Michaël SINGLETON,

Laboratoire d'Anthropologie prospective (LAAP) et Département SPED,
Université catholique de Louvain


Aguié - Niamey
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Certains ayant souhaité avoir accès aux écrits auxquels nos échanges enrichissants (aussi bien à Aguié qu’à Niamey) faisaient en partie écho, ils trouveront ci-dessous quelques articles ayant trait de près mais parfois de loin aux enjeux en question.  Ils sont précédé par quelques réflexions idiosyncrasiques inspirées par nos discussions et clôturent avec une liste de publications dont l’une ou l’autre pourraient éventuellement intéresser l’un ou l’autre d’entre vous.


Table des Matières

Prologue : En mission (démission, rémission ?) au Niger
            En vrac, quelques textes...
1. Du culte des ancêtres à la rentabilité des seniors : pour une anthropologie réaliste des (r)apports du troisième âge
            Un respect raisonnable bien en deçà d'une vénération véritable
            D'une institution intégratrice à une structure pathogène
            Les ancêtres et leur nature
            A rôle inédit, respect à inventer
            Epilogue prospective
            Bibliographie
2. Du local au global : changement d’échelle ou d’essence ?
            Des espaces personnalisés
            Du local au global - un simple changement d’échelle?
            Au risque d’être simpliste, soyons schématiques
            En socio-logie on ne change pas d’échelle sans changer d’essence
3. Galilée – mort ou vivant ? la Fin de la Science !
            "Eppur si muoVe"
            "Eppur si muoRe"
            Le postscriptum d'un scientifique
4. De l’épaississement empirique à l’interprétation interpellant en passant par l’ampliation analogique : une méthode pour l’anthropologie prospective
            1. L’épaississement empirique
            2. L’ampliation analogique
            3. L’interpellation interprétative.
                L’anthropologue est un appelé
                L’anthropologue comme interprète
            Annexe
            Notes
5. Experts… faites vous expertiser !
Epilogue : une liste de publications

Prologue: En mission (démission, rémission ?) au Niger

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Par pure sympathie (surtout que, retraité désormais, je ne suis plus qu’un simple « sympathisant du dehors »), quelques élucubrations excentriques sur quelques uns des enjeux impliqués, à mes yeux de socio-anthropologue et d’onto-épistémologue, dans le projet Aguié.  Sans fétichiser les descentes sur le terrain ni les rencontres face à face, il n’empêche que, du moins en ce qui me concerne, ce n’est qu’in situ et en interagissant avec vous tous, que j’ai enfin compris (il était temps !) de quoi « notre » projet retournait et surtout de quoi il est capable de faire émerger à la fois du côté des « avancées académiques », mais aussi et surtout du côté d’une facilitation d’un « self reliant empowerment » de nos amis villageois.  Mais de ce dernier côté, pas de démission populiste ni d’engagement béat : le Peuple peut avoir tout aussi tort que ceux qui ne sont (plus) du Peuple et les Maîtres que nous sommes ne pouvons pas libérer nos Esclaves sans perdre une partie des privilèges puisés directement ou indirectement dans le monde rural.  Ayant vécu quelques années en « prêtre paysan », gagnant péniblement et petitement ma vie dans « mon » village ujamaa dans la Tanzanie socialiste de Nyerere, je ne me fais pas trop d’illusions sur le savoir paysan.  La mystique fusionnelle, « going native » comme disent mes ancêtres, ne résout pas grand chose.  L’apport d’un ailleurs et d’un autrement inédit fait parfois avancer les choses locales de manière plus adéquate et adaptée que la manière maïeutique… comme j’ai pu l’expérimenter dans les domaines du véritable savoir faire paysan – entre autres celui de la sorcellerie et de la possession par les esprits.  Pour qui croit que la Culture est un Tout, (que les projets répondent à un Projet), c’est en amont sur l’Imaginaire qu’il faut travailler plus qu’en aval sur les petites parties visibles que les acteurs veulent bien montrer (le tissage des nattes ou la culture du souchet), puisque cette « monstration » n’engage à rien de bien profond.  

