best seller aux USA dès sa sortie en 2002.

Pour conclure, je voudrais vous citer la conclusion de son livre intitulé « La Terre menacée »  traduit en une douzaine de langues depuis sa sortie en 1999.  Le Pr Schneider pose la question suivante : « Peut-être ne sommes-nous pas décidés à nous comporter en citoyens responsables ? Dans ce cas, nous faisons un pari : nous parions que le coût de la protection de la planète serait supérieur au coût des dégâts que nous lui faisons subir du fait de notre insouciance. Ce pari nous concerne en particulier, nous les hommes, mais engage aussi tous les êtres qui partagent avec nous cette planète sans participer aux décisions concernant son avenir. C’est un pari que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre. »

Merci, Steve, de ta lucidité. Merci d’avoir inspiré depuis si longtemps tant de collègues, d’étudiants --y compris à l’UCL où tu es venu enseigner plusieurs fois au département de physique, de responsables politiques à propos d’une question devenue tellement d’actualité aujourd’hui. Je suis certain que cela contribuera encore à nous aider, tous ensemble, à faire reculer les aiguilles de cette satanée horloge.


Pour toutes ces raisons, je vous demande, Monsieur le Recteur, de conférer au Pr Stephen Schneider, le titre de Docteur honoris causa de notre université

| 7/02/2007 |