Michaël SINGLETON,
Laboratoire d'Anthropologie prospective (LAAP) et Département SPED,
Université catholique de Louvain
Résumé : quoi qu’il en soit de son caractère prétendument religieux, le « culte des ancêtres » s’enracinait dans l’utilité publique croissante des vieillissants dans un certain type de société (africaine notamment). Ce qui donne à penser que sans ancrage empirique, c’est-à-dire sans (r)apports effectifs entre les générations, plaider la cause des seniors serait une cause sinon perdue du moins gratuite.
Plan: Du culte des ancêtres
à la rentabilité des seniors :
Pour une anthropo-logique
réaliste des (r)apports du troisième âge
La sagesse cumulée des seniors versus la fuite en avant des
compétences jeunes
Un respect raisonnable bien
en deçà d'une vénération
véritable
D'une institution
intégratrice à une structure pathogène
Les ancêtres et leur nature
A rôle inédit, respect à inventer
Epilogue prospective
Bibliographie
La sagesse cumulée des seniors versus la fuite en avant des compétences jeunes
Voyant
les Africains verser des offrandes à des « dieux mânes
», localisés à côté de leurs cases
dans des « temples » miniaturisés, les premiers
observateurs occidentaux ont vite conclu que la religion primitive,
caractéristique du continent sub-saharien, consistait, pour
l’essentiel, dans un culte (plus ou moins superstitieux et
stupide sinon carrément satanique), rendu aux esprits
ancestraux. Rien de semblable, à première vue, en
Occident, pensaient-ils, si ce n’est, mutatis mutandis, la
croyance catholique dans les saints du Ciel ou les âmes au
Purgatoire. Et pourtant, vu de plus près et d’un
point de vue sociologique, que de ressemblances foncières
entre les façons de faire africaines et nos propres pratiques
à l’égard des aînés. Donc, une
fois n’est pas coutume, entrons en matière non pas grâce
à des extraits de mes carnets de terrains africains, mais via
des expériences personnelles, vécues chez moi en
Wallonie profonde.
Me voyant peiner à visser dans du
bois dur, mon père, mais sans avoir l'air de vouloir me donner
une leçon, proposa que je mette un peu de graisse sur la
pointe de chaque vis comme le lui avait recommandé in illo
tempore son propre paternel. Mes peines cessèrent
illico!
Après m'avoir regardé un certain
temps m'échiner à arracher des poteaux en béton
de la clôture du jardin, mon beau-père disait
délicatement que les vieux de sa génération
auraient versé de l'eau autour des pieds de ces piquets
récalcitrants. Je n'y croyais pas trop, imaginant qu'en
suivant son conseil je n'ajouterais que de la gadoue gluante à
mes difficultés. A mon grand étonnement, avec un
sceau d'eau les pieux sortirent de terre comme des couteaux d'un bloc
de beurre ramolli!
Et vive l’intergénérationnel
- montant du moins, car le descendant devient plus
problématique..
Hier je n'en sortais pas avec les
commandes de mon PC - je date de la classe d’âge des
anthropologues qui partaient sur le terrain avec comme seuls outils
un crayon et des cahiers. Thomas, mon fils aîné, à
peine sorti de l’adolescence, vint à mon secours.
En me bousculant assez brutalement, il s'assit devant l'écran,
tapota brièvement sur le clavier et, comme par enchantement,
tout rentra dans l'ordre. Sans mot dire il se leva en
m'indiquant que je pouvais continuer. Mais son air suffisant en
disait long sur sa pensée: "ça s'appelle "prof
d'unif" et ça ne sait même pas l'abc de
l'informatique!" Et moi de me sentir comme un immigré
turc qui, plus que lettré dans sa propre tradition culturelle,
lisant le Coran dans le texte, se voit bien obligé d’attendre
le retour de fils de l’école primaire pour pouvoir
remplir en français des formulaires administratifs de sa
commune bruxelloise.
Aujourd'hui Philippe, le cadet de Thomas,
vient d'acheter avec ses propres sous des baffles pour sa guitare
électrique dont le prix dépasse et de loin le dernier
salaire mensuel touché par mon propre père en 1974!
Invité à contempler - "mais pas toucher" -
ces merveilles de la technologie moderne, je remarque timidement à
son fier propriétaire qu'à son âge j'avais appris
aussi à jouer quelques notes sur un banjo. Il m'a vite
fait comprendre qu'il n'y avait pas de commune mesure entre la
musique artisanale de la préhistoire à laquelle
j'appartenais et les mégawatts sonorisés de la
génération présente.