Ne cherchez pas une suite logique (et encore moins un emballage cadeau soigné) dans ce qui suit – il n’y en a pas – il fallait faire vite sinon bien, alzheimer précoce oblige.  Je me suis tout simplement contenté de repenser rapidement ce que les phénomènes rencontrés sur place m’ont donné à penser au fur et à mesure que je parcourais dans le désordre mes petits bouts de papier.flèche haut

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Entre un ethnocentrisme qui s’ignore et un ethnocentrisme qui s’assume il n’y a pas de troisième voie.  Ne pouvant pas être partout à la fois (l’omniprésence divine étant le concept limite en la matière), tout le monde a intérêt à reconnaître la logique et le langage du lieu où il se (re)trouve de fait.  Outre les paysans du cru (à supposer – dato non concesso – qu’ils fassent front uni), les acteurs du projet Aguié sont des Occidentaux et (du moins par leur formation en Europe) des Occidentalisés.  Si, par les temps qui courent, il est difficile d’imaginer qu’ils auraient pu être des Papous ou des Patagons, il était de l’ordre du possible qu’ils aient été des Indiens ou des Chinois.  C’est dire que si Aguié, au niveau d’abstraction le plus éloigné du sociohistorique actualisé, pourrait apparaître comme un aspect de l’anthropogénèse tout court, au ras des pâquerettes phénoménologiques il fait partie intégrante (sans doute « à l’insu de son plein gré ») d’une certaine occidentalisation du monde… (comme le dit mon ami Latouche, L’occidentalisation du monde, Paris, La Découverte, 1989), malgré l’implication et l’appui d’instances dites « internationales », mais qui sont, de fait, complices (au mieux à leur corps défendant) de l’immondialisation en cours.  

Prenons, par exemple, la lettre (je n’incrimine point l’esprit), du projet préconisant la gestion dynamique in situ de la diversité génétique, mais qui réduisait la complexité culturelle à une seule et unique question de « capital » et de « ressources ».  Certes, d’un point de vue purement formel et s’adressant à des bailleurs de fond qui ne pensent que « résultats rentables », il est tactiquement loisible en présentant un projet d’en simplifier et d’en unifier le langage.  Mais il est à espérer que ce faisant on ne perd pas de vue le fait que pour les principaux intéressés, les paysans, des concepts comme « capital » ou « ressources – naturelles et humaines » - sont non seulement absurdes, mais anathèmes.  Historiquement le capital n’a de sens que dans une perspective individualiste, contractualiste et utilitariste.  L’individu néo-libéral pouvant en principe se suffire à lui-même entre accessoirement en (r)apport avec autrui (même le mariage faisant figure de contrat égocentrique) et réduit le réel à une ressource à respecter non pas pour lui-même (comme le préconisent désormais les Ecologistes Radicaux renouant sans le savoir avec la philosophie et pratique primitive du monde) mais parce que son non respect risquerait de compromettre le profit personnel.  Le paysan traite avec les choses comme avec des personnes… là où le capitaliste traite déjà des personnes comme des choses.  .  Le paysan s’excuse avant d’abattre un arbre, demande pardon à l’animal qu’il est bien obligé de tuer.  Au mieux, le capitaliste cherche à ne pas miner ses ressources tout en les exploitant jusqu’aux limites du possible non pas pour répondre à des besoins incontournables, mais pour augmenter son compte en banque.  (Je n’avais pas très bien saisi pourquoi les paysans doivent gérer la diversité génétique… pour augmenter leur autonomie conviviale et donc leur indépendance locale ou pour permettre à quelques mutants égocentriques de mettre leur petit orteil sur le premier échelon de l’échelle « Marché Mondial »… sans espoir aucun de monter même jusqu’au second.  Répondre que c’est aux paysans de décider de l’emploi du profit qu’ils retireront du projet serait une irresponsable démission de notre part qui savons mieux que les paysans jusqu’où peut mener une individualisation weberienne des acteurs sociaux en l’absence de tout Etat de droit viable localement et en présence d’une Main Invisible qui donne toujours d’avantage à ceux qui ont déjà tout en enlevant le peu qu’ils ont à ceux qui entrent au Marché sans aucun atout en main propre.  Pourquoi mettre des paysans sur notre pente glissante de la croissance quand le salut de l’humanité tout entière passe par La Décroissance – le premier numéro de cette revue vient de sortir de presse ?)  

