Aguié - Niamey
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Certains ayant souhaité avoir accès
aux écrits auxquels nos échanges enrichissants (aussi
bien à Aguié qu’à Niamey) faisaient en
partie écho, ils trouveront ci-dessous quelques articles ayant
trait de près mais parfois de loin aux enjeux en question.
Ils sont précédé par quelques réflexions
idiosyncrasiques inspirées par nos discussions et clôturent
avec une liste de publications dont l’une ou l’autre
pourraient éventuellement intéresser l’un ou
l’autre d’entre vous.
Table des
Matières
Prologue : En mission
(démission, rémission ?) au Niger
En vrac,
quelques textes...
1. Du culte des ancêtres
à la rentabilité des seniors : pour une anthropologie
réaliste des (r)apports du troisième âge
Un respect raisonnable bien en deçà
d'une vénération véritable
D'une
institution intégratrice à une structure pathogène
Les
ancêtres et leur nature
A rôle inédit,
respect à inventer
Epilogue
prospective
Bibliographie
2.
Du local au global : changement d’échelle ou d’essence
?
Des espaces personnalisés
Du
local au global - un simple changement d’échelle?
Au
risque d’être simpliste, soyons schématiques
En
socio-logie on ne change pas d’échelle sans changer
d’essence
3. Galilée
– mort ou vivant ? la Fin de la Science !
"Eppur si muoVe"
"Eppur
si muoRe"
Le postscriptum d'un
scientifique
4.
De l’épaississement empirique à l’interprétation
interpellant en passant par l’ampliation analogique : une
méthode pour l’anthropologie prospective
1. L’épaississement empirique
2. L’ampliation analogique
3. L’interpellation interprétative.
L’anthropologue est un appelé
L’anthropologue comme interprète
Annexe
Notes
5.
Experts… faites vous expertiser !
Epilogue
: une liste de publications
Par pure sympathie (surtout que,
retraité désormais, je ne suis plus qu’un simple
« sympathisant du dehors »), quelques élucubrations
excentriques sur quelques uns des enjeux impliqués, à
mes yeux de socio-anthropologue et d’onto-épistémologue,
dans le projet Aguié. Sans fétichiser les
descentes sur le terrain ni les rencontres face à face, il
n’empêche que, du moins en ce qui me concerne, ce n’est
qu’in situ et en interagissant avec vous tous, que j’ai
enfin compris (il était temps !) de quoi « notre »
projet retournait et surtout de quoi il est capable de faire émerger
à la fois du côté des « avancées
académiques », mais aussi et surtout du côté
d’une facilitation d’un « self reliant empowerment
» de nos amis villageois. Mais de ce dernier côté,
pas de démission populiste ni d’engagement béat :
le Peuple peut avoir tout aussi tort que ceux qui ne sont (plus) du
Peuple et les Maîtres que nous sommes ne pouvons pas libérer
nos Esclaves sans perdre une partie des privilèges puisés
directement ou indirectement dans le monde rural. Ayant vécu
quelques années en « prêtre paysan »,
gagnant péniblement et petitement ma vie dans « mon »
village ujamaa dans la Tanzanie socialiste de Nyerere, je ne me fais
pas trop d’illusions sur le savoir paysan. La mystique
fusionnelle, « going native » comme disent mes ancêtres,
ne résout pas grand chose. L’apport d’un
ailleurs et d’un autrement inédit fait parfois avancer
les choses locales de manière plus adéquate et adaptée
que la manière maïeutique… comme j’ai pu
l’expérimenter dans les domaines du véritable
savoir faire paysan – entre autres celui de la sorcellerie et
de la possession par les esprits. Pour qui croit que la Culture
est un Tout, (que les projets répondent à un Projet),
c’est en amont sur l’Imaginaire qu’il faut
travailler plus qu’en aval sur les petites parties visibles que
les acteurs veulent bien montrer (le tissage des nattes ou la culture
du souchet), puisque cette « monstration » n’engage
à rien de bien profond.
Ne cherchez pas une
suite logique (et encore moins un emballage cadeau soigné)
dans ce qui suit – il n’y en a pas – il fallait
faire vite sinon bien, alzheimer précoce oblige. Je me
suis tout simplement contenté de repenser rapidement ce que
les phénomènes rencontrés sur place m’ont
donné à penser au fur et à mesure que je
parcourais dans le désordre mes petits bouts de papier.