L’envers et
l’endroit : l’univers des Anciens, le monde des Modernes,
la sagesse cumulée des seniors versus la fuite en avant des
compétences jeunes. Voilà, brièvement
décrite, la quintessence psycho-sociologique d'un changement
sociétal en cours, de notre vivant, aussi bien chez Eux au Sud
que chez Nous au Nord. L’autorité ancestrale se
mue en pouvoir postmoderne. Bien que la valorisation croissante
de l’acteur social vieillissant soit un phénomène
générique, propre à un certain type de situation
socio-historique, le cas africain fut à cet égard
tellement typique qu’il a fini par faire figure du champ par
excellence du « Culte des Ancêtres ».
Néanmoins cette appellation, inventée par des
observateurs occidentaux et contrôlée désormais
par leurs émules occidentalisés, n’est pas des
plus heureuses . La raison d'être, de naître et de
n'être plus, du champ phénoménal ainsi étiqueté,
n’est, à mes yeux d’anthropologue, qu’une
certaine dynamique intergénérationnelle. Souvent
mal localisée dans une sphère dite « religieuse »
par une certaine tradition occidentale d’inspiration
judéo-chrétienne, les us et coutumes visés
pourraient ne représenter fondamentalement qu'une
symbolisation de la portée positive que revêt la
séniorité dans un certain genre de société
à un moment donné. Aux esprits qui trouveront
cette thèse terriblement réductrice, il est loisible de
faire remarquer qu’elle ne vise pas l’existence
éventuelle mettons de Dieu, du Ciel ou des âmes
immortelles, mais seulement le degré de continuité ou
de convergence entre les données de l’ethnographie
africaine et les dogmes du catéchisme chrétien.
Les
formes "culturelles" que la gestion ancestrale du temps
humain peuvent revêtir ne sont pas sans intérêt.
Les différentes cérémonies qui la composent
(verser de la bière, par exemple, devant la petite case qui
rend présent un ancêtre) et les convictions qui
l'accompagnent (telles qu’attribuer la maladie à l'ire
de ce même ancêtre) faisaient, à juste titre, la
joie des ethnographes et continuent à fasciner les historiens
des religions. Mais c’est le sens sociologique des
visions et des valeurs du champ ciblé qui nous concerneront
davantage ici.
Je camperai plus avant quelques expériences
de terrain en la matière. Mais il m’a semblé
utile de déclarer clairement d’avance où je veux
en venir. L’épaisseur empirique des cas
ethnographiques ne doit pas nous cacher le fin fond anthropo-logique
de la naissance, de l’essor et de la mort du « culte des
ancêtres ». Car, qui finit par comprendre une des
logiques de la condition humaine pourrait mieux la gérer en
connaissance de cause.
En effet, le respect que beaucoup de
cultures africaines accordaient à leurs aïeux doit
interpeller toute société et pourrait inspirer le monde
contemporain dans la mesure où il nous rappelle,
opportunément, à un certain réalisme
sociologique en matière du management ou de l’aménagement
des rapports intergénérationnels. Si elles ne
veulent pas planer en l'air, les philosophies et les pratiques
projetées pour n'importe quel âge, le troisième
ou le quatrième inclus, doivent tenir compte des enjeux et des
évolutions bassement empiriques. Non seulement en tant
qu’acteurs sociaux, mais même en tant qu’analystes
académiques, fine finaliter nous n’avons pas affaire à
des abstractions théoriques, mais à des individus
concrets. La vieillesse, « ça » n’existe
pas, si ce n’est sous forme d’une élucubration
essentialiste, extraite, de manière éclectique, d’une
série précise de rencontres singulières.
Même les « vieux en général » ne sont
qu’une illusion d’optique objectiviste. Seules
existent, aussi bien en fin de compte qu’au départ, des
personnes particulières dans un espace-temps donné.
Parler au singulier du problème intergénérationnel
n’est possible et plausible qu’à un niveau
d’abstraction extrêmement élevé.
Penser qu’en parlant ainsi on aurait mis du doigt sur une
réalité substantielle, dotée d’une solide
signification univoque et universelle, serait une aberration absurde
et ne mènerait pratiquement nulle part.
Ce rappel de
quelques vérités onto-épistémologiques
pour dire qu’un véritable problème ne pouvant
jamais être global, les solutions ne peuvent qu’être
locales. Le respect pour les vieux qui est au cœur du
culte des ancêtres, loin de représenter une valeur
universelle, fait figure d’une logique impraticable hors de son
lieu propre. Inutile, par conséquent, de vouloir
restaurer un type de "vénération" pour les
aînés quand les conditions concrètes qui
justifiaient le mode d'insertion sociale des personnes âgées
ainsi vénérées n'ont plus cours. Ou, à
supposer qu'on veuille renouer avec ce type, alors il faut réinventer
des conditions analogues à celles qui l'ont produit en
première instance et qui l'ont porté tout au long de sa
vie utile. Faute de quoi, incapables d'être insérés
dans les trous carrés qui se dessinent désormais sur le
sol social, les pieux ronds pour lesquels on prêche resteront
des voeux pieux. Pour parler en systémicien: vous ne
pouvez pas maintenir indéfiniment une partie significative de
votre ensemble social en porte-à-faux total avec le Tout
auquel elle appartient. Si les modes de production et de
reproduction qui légitimaient "le culte des ancêtres"
n'ont plus lieu, il ne faut pas rêver d'un retour en arrière
au bon vieux temps. En bonne socio-logique, on ne peut pas
avoir la lettre "A" sans l'esprit "A" - et vice
versa: il est impossible de combiner une infrastructure "B"
avec une superstructure "A" . Dans la forêt
équatoriale du Congo des chasseurs-cueilleurs pygmées
vivent en symbiose partielle avec leurs voisins bantous, agriculteurs
sédentarisés de leur état. Les premiers,
n'en ayant pas sociologiquement besoin, ignorent le culte des
ancêtres, les seconds ne sauraient s'en passer. Mais le
seul moyen de convaincre un Pygmée de montrer plus de respect
rituel pour ses aînés serait d'en faire un Bantou, de le
délocaliser de sa petite bande aux relations humaines aussi
symétriques que synchroniques, pour le relocaliser dans un
grand village, structuré en strates hiérarchiques bien
distinctes et faites pour durer.
Et puisque nous parlons du
facteur « temps », notons que la socio-logique au cœur
du « culte des ancêtres » est aussi une
chrono-logique . Si les apparences pourraient faire croire, à
première vue, que les Pygmées n’ont aucun sens du
temps, vu de plus près il faudrait dire que ce type de société
vit à ce point dans et pour le présent, que le passé
et l’avenir, même immédiats, pèsent peu.
Chez les Pygmées, par exemple, comme d’ailleurs auprès
de leurs homologues (post)modernes, les Hippies et autres New Age
Travellers, on n’observe aucune idée d’un Passé
(lointain) qui fut plus que parfait ou d’un Avenir (proche) qui
pourrait être mille fois mieux que le présent. Ni
nostalgie normative, ni utopie apocalyptique. Chez les mêmes
Pygmées, une fois morte, une personne rejoint, en monade, le
monde mythique et ne représente aucunement la dernière
maille d’un chaînon généalogique
pluriséculaire. Un arbre généalogique sert
à montrer que votre lignage a pris racine sur place depuis des
temps relativement éloignés, sinon absolument
immémoriaux. Mais quand on bouge en permanence et quand
la Forêt est le Père de tout le monde, même un
arbuste lignager n’aurait pas de sens. Chez les Pygmées,
on a pu constater non seulement une quasi-égalité des
sexes adultes, mais même que les vieux ne valaient pas
nettement plus que les jeunes et vice versa. Une valence
négative attribuée à l’enfance et une
valorisation positive de la vieillesse est le « fait »
d’une culture où, de fait, plus on vieillit plus on vaut
pour la survie du groupe. Si le socle sociologique du "culte"
des ancêtres est une compétence croissante,
chronologiquement parlant, c’est le temporel et nullement
l'Eternel qui est au coeur de la liturgie ancestrale.
Cette
thèse semble, à présent, tellement évidente
du point de vue purement phénoménologique que le vrai
problème est de rendre compte de ce qui, sociologiquement
parlant, semble être une théologisation indue, une
sacralisation illicite que des données strictement humaines ou
profanes ont subie entre les mains de certains interprètes.
Donc avant de décrire positivement la réalité
empirique du phénomène et d'en tirer les leçons
qui s'imposent, il nous incombe d'écarter les interprétations
qui ont pu la dénaturer.
* *
*
Un respect raisonnable bien
en deçà d'une vénération
véritable
D'abord il faut bien se rendre compte en
général du caractère inéluctablement
ethnocentrique des grandes catégories dont les cultures se
servent pour découper, à leur façon et en
fonction de leurs propres causes, le flux phénoménal –
le panta rei évolutif comme aurait dit Héraclite.
