Politiques publiques et santé mentale [07/05]

Résultats de deux études en psychiatrie à la Faculté de médecine de l’UCL
Les pouvoirs publics devraient intervenir pour éviter l’aggravation de certains problèmes de santé mentale

Deux études menées à la Faculté de médecine de l’UCL dirigées, l’une par Vincent Lorant, professeur à l’Ecole de santé publique de l’UCL, en collaboration avec l’ULg (Dr Marc Ansseau), l’autre par Vincent Dubois, responsable de la psychiatrie adulte aux Cliniques Saint-Luc, plaident, in fine, pour une gestion plus active des problèmes de santé mentale rencontrés par la population belge.

La première, « Dépression et facteurs de risque socio-économiques », publiée dans le British Journal of Psychiatry, s’est intéressée à un échantillon de la population belge de 11 909 individus sur une période de sept ans, entre 1992 et 1999. Au-delà du lien entre statut socio-économique et risque de dépression – lien déjà établi -, l’objectif de la recherche était d’évaluer l’impact d’un changement des conditions de vie sociales et économiques sur le risque de dépression.
Les résultats indiquent que 17,3% des personnes suivies ont connu au moins un épisode dépressif durant la période étudiée. Il apparaît que des difficultés matérielles durant une année accroissent le risque de vivre des symptômes dépressifs et même une dépression grave. C’est aussi particulièrement le cas lorsqu’il y a rupture ou séparation, en particulier chez les femmes. Telle est d’ailleurs une des conclusions de cette étude : les femmes risquent plus d’être touchées par la dépression en cas de difficultés économiques ou sociales. L’étude note aussi qu’une amélioration des conditions de vie a un impact moindre qu’une détérioration.

Sur base de ces observations, les auteurs font deux suggestions : sachant que la majorité des gens qui vivent dans des situations économiques difficiles ne sont pas dépressifs, il serait utile d’identifier de façon plus précise les facteurs qui entrent en jeu afin de mieux cibler les populations à risque. Autre suggestion : dans la mesure où une dégradation des conditions de vie accroît le risque de dépression, une aide économique à court terme permettrait de contrer les inégalités de santé. Il s’agirait, en quelque sorte, de la traduction de « l’incapacité professionnelle » au plan de la santé mentale.
Notons que cette étude a reçu le Prix du 5e congrès de l’Encéphale (France) en janvier 2007.

La deuxième recherche, « La mise en observation sous contrainte en psychiatrie : pour quels motifs ? » (Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology), examine les critères qui président au soin psychiatrique contraint. La loi entrée en vigueur en 1990 visait explicitement à protéger les malades mentaux contre les abus de la colocation. Cette loi établit quatre critères qui, tous, doivent être rencontrés avant de pouvoir traiter un patient contre sa volonté (la « mise en observation »), à savoir : l’existence d’une maladie mentale ; la dangerosité du patient pour lui-même ou les autres ; le refus de soins ; l’absence d’une autre solution moins contraignante. Qu’indique la recherche menée par le Pr Vincent Dubois ? Alors que les deux premières conditions devraient, aux dires de la loi, influencer davantage la décision, on constate que ce sont les deux dernières qui ont le plus de poids. Or, soulignent les auteurs, ces critères sont liés à la capacité du système à prendre en charge des patients, et non à la personne elle-même.

Concrètement, l’étude porte sur 346 cas (des patients vivant à Bruxelles) pour lesquels le Procureur du Roi demandait une mise en observation (2004). Le Service psychiatrie des Cliniques Saint-Luc a refusé cette demande pour plus de la moitié d’entre eux. En outre, il apparaît que la privation de liberté est surtout demandée lorsqu’il s’agit de pathologies lourdes, de personnes d’origine étrangère et de populations moins favorisées. Enfin, et cet aspect est loin d’être négligeable, les demandes de mise en observation sont en augmentation.
Cette étude est la première, en Belgique, à montrer que ce sont des critères liés au système psychiatrique et non au patient lui-même qui sont pris en compte pour imposer des soins psychiatriques. Alors que la majorité des pays européens ont pris le virage de la psychiatrie ambulatoire, l’évolution est très lente en Belgique où des maladies psychiatriques lourdes qui nécessitent des soins très professionnels ne sont plus prises en charge faute de structures de soins appropriées. 

Très différentes de prime abord, ces deux recherches, dont l’originalité est aussi de réunir les sciences sociales et la psychiatrie, se situent sur un même continuum, en amont et en aval d’une problématique importante.


« Depression and socio-economic risk factors: a 7-year longitudinal population study », sous la direction du Pr Vincent Lorant, en collaboration avec l’ULg
Informations : lorant@sesa.ucl.ac.be, Unité de socio-économie de la santé (Faculté de médecine), http://www.sesa.ucl.ac.be/
« Involuntary commitment in psychiatric care: what drives the decision? » sous la direction du Pr Vincent Dubois,
Informations : dubois@pscl.ucl.ac.be, http://www.saintluc.be/
| 8/05/2007 |