* *
*
Prenons, par exemple, la lettre (je n’incrimine
point l’esprit), du projet préconisant la gestion
dynamique in situ de la diversité génétique,
mais qui réduisait la complexité culturelle à
une seule et unique question de « capital » et de «
ressources ». Certes, d’un point de vue purement
formel et s’adressant à des bailleurs de fond qui ne
pensent que « résultats rentables », il est
tactiquement loisible en présentant un projet d’en
simplifier et d’en unifier le langage. Mais il est à
espérer que ce faisant on ne perd pas de vue le fait que pour
les principaux intéressés, les paysans, des concepts
comme « capital » ou « ressources –
naturelles et humaines » - sont non seulement absurdes, mais
anathèmes. Historiquement le capital n’a de sens
que dans une perspective individualiste, contractualiste et
utilitariste. L’individu néo-libéral
pouvant en principe se suffire à lui-même entre
accessoirement en (r)apport avec autrui (même le mariage
faisant figure de contrat égocentrique) et réduit le
réel à une ressource à respecter non pas pour
lui-même (comme le préconisent désormais les
Ecologistes Radicaux renouant sans le savoir avec la philosophie et
pratique primitive du monde) mais parce que son non respect
risquerait de compromettre le profit personnel. Le paysan
traite avec les choses comme avec des personnes… là où
le capitaliste traite déjà des personnes comme des
choses. . Le paysan s’excuse avant d’abattre
un arbre, demande pardon à l’animal qu’il est bien
obligé de tuer. Au mieux, le capitaliste cherche à
ne pas miner ses ressources tout en les exploitant jusqu’aux
limites du possible non pas pour répondre à des besoins
incontournables, mais pour augmenter son compte en banque. (Je
n’avais pas très bien saisi pourquoi les paysans doivent
gérer la diversité génétique… pour
augmenter leur autonomie conviviale et donc leur indépendance
locale ou pour permettre à quelques mutants égocentriques
de mettre leur petit orteil sur le premier échelon de
l’échelle « Marché Mondial »…
sans espoir aucun de monter même jusqu’au second.
Répondre que c’est aux paysans de décider de
l’emploi du profit qu’ils retireront du projet serait une
irresponsable démission de notre part qui savons mieux que les
paysans jusqu’où peut mener une individualisation
weberienne des acteurs sociaux en l’absence de tout Etat de
droit viable localement et en présence d’une Main
Invisible qui donne toujours d’avantage à ceux qui ont
déjà tout en enlevant le peu qu’ils ont à
ceux qui entrent au Marché sans aucun atout en main propre.
Pourquoi mettre des paysans sur notre pente glissante de la
croissance quand le salut de l’humanité tout entière
passe par La Décroissance – le premier numéro de
cette revue vient de sortir de presse ?)
Nous parlons
d’inventorier et de respecter le savoir paysan… sachons
au moins qu’il ne parle pas des « choses » de la
nature et encore moins de « ressources naturelles » et
surtout s’agissant des (r)apports humains il ne lui viendrait
jamais à l’esprit de penser à une «
capitalisation instrumentale ». Face à la Nature,
le paysan se comporte en simple usufruitier – la propriété
nue appartenant aux « Esprits » - ce langage juridique du
monde latin n’étant pas à la hauteur du vécu
paysan africain, mais permet une certaine compréhension des
dégâts relativement limités de la gestion «
primitive » de l’environnement. Loin d’être
un politicien qui s’ignore ou homme d’Etat embryonnaire,
le roi sacré de l’Afrique ancestrale fonctionnait comme
une passerelle entre la culture et la nature – d’où
d’ailleurs le régicide rituel en cas de fatigue ou de
faillite ! Les choses de la nature faisaient figure d’acquis
ancestraux sinon de don divin (n’oublions jamais que le paysan
se rapporte aux choses comme aux personnes selon un esprit de don et
de contre don et nullement en termes de cash ou de commerce).
Ce que nous appelons des « ressources naturelles » et
considérons dans un premier temps comme res nullius (comme
appartenant à personne ou comme à la première
personne capable de les exploiter – pensons aux réticences
américaines quant à la gestion collective des
ressources des fonds des mers) paraissent aux paysans comme un
patrimoine, un héritage à bien gérer dans une
perspective intergénérationnelle… et en fonction
des généreux donateurs (les ancêtres) qui sont
toujours là, bien vivants et veillant au grain ! (Je
n’insiste pas puisque j’y ai insisté ailleurs : «
Un anthropologue entre la nature de la culture et la culture de la
nature » in Savoirs et jeux d’acteurs pour des
développements durables, sous la dir., de F. Debuyst,
P.Defourny et H. Gérard, Academia, LLN, 2001).