Nous parlons d’inventorier et de respecter le savoir paysan… sachons au moins qu’il ne parle pas des « choses » de la nature et encore moins de « ressources naturelles » et surtout s’agissant des (r)apports humains il ne lui viendrait jamais à l’esprit de penser à une « capitalisation instrumentale ».  Face à la Nature, le paysan se comporte en simple usufruitier – la propriété nue appartenant aux « Esprits » - ce langage juridique du monde latin n’étant pas à la hauteur du vécu paysan africain, mais permet une certaine compréhension des dégâts relativement limités de la gestion « primitive » de l’environnement.  Loin d’être un politicien qui s’ignore ou homme d’Etat embryonnaire, le roi sacré de l’Afrique ancestrale fonctionnait comme une passerelle entre la culture et la nature – d’où d’ailleurs le régicide rituel en cas de fatigue ou de faillite !  Les choses de la nature faisaient figure d’acquis ancestraux sinon de don divin (n’oublions jamais que le paysan se rapporte aux choses comme aux personnes selon un esprit de don et de contre don et nullement en termes de cash ou de commerce).  Ce que nous appelons des « ressources naturelles » et considérons dans un premier temps comme res nullius (comme appartenant à personne ou comme à la première personne capable de les exploiter – pensons aux réticences américaines quant à la gestion collective des ressources des fonds des mers) paraissent aux paysans comme un patrimoine, un héritage à bien gérer dans une perspective intergénérationnelle… et en fonction des généreux donateurs (les ancêtres) qui sont toujours là, bien vivants et veillant au grain !  (Je n’insiste pas puisque j’y ai insisté ailleurs : « Un anthropologue entre la nature de la culture et la culture de la nature » in Savoirs et jeux d’acteurs pour des développements durables, sous la dir., de F. Debuyst, P.Defourny et H. Gérard, Academia, LLN, 2001).flèche haut

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Sur fond d’une primordialisation du discours métaphorique (cf. P. Ricœur, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975 – le sens littéral (en particulier des ethno-sciences occidentales) est tout à fait second par rapport au sens figuré, seul capable de nous faire transiter onto-épistémologiquement d’un singulier à un suivant censé le ressembler), faisons néanmoins attention à la portée des analogies invoquées : si personne ne construit les choses qu’il finit par voir sans ses lunettes à lui, changer ces dernières ne va pas de soi !  Ayant publié dans des revues de théologie, de philosophie, de psychologie, de droit, d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, d’islamologie (et j’en passe) j’imagine que j’ai plusieurs lunettes… mais il ne me viendrait jamais à l’esprit que je pourrais facilement porter les lunettes des sciences naturelles et encore moins celles des paysans (pour ne pas parler des paysannes !).  En effet « croiser les savoirs » ne va pas de soi.  Passons sur le statut de l’hybridisation qui en résulte (le résultat n’étant que très rarement fertile), le croisement des savoirs populaires et des savoirs « impopulaires » pourrait n’être qu’une illusion d’optique induite par le recours indu à un seul et unique terme « savoir ».  Avant de se précipiter en aval vers leur croisement mirifique, il y a lieu, en cherchant à savoir en amont ce que « savoir est », de se demander si on n’est pas face à un mirage.  Le savoir scientifique (ou savant) est une chose, tout autre chose serait le savoir populaire.  Et une façon de se rendre compte de cette incompressible irréductibilité est de se (re)mettre dans un contexte avant (ou après) l’émergence d’un savoir « impopulaire ».  Ce dernier n’est pas à confondre avec le discours du spécialiste (mettons du forgeron ou du « sorcier »), mais doit être identifié (si on ne veut pas parler de tout et n’importe quoi) au langage théoretico-abstractif associé remote à l’indo-européen (et donc impossible et impensable, par exemple, en chinois ou en hopi… ou en hausa) et proxime à la tradition philosophico-scientifique de la culture occidentale (depuis l’Age classique jusqu’à nos jours où elle se voit sérieusement (re)mise en question).  Il y a eu donc des cultures qui ignoraient tout de notre distinction entre savoir populaires et savoirs scientifiques, se contentant de carburer avec des parlers populaires et professionnels.  La dichotomie entre les deux savoirs (populaires et impopulaires) date des Temps Modernes.  Pour un temps, Les Lumières ont pu croire que le sens commun (« common sense ») était au mieux éclairable par la Raison scientifique et au pire irrémédiablement obscurantiste.  Depuis que Wittgenstein & Cie sont passés par là, le discours populaire (ce que Bourdieu à leur suite appelle Le sens pratique) a été remis à sa place d’honneur : il n’est pas en retard d’une révolution scientifique et n’a pas à se soumettre aux avancées de la Raison – il joue son jeu propre (« language game ») et son jeu est même le jeu fondamental, fondateur même.  Le scientifique comme le savant jouent (légitimement) à leurs jeux respectifs, mais ils ne peuvent pas prétendre à dicter directement les règles de leurs jeux au jeu du sens commun (ou populaire) pour la bonne et simple raison que ce dernier possède des rôles et des raisons d’être tout autres que leurs « équivalents » savants ou scientifiques.  

