Il y a six ans, une équipe de l’UCL se rendait au Népal, à 2800 mètres d’altitude, afin d’y étudier les mécanismes de la marche chez les porteurs népalais. Le résultat de leur recherche fait aujourd’hui l’objet d’une publication dans la revue Science(1).
Cela a tout d’une aventure. En janvier 1999, quatre membres de l’Unité de physiologie et biomécanique de la locomotion (LOCO/iepr) — Patrick Willems, Norman Heglund, Guillaume Bastien et Bénédicte Schepens —, partent pour quatre mois au pied de l’Himalaya. Dans leurs bagages, ils emmènent cinq cents kilos de nourriture et huit cents kilos de matériel qu’ils acheminent à dos de yacks et d’hommes jusqu’à un refuge perdu en pleine montagne, à quelques heures de marche de Lukla. Pour les derniers kilomètres qui les séparent de leur destination finale, le portage constitue l’ultime moyen de locomotion de ce laboratoire ambulant venu de la lointaine Belgique en camion, bateau et avion. «Le Népal est un pays qui équivaut à près d’un tiers de la France, pour seulement quatre mille kilomètres de route», explique Patrick Willems. «La plupart des régions du pays ne sont donc accessibles qu’à pied. Là-bas, du casier de boissons au frigo, tout se porte.»
Plates-formes, ordinateurs, cellules photoélectriques, groupes électrogènes,… En deux semaines, l’équipe installe un véritable laboratoire expérimental en pleine nature, dans un décor idyllique de montagnes et de rivières, sur la route des sentiers de randonnée vers l’Himalaya. «Nous n’avions ni électricité, ni eau courante, une feuillée pour toute toilette, un seau pour la douche, un poêle à bois pour la cuisine, et nous avons mangé des conserves pendant quatre mois» se rappelle aujourd’hui Bénédicte Schepens.
Economie d’énergie
Ces quatre mois ne ressemblent donc en rien à des vacances. Principal objectif de l’équipe désormais en place : tester le portage et la manière dont il modifie les mécanismes de la locomotion sur les porteurs népalais. «Lorsqu’il travaillait pour l’université de Harvard, Norman Heglund avait déjà étudié le portage chez la femme africaine», reprend Patrick Willems. «Au cours de son étude, il avait montré qu’elle pouvait porter jusqu’à 20% de son poids ‘gratuitement’, c’est à dire sans dépense d’énergie supplémentaire, l’économie étant obtenue par une amélioration du mouvement pendulaire de la marche.»
En étudiant les porteurs népalais quinze ans plus tard, l’équipe LOCO s’interroge sur l’éventuelle universalité du mécanisme d’adaptation. «De manière générale, on observe que le porteur népalais est bien plus économique encore que sa consœur africaine. Non seulement il consomme moins d’énergie, mais, en plus, il porte des charges bien plus lourdes — jusqu’à 89% de son poids en moyenne, contre 60% pour la femme africaine (et 25% pour un occidental).» Quant aux plus gros porteurs, ils peuvent porter jusqu’à deux fois leur poids — soit des charges tournant autour des 120 kilos. «Plus la charge est lourde, plus elle est rentable, même si ces porteurs-là sont très lents, s’arrêtent souvent, ne dépassent pas le kilomètre heure de moyenne par jour.»
Les données objectives recueillies par les chercheurs fascinent, impressionnent. Le mécanisme, en revanche, reste mystérieux. «Tout ce que nous pouvons dire à ce jour, c’est que le mécanisme qui permet au porteur népalais d’économiser son énergie n’est pas le même que le mécanisme mis en place par la femme africaine. Le Népalais n’est pas meilleur pendule.»
Régis Duqué
1. G.J. Bastien, B. Schepens, P.A.Willems & N.C. Heglund, Energetics of load carrying in Nepalese porters, Science 308 : 1755 (2005).