* *
*
Sur fond d’une primordialisation du discours métaphorique
(cf. P. Ricœur, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975 –
le sens littéral (en particulier des ethno-sciences
occidentales) est tout à fait second par rapport au sens
figuré, seul capable de nous faire transiter
onto-épistémologiquement d’un singulier à
un suivant censé le ressembler), faisons néanmoins
attention à la portée des analogies invoquées :
si personne ne construit les choses qu’il finit par voir sans
ses lunettes à lui, changer ces dernières ne va pas de
soi ! Ayant publié dans des revues de théologie,
de philosophie, de psychologie, de droit, d’histoire, de
sociologie, d’anthropologie, d’islamologie (et j’en
passe) j’imagine que j’ai plusieurs lunettes… mais
il ne me viendrait jamais à l’esprit que je pourrais
facilement porter les lunettes des sciences naturelles et encore
moins celles des paysans (pour ne pas parler des paysannes !).
En effet « croiser les savoirs » ne va pas de soi.
Passons sur le statut de l’hybridisation qui en résulte
(le résultat n’étant que très rarement
fertile), le croisement des savoirs populaires et des savoirs «
impopulaires » pourrait n’être qu’une
illusion d’optique induite par le recours indu à un seul
et unique terme « savoir ». Avant de se précipiter
en aval vers leur croisement mirifique, il y a lieu, en cherchant à
savoir en amont ce que « savoir est », de se demander si
on n’est pas face à un mirage. Le savoir
scientifique (ou savant) est une chose, tout autre chose serait le
savoir populaire. Et une façon de se rendre compte de
cette incompressible irréductibilité est de se
(re)mettre dans un contexte avant (ou après) l’émergence
d’un savoir « impopulaire ». Ce dernier n’est
pas à confondre avec le discours du spécialiste
(mettons du forgeron ou du « sorcier »), mais doit être
identifié (si on ne veut pas parler de tout et n’importe
quoi) au langage théoretico-abstractif associé remote à
l’indo-européen (et donc impossible et impensable, par
exemple, en chinois ou en hopi… ou en hausa) et proxime à
la tradition philosophico-scientifique de la culture occidentale
(depuis l’Age classique jusqu’à nos jours où
elle se voit sérieusement (re)mise en question). Il y a
eu donc des cultures qui ignoraient tout de notre distinction entre
savoir populaires et savoirs scientifiques, se contentant de carburer
avec des parlers populaires et professionnels. La dichotomie
entre les deux savoirs (populaires et impopulaires) date des Temps
Modernes. Pour un temps, Les Lumières ont pu croire que
le sens commun (« common sense ») était au mieux
éclairable par la Raison scientifique et au pire
irrémédiablement obscurantiste. Depuis que
Wittgenstein & Cie sont passés par là, le discours
populaire (ce que Bourdieu à leur suite appelle Le sens
pratique) a été remis à sa place d’honneur
: il n’est pas en retard d’une révolution
scientifique et n’a pas à se soumettre aux avancées
de la Raison – il joue son jeu propre (« language game »)
et son jeu est même le jeu fondamental, fondateur même.
Le scientifique comme le savant jouent (légitimement) à
leurs jeux respectifs, mais ils ne peuvent pas prétendre à
dicter directement les règles de leurs jeux au jeu du sens
commun (ou populaire) pour la bonne et simple raison que ce dernier
possède des rôles et des raisons d’être tout
autres que leurs « équivalents » savants ou
scientifiques.
De nouveau, il n’est pas possible
de détailler ces enjeux onto-épistémologiques et
sociologiques ici : mais il me semble important pour qui veut croiser
des savoirs de reconnaître que « sa » problématique
a déjà été problématisé à
fond par des philosophes (entre autres du langage) et par des
socio-anthropologues (de la connaissance notamment – «
Sociology of Knowledge »). En particulier, il est loin
d’être évident que le savoir populaire contient
des « concepts » (le phénomène même
de « concept » étant une monstruosité
métaphysique extrêmement équivoque aux yeux des
philosophes qui se sont penché sur la réalité «
Mind »). Sachons au moins opposer le savoir scientifique
qui cherche à com-prendre (le saisi spéculatif pour
soi) par des concepts constants les causes des choses réduites
à l’état de problèmes et le savoir
populaire qui s’arrête à la con-naissance, le
naître avec des processus particuliers faisant figure de «
mystères » c’est-à-dire de singularités
situées qui ne peuvent qu’être vécues
intégralement et individuellement (leur côté
conçu étant en pur supplément spéculatif).