De nouveau, il n’est pas possible de détailler ces enjeux onto-épistémologiques et sociologiques ici : mais il me semble important pour qui veut croiser des savoirs de reconnaître que « sa » problématique a déjà été problématisé à fond par des philosophes (entre autres du langage) et par des socio-anthropologues (de la connaissance notamment – « Sociology of Knowledge »).  En particulier, il est loin d’être évident que le savoir populaire contient des « concepts » (le phénomène même de « concept » étant une monstruosité métaphysique extrêmement équivoque aux yeux des philosophes qui se sont penché sur la réalité « Mind »).  Sachons au moins opposer le savoir scientifique qui cherche à com-prendre (le saisi spéculatif pour soi) par des concepts constants les causes des choses réduites à l’état de problèmes et le savoir populaire qui s’arrête à la con-naissance, le naître avec des processus particuliers faisant figure de « mystères » c’est-à-dire de singularités situées qui ne peuvent qu’être vécues intégralement et individuellement (leur côté conçu étant en pur supplément spéculatif).  

On trouvera dans le texte « Experts expertisez-vous » (5. – les chiffres renvoient aux annexes) un schéma simpliste, mais qui campe le non lieu du croisement populaire versus impopulaire (et que j’ai eu à étudier en particulier dans le domaine de la « religiosité » populaire versus la prétention cléricale et théologique de détenir la vrai religion ut sic et en soi, faisant absolument foi et loi).  Le paysan encourage l’éclosion du vivant, il accompagne la naissance et la croissance de ce qui croit sinon tout seul grâce à Dieu et/ou l’appui ancestral ; il sait que l’essentiel n’est pas ce qui est visible (aux yeux de tous… et qu’il peut sans préjudice faire miroiter à ses interlocuteurs experts… expatriés ou indigènes) mais ce qui est invisible ; il épouse de près l’événementiel et son immense, intense épaisseur indicible ; il chemine avec le concret, le conjoncturel, le circonstanciel – ne cherchant pas plus loin ou au-delà des solutions globales, ex situ, univoques et universalisables ; il n’a pas beaucoup d’intérêt dans l’immédiat de se montrer créatif, innovateur, exceptionnel… mais tout intérêt à correspondre aux choses, à activer les acquis ; il réalise sa vie en la ritualisant plus qu’en la raisonnant ; c’est pourquoi son parler est foncièrement parémiologique – c’est-à-dire fait de proverbes, de sentences, de dictons qui n’ont pas de sens hors contexte concret, hors situation spécifique… qui essaie d’extraire des proverbes des axiomes à portée universelle, trahit le but même du jeu parémiologique.  Le paysan laisse faire, fait preuve de patience, il favorise et facilite.  Il sait que savoir c’est pouvoir et avoir… et donc que le savoir véritable ne se partage pas gratuitement ni avec n’importe qui.

Le discours savant et scientifique par contre cherche l’abstrait, l’universel, l’univoque – le naturel au-delà de toute culture ; il décontextualise ; il manipule, il maîtrise ; il est activiste et interventionniste ; il cherche l’inédit, l’innovateur ; il vise l’excellence (à aller aussi vite que possible et aussi loin que possible… peu importe ceux restent en arrière ou en retard… il faut être dans le top ten, rester performant, produire des résultats et au-dedans des dates limites… programmer, planifier ; ses résultats deviennent partie du patrimoine humain… généreusement sans doute mais pas gratuitement (au vu des Prix et des salaires gagnés !).

Je ne fais que camper des pôles extrêmes par définition incompatibles, de facto il peut y avoir des entre deux, des métissages, des chevauchements… mais je ne suis pas sûr qu’en fin de parcours le savoir populaire et son vis à vis impopulaire se seraient foncièrement rapprochés.flèche haut

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En vrac, quelques textes pour alimenter la réflexion
sur quelques uns des enjeux
qui (me) sont apparus lors de nos échanges à Aguié et à Niamey.