On peut penser, par exemple, aux distinctions faites par la modernité
occidentale, entre l’économique, le social et le
culturel, qui n’existaient pas telles quelles dans la tradition
moyenâgeuse et qui n’ont pas d’équivalent,
même pas embryonnaire et encore moins exact, dans pas mal de
cultures non-occidentales. Cette relativité catégorique
ne veut pas dire qu'il serait possible, en principe, d'épouser
de près la cosmogénèse sans aucune catégorie
et encore moins qu'on pourrait déterminer objectivement des
degrés d'ethnocentricité (certaines grilles d’analyse
re-présentant plus fidèlement que d’autres un
Réel prétendument déjà là, hors
toute approche analytique). On ne peut pas se passer de tout
découpage et, à un certain niveau d'analyse
épistémologique, cela n'a pas de sens d'insinuer que
certains découpages sont moins conditionnés que
d'autres. Nous disons tout simplement que, si on peut supposer
que le Tout Humain fait système, ses grands sous-systèmes
sont loin d'être aussi univoques et universaux que certains
savants l'imaginent. L'Occident, nous venons de le voir, a pris
l'habitude depuis un certain temps, de distinguer "tout
naturellement" entre le religieux, le politique, le social et
l'économique. D'où, entre autres, des dichotomies
qui lui semblent aller de soi: le sacré versus le profane,
l'Eglise versus l'Etat, la foi versus la science etc.
Or,
on ne saurait trop insister sur le fait qu’il y a des
cultures - des Pygmées ou des Bushmen, par exemple - où
il n'y a aucun sens plausible de parler savamment de l'existence d'un
secteur économique, même rudimentaire. Les
indigènes de l'Amazonie (du moins ceux dont parle Clastres )
ont choisi de ne pas mettre un seul doigt dans l'engrenage proprement
politique. Ils se retrouvent non pas « sans Etat »
(une expression équivoque parce qu’elle positive des
peuples qui en ont), mais tout simplement chez eux, délibérément
à côté du phénomène « Etat
». Plus près de nous, on sait que les Musulmans
trouvent incompréhensible et même répréhensible
le clivage instauré par les Chrétiens entre la société
civile et la sphère religieuse. (D’où
l’impossibilité de traduire la sharia par la « loi
» puisque cette dernière, qui n’est qu’une
partie de notre système, fait figure du Tout chez eux –
à l’instar de la torah juive.) Donc on peut se
demander si le religieux tel qu'il a été défini
et délimité dans la tradition occidentale, était
la grille d'analyse la plus adéquate pour re-présenter
le potentiel significatif du matériel africain. Les
témoins les mieux placés pour répondre à
cette question sont les Blancs qui ont eu affaire pour la première
fois aux Noirs d'Afrique . A cet égard, le doute n'est
pas permis: la plupart des premiers missionnaires, par exemple,
cherchant à traduire la Bible et/ou à asseoir leurs
croyances dogmatiques et leur codes moraux sur des pierres d'attentes
indigènes, font état des grandes difficultés
qu'ils ont éprouvées. En effet, les «
esprits » indigènes ressemblaient peu aux "vrais"
esprits de la philosophie scolastique et de la théologie
tridentine. En outre, les esprits africains de grande envergure
étaient loin de se représenter ce que les missionnaires
expatriés entendaient par Dieu ou le Diable. Dans pas
mal de cas, l’évidence empirique empêchait
l'observateur de mettre en oeuvre sa distinction tranchée
entre des mânes et des esprits qui n'auraient jamais été
humains. En effet, à l'instar d'un Charlemagne ou d'un
Barberousse en Occident, de fortes personnalités anciennes
finissent, aux yeux des Africains, par prendre figure peu humaine,
jusqu’à miroiter le non-humain. De surhomme on
devient surhumain tout en restant humainement accessible aux simples
mortels.
Rien ou presque, non plus, dans les traditions
locales portant sur les « esprits ancestraux » qui se
rapprochait de la croyance catéchistico-catholique de l’époque
en une âme intrinsèquement immatérielle et
destinée à une immortalité théocentrique
au ciel. Tout mort en Afrique ne devenait pas automatiquement
un ancêtre – ce privilège était surtout
réservé aux vieux, notables de leur vivant – et
aucun mort ne se retrouvait au Ciel pour l’éternité
: les morts partaient pour un village qui ne se trouvait pas très
loin de leur village d’origine, d’où, d’ailleurs,
on en faisait revenir certains par des rituels ad hoc afin de les
avoir à portée de main… Un aîné
difficile pouvant encore faire des difficultés après
son décès, les siens avaient intérêt à
savoir où ils pouvaient le contacter et, par de petits
sacrifices, le rendre moins compliqué !
Si certains de
ces apôtres et témoins de la première heure
conclurent calmement que l'Afrique était a-thée,
d’autres la voyaient carrément sous l'emprise de Satan.
Néanmoins, si des sauvages simplistes allaient pouvoir
comprendre quoi que ce soit à des subtilités
scolastiques dans lesquelles les vérités révélées
avaient été emballées, il fallait bien bâtir
sur le peu qu'il y avait sur place. La Bible et les catéchismes
finirent donc par être traduits en langues indigènes.
Et Nzambi un simple personnage ancestral des Bantous de devenir le
Dieu des Catholiques et Esu, un esprit espiègle des Yorubas
nigerians, le Diable des Protestants.
La