On trouvera dans le texte « Experts
expertisez-vous » (5. – les chiffres renvoient aux
annexes) un schéma simpliste, mais qui campe le non lieu du
croisement populaire versus impopulaire (et que j’ai eu à
étudier en particulier dans le domaine de la «
religiosité » populaire versus la prétention
cléricale et théologique de détenir la vrai
religion ut sic et en soi, faisant absolument foi et loi). Le
paysan encourage l’éclosion du vivant, il accompagne la
naissance et la croissance de ce qui croit sinon tout seul grâce
à Dieu et/ou l’appui ancestral ; il sait que l’essentiel
n’est pas ce qui est visible (aux yeux de tous… et qu’il
peut sans préjudice faire miroiter à ses interlocuteurs
experts… expatriés ou indigènes) mais ce qui est
invisible ; il épouse de près l’événementiel
et son immense, intense épaisseur indicible ; il chemine avec
le concret, le conjoncturel, le circonstanciel – ne cherchant
pas plus loin ou au-delà des solutions globales, ex situ,
univoques et universalisables ; il n’a pas beaucoup d’intérêt
dans l’immédiat de se montrer créatif,
innovateur, exceptionnel… mais tout intérêt à
correspondre aux choses, à activer les acquis ; il réalise
sa vie en la ritualisant plus qu’en la raisonnant ; c’est
pourquoi son parler est foncièrement parémiologique –
c’est-à-dire fait de proverbes, de sentences, de dictons
qui n’ont pas de sens hors contexte concret, hors situation
spécifique… qui essaie d’extraire des proverbes
des axiomes à portée universelle, trahit le but même
du jeu parémiologique. Le paysan laisse faire, fait
preuve de patience, il favorise et facilite. Il sait que savoir
c’est pouvoir et avoir… et donc que le savoir véritable
ne se partage pas gratuitement ni avec n’importe qui.
Le
discours savant et scientifique par contre cherche l’abstrait,
l’universel, l’univoque – le naturel au-delà
de toute culture ; il décontextualise ; il manipule, il
maîtrise ; il est activiste et interventionniste ; il cherche
l’inédit, l’innovateur ; il vise l’excellence
(à aller aussi vite que possible et aussi loin que possible…
peu importe ceux restent en arrière ou en retard… il
faut être dans le top ten, rester performant, produire des
résultats et au-dedans des dates limites… programmer,
planifier ; ses résultats deviennent partie du patrimoine
humain… généreusement sans doute mais pas
gratuitement (au vu des Prix et des salaires gagnés !).
Je
ne fais que camper des pôles extrêmes par définition
incompatibles, de facto il peut y avoir des entre deux, des
métissages, des chevauchements… mais je ne suis pas sûr
qu’en fin de parcours le savoir populaire et son vis à
vis impopulaire se seraient foncièrement rapprochés.
* *
*
En vrac, quelques textes pour alimenter la réflexion
sur
quelques uns des enjeux
qui (me) sont apparus lors de nos échanges
à Aguié et à Niamey.
1. Le savoir
populaire… n’est justement pas « populaire »
si on entend par là le fait de tout le monde ! Il était
autrefois le fait des vieux. Les temps changent – j’ai
assisté au Congo au milieu des années 80 à un
renversement radical de la trilogie « savoir, pouvoir, avoir »
qui passait des mains des aînés vers celles des cadets,
transformant ainsi une institution intégratrice en une
structure pathogène. Mais que les temps changent ne
change rien au fait (i) que le savoir n’est jamais le fait de
tout le monde et (ii) que sa valeur est indissociable de son ancrage
empirique. Avant de passer éventuellement à des
jugements de valeur du genre « Nous les X nous aimons les
enfants et les vieux, Vous les Y vous aimez mieux les animaux et vous
méprisez vos vieux », il faut faire la part des choses
sociologiques, enlever tout ce qui relève des rapports de
force. Et à part le fait qu’il reste ainsi souvent
peu de chose à valoriser de toute façon si « Vous
» voulez continuer à aimer vos enfants et à
respecter vos vieux alors il faut absolument maintenir ou réinstaurer
les conditions qui permettent ce genre d’amour…
2.
Attention au coût caché de tout agrandissement d’échelle
: il y a moyen de passer d’un projet pilote à sa
diffusion… mais ces moyens sont multiples et les effets
pervers parfois très pervers ! « The small »
qui était « beautifull » en grandissant outre sa
mesure, risque de devenir grotesque. Il doit y avoir moyen de
mettre les choses pionniers en (r)apport en réseau fédéré
sans les réduire des parties au service d’une partie qui
se prend pour le Tout. Car le global n’est jamais qu’un
local qui se prend pour le Tout…
3. … c’est
le cas de la Science (ou la Modernité) qui – à
l’instar du Christianisme ou de l’Islam – s’est
prise pour le Sens même de l’Histoire. Révélation
ou Raison peu importe : quand on imagine que les institutions de son
idéologie représentent Dieu et/ou le Destin,
l’intolérance inquisitoriale, l’intransigeance
totalitaire sont inclus intrinsèquement dans le prix. Or
à cet imaginaire (foncièrement substantialiste et
sédentaire – l’Humanité peut et doit
aboutir à l’Absolu) on peut opposer un Etre nomade qui
valorise les étapes successives, qui va de l’avant
indéfiniment sans devoir arriver au but…
4. …
d’où cette proposition d’une méthode nomade
– non pas la méta-recherche mais la recherche sur la
recherche, une recherche qui fait savoir ce que chercher est –
de la même façon qu’en approfondissant sa langue
maternelle on finit par savoir ce que parler veut dire, même si
on ne sait pas grand chose du papou ou du patagon (c’est
toujours ça de gagné par rapport à une prétendue
langue universelle (Eco… pour ne pas parler de l’espéranto
aussi excessivement ethnocentrique que purement factice). En
fait l’épaississement empirique, l’ampliation
analogique et l’interpellation interprétative de
l’anthropologie prospective reprennent presque à la
lettre la trilogie de l’herméneutique traditionnelle qui
parlait d’un ars intelligendi, explicandi, applicandique.
1. intelligendi c’est-à-dire « lire au dedans » (intus + legere) – le terrain en effet peut à juste titre faire figure d’un pré-texte que le chercheur (ayant meublé son esprit au préalable) reçoit à sa façon et dans un contexte bien précis – et qui deviendra (son) texte grâce à son effort de lecture, de recomposition ;
2. grâce entre autres à du recul critique et à une contextualisation rapprochée ou éloignée, convergente ou divergeante – le champs singulier clôturé en 1 selon des critères de crédibilité qui doivent être justifiés ne dit pas grand chose en lui-même, il faut le rapporter à d’autres phénomènes parallèles ou contradictoires, pour qu’il livre tout ce qu’il a à dire
3. mais le travail ne s’arrête pas là, à la simple (re)présentation des données (f)actualisées en « faits » parlants – ce qui est vrai de la lecture des textes révélés (à savoir qu’on est bien obligé de prendre position, d’agir en conséquence) est vrai en principe de la lecture de n’importe quel texte : mais il s’agit plus de s’impliquer que d’appliquer (une anthropologie « appliquée » ne peut que faire pauvre figure face à une prétendue anthropologie fondamentale, théorique) – l’idéal positiviste d’une science neutre, d’un savant anonyme est une leurre, qu’on le veuille ou non le savoir non seulement aboutit organiquement à un agir, il est « agir » en lui-même. S’impliquer n’est pas en option, mais inclus dans le prix. L’innocence et non seulement l’indifférence intellectuelle est un non lieu. Autant déclarer où on veut en venir par son intelligence et ses explications que d’imaginer qu’on peut s’arrêter à mi-chemin, laissant à d’autres acteurs l’engagement militant.![]()
Enfin, un
tout petit mot philosophique (on en trouvera un plus gros dans les
Amateurs de chiens à Dakar) sur le « réellement
réel » qui semble faire problème pour certains.
Pour éviter, d’un côté, l’empirisme
naïvement extraverti ou l’ontologisme objectiviste («
le réel est déjà là en dehors de nous et
de nos cultures dans toute sa splendeur substantiellement et
significativement effective, en attente tout simplement de sa
re-présentation subjective la plus entière et exacte
que possible »), et, de l’autre, le solipsisme
subjectiviste (« nos esprits incorporés et inculturés
devront se contenter de la connaissance des phénomènes
sans savoir si au-delà de ces (pro)positions idéalistes,
existe un Réel noumenal ») une simple solution s’impose
: celle de la (f)actualisation des données. En gros,
nous recevons (apercevons) tous (y inclus d’ailleurs la plupart
des vivants « supérieurs ») du dehors (mais pas
hors (notre) culture) des data sensorielles – des
sensations-perceptions auditives ; visuelles, tactiles… - que
nous devons (in)former et surtout (f)actualiser (c’est-à-dire
affirmer par un jugement soit copulatif « Pierre est un homme »
soit existentiel « Pierre est »).
Onto-épistemologiquement parlant il n’y a aucun sens à
réserver le terme « réel » à un de
ces niveaux d’analyse (sensation-perception,
imagination-intellection, affirmation) puisqu’ils sont tous
réels… le réel faisant figure dans la
philosophie pérenne d’un transcendant (ens et reale, ens
et bonum, ens et verum… convertuntur). Mais il faut
surtout éviter d’identifier le réel par
excellence ou le réel de référence à ce
qui serait déjà là en dehors de nous – car
à ce moment-là savoir serait voir ce qui est.
D’autre part, l’idéalisme constructiviste («
le point de vue produit ce qui est vu ») est irréel dans
la mesure où ce que je réalise n’est pas fait à
partir de tout et de n’importe quoi, mais en fonction des
données qui donnent à penser – tout en ne donnant
jamais la pensée et encore moins le jugement réalisateur.
Pour être on ne saurait plus clair : comprendre ou connaître
n’est jamais s’ouvrir aux faits objectifs, car, comme
l’étymologie du mot l’indique, les faits sont des
facta des fabrications… dont la crédibilité
relève des critères (conventionnels) propres à
telle ou telle culture à tel ou tel moment donné.
C’est pourquoi, par exemple, on ne peut jamais dire que la
possession est en elle-même un fait que toute personne de bonne
foi n’a qu’à enregistrer tel qu’il se
présente de lui-même à l’entendement…
la possession est d’abord un phénomène,
c’est-à-dire un ensemble d’expériences qui
pointent au devant des acteurs – des femmes qui tombent en
transe et de la tête desquelles émanent des voix etc., -
qui doivent décider de quoi il s’agit en fonction des
plafonds de plausibilité paradigmatique qui sont les leurs hic
et nunc : si je suis un occidental agnostique, les données ne
me diront pas plus que « les Africains sont des grands enfants,
une fois que le Père Freud sera passé par là,
ils verront que leurs esprits ne sont le fruit halluciné de
leurs imaginations infantiles » ; si par contre je suis un abbé
africain, à la foi fondamentaliste, je conclurais que le
Diable de la Bible (ou l’Iblis du Coran) s’est manifesté
en Afrique, prenant possession des âmes plus ou moins
consentantes des pauvres femmes en question » ; par contre, si
je suis un socio-anthropologue, je pourrais penser que les mêmes
phénomènes (car je ne vois ni n’entends plus ni
autrement que le mécréant ou le fondamentaliste) se
laissent plus crédiblement (f)actualiser comme l’expression
d’expériences psycho-sociales telles que le conflit
intergénérationnel (une fille possédée
par des esprits envoyés par ses parents parce qu’elle ne
voulait pas épouser le vieux monsieur qu’ils lui
imposaient ; une première femme possédée par un
esprit envoyé par la seconde épouse, jalouse des
privilèges de la première… pour ne citer que
quelques cas auxquels j’ai eu affaire… en tant
qu’exorciste moi-même !). Mais aucun des trois
lecteurs ne peut incriminer les deux autres de mauvaise foi
subjective ou d’ignorance crasse pour ne pas avoir vu ce qu’il
a vu lui… car on ne voit jamais les faits, mais uniquement les
données. Néanmoins si en dernière analyse
le vrai résulte d’une lecture interprétative et
non pas de la conformité d’un sujet à un objet,
il n’y a pas de raison onto-épistémologique de
réserver le terme « réel » à un
volet d’un processus cognitif complexe. Le réel
n’est ni déjà là ni exclusivement dans nos
têtes mais résulte de la rencontre de nos
intentionnalités identitaires (et identifiables par nos corps
propres et nos cultures respectives) et un faisceau
phénoménal.