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1. Le savoir populaire… n’est justement pas « populaire » si on entend par là le fait de tout le monde !  Il était autrefois le fait des vieux.  Les temps changent – j’ai assisté au Congo au milieu des années 80 à un renversement radical de la trilogie « savoir, pouvoir, avoir » qui passait des mains des aînés vers celles des cadets, transformant ainsi une institution intégratrice en une structure pathogène.  Mais que les temps changent ne change rien au fait (i) que le savoir n’est jamais le fait de tout le monde et (ii) que sa valeur est indissociable de son ancrage empirique.  Avant de passer éventuellement à des jugements de valeur du genre « Nous les X nous aimons les enfants et les vieux, Vous les Y vous aimez mieux les animaux et vous méprisez vos vieux », il faut faire la part des choses sociologiques, enlever tout ce qui relève des rapports de force.  Et à part le fait qu’il reste ainsi souvent peu de chose à valoriser de toute façon si « Vous » voulez continuer à aimer vos enfants et à respecter vos vieux alors il faut absolument maintenir ou réinstaurer les conditions qui permettent ce genre d’amour…
2. Attention au coût caché de tout agrandissement d’échelle : il y a moyen de passer d’un projet pilote à sa diffusion… mais ces moyens sont multiples et les effets pervers parfois très pervers !  « The small » qui était « beautifull » en grandissant outre sa mesure, risque de devenir grotesque.  Il doit y avoir moyen de mettre les choses pionniers en (r)apport en réseau fédéré sans les réduire des parties au service d’une partie qui se prend pour le Tout.  Car le global n’est jamais qu’un local qui se prend pour le Tout…  
3. … c’est le cas de la Science (ou la Modernité) qui – à l’instar du Christianisme ou de l’Islam – s’est prise pour le Sens même de l’Histoire.  Révélation ou Raison peu importe : quand on imagine que les institutions de son idéologie représentent Dieu et/ou le Destin, l’intolérance inquisitoriale, l’intransigeance totalitaire sont inclus intrinsèquement dans le prix.  Or à cet imaginaire (foncièrement substantialiste et sédentaire – l’Humanité peut et doit aboutir à l’Absolu) on peut opposer un Etre nomade qui valorise les étapes successives, qui va de l’avant indéfiniment sans devoir arriver au but…
4. … d’où cette proposition d’une méthode nomade – non pas la méta-recherche mais la recherche sur la recherche, une recherche qui fait savoir ce que chercher est – de la même façon qu’en approfondissant sa langue maternelle on finit par savoir ce que parler veut dire, même si on ne sait pas grand chose du papou ou du patagon (c’est toujours ça de gagné par rapport à une prétendue langue universelle (Eco… pour ne pas parler de l’espéranto aussi excessivement ethnocentrique que purement factice).  En fait l’épaississement empirique, l’ampliation analogique et l’interpellation interprétative de l’anthropologie prospective reprennent presque à la lettre la trilogie de l’herméneutique traditionnelle qui parlait d’un ars intelligendi, explicandi, applicandique.

 1. intelligendi c’est-à-dire « lire au dedans » (intus + legere) – le terrain en effet peut à juste titre faire figure d’un pré-texte que le chercheur (ayant meublé son esprit au préalable) reçoit à sa façon et dans un contexte bien précis – et qui deviendra (son) texte grâce à son effort de lecture, de recomposition ;
 2. grâce entre autres à du recul critique et à une contextualisation rapprochée ou éloignée, convergente ou divergeante – le champs singulier clôturé en 1 selon des critères de crédibilité qui doivent être justifiés ne dit pas grand chose en lui-même, il faut le rapporter à d’autres phénomènes parallèles ou contradictoires, pour qu’il livre tout ce qu’il a à dire
3. mais le travail ne s’arrête pas là, à la simple (re)présentation des données (f)actualisées en « faits » parlants – ce qui est vrai de la lecture des textes révélés (à savoir qu’on est bien obligé de prendre position, d’agir en conséquence) est vrai en principe de la lecture de n’importe quel texte : mais il s’agit plus de s’impliquer que d’appliquer (une anthropologie « appliquée » ne peut que faire pauvre figure face à une prétendue anthropologie fondamentale, théorique) – l’idéal positiviste d’une science neutre, d’un savant anonyme est une leurre, qu’on le veuille ou non le savoir non seulement aboutit organiquement à un agir, il est « agir » en lui-même.  S’impliquer n’est pas en option, mais inclus dans le prix.  L’innocence et non seulement l’indifférence intellectuelle est un non lieu.  Autant déclarer où on veut en venir par son intelligence et ses explications que d’imaginer qu’on peut s’arrêter à mi-chemin, laissant à d’autres acteurs l’engagement militant.flèche haut

Enfin, un tout petit mot philosophique (on en trouvera un plus gros dans les Amateurs de chiens à Dakar) sur le « réellement réel » qui semble faire problème pour certains.  Pour éviter, d’un côté, l’empirisme naïvement extraverti ou l’ontologisme objectiviste (« le réel est déjà là en dehors de nous et de nos cultures dans toute sa splendeur substantiellement et significativement effective, en attente tout simplement de sa re-présentation subjective la plus entière et exacte que possible »), et, de l’autre, le solipsisme subjectiviste (« nos esprits incorporés et inculturés devront se contenter de la connaissance des phénomènes sans savoir si au-delà de ces (pro)positions idéalistes, existe un Réel noumenal ») une simple solution s’impose : celle de la (f)actualisation des données.  En gros, nous recevons (apercevons) tous (y inclus d’ailleurs la plupart des vivants « supérieurs ») du dehors (mais pas hors (notre) culture) des data sensorielles – des sensations-perceptions auditives ; visuelles, tactiles… - que nous devons (in)former et surtout (f)actualiser (c’est-à-dire affirmer par un jugement soit copulatif « Pierre est un homme » soit existentiel « Pierre est »).  Onto-épistemologiquement parlant il n’y a aucun sens à réserver le terme « réel » à un de ces niveaux d’analyse (sensation-perception, imagination-intellection, affirmation) puisqu’ils sont tous réels… le réel faisant figure dans la philosophie pérenne d’un transcendant (ens et reale, ens et bonum, ens et verum… convertuntur).  Mais il faut surtout éviter d’identifier le réel par excellence ou le réel de référence à ce qui serait déjà là en dehors de nous – car à ce moment-là savoir serait voir ce qui est.  D’autre part, l’idéalisme constructiviste (« le point de vue produit ce qui est vu ») est irréel dans la mesure où ce que je réalise n’est pas fait à partir de tout et de n’importe quoi, mais en fonction des données qui donnent à penser – tout en ne donnant jamais la pensée et encore moins le jugement réalisateur.  Pour être on ne saurait plus clair : comprendre ou connaître n’est jamais s’ouvrir aux faits objectifs, car, comme l’étymologie du mot l’indique, les faits sont des facta des fabrications… dont la crédibilité relève des critères (conventionnels) propres à telle ou telle culture à tel ou tel moment donné.  C’est pourquoi, par exemple, on ne peut jamais dire que la possession est en elle-même un fait que toute personne de bonne foi n’a qu’à enregistrer tel qu’il se présente de lui-même à l’entendement… la possession est d’abord un phénomène, c’est-à-dire un ensemble d’expériences qui pointent au devant des acteurs – des femmes qui tombent en transe et de la tête desquelles émanent des voix etc., - qui doivent décider de quoi il s’agit en fonction des plafonds de plausibilité paradigmatique qui sont les leurs hic et nunc : si je suis un occidental agnostique, les données ne me diront pas plus que « les Africains sont des grands enfants, une fois que le Père Freud sera passé par là, ils verront que leurs esprits ne sont le fruit halluciné de leurs imaginations infantiles » ; si par contre je suis un abbé africain, à la foi fondamentaliste, je conclurais que le Diable de la Bible (ou l’Iblis du Coran) s’est manifesté en Afrique, prenant possession des âmes plus ou moins consentantes des pauvres femmes en question » ; par contre, si je suis un socio-anthropologue, je pourrais penser que les mêmes phénomènes (car je ne vois ni n’entends plus ni autrement que le mécréant ou le fondamentaliste) se laissent plus crédiblement (f)actualiser comme l’expression d’expériences psycho-sociales telles que le conflit intergénérationnel (une fille possédée par des esprits envoyés par ses parents parce qu’elle ne voulait pas épouser le vieux monsieur qu’ils lui imposaient ; une première femme possédée par un esprit envoyé par la seconde épouse, jalouse des privilèges de la première… pour ne citer que quelques cas auxquels j’ai eu affaire… en tant qu’exorciste moi-même !).  Mais aucun des trois lecteurs ne peut incriminer les deux autres de mauvaise foi subjective ou d’ignorance crasse pour ne pas avoir vu ce qu’il a vu lui… car on ne voit jamais les faits, mais uniquement les données.  Néanmoins si en dernière analyse le vrai résulte d’une lecture interprétative et non pas de la conformité d’un sujet à un objet, il n’y a pas de raison onto-épistémologique de réserver le terme « réel » à un volet d’un processus cognitif complexe.  Le réel n’est ni déjà là ni exclusivement dans nos têtes mais résulte de la rencontre de nos intentionnalités identitaires (et identifiables par nos corps propres et nos cultures respectives) et un faisceau phénoménal. flèche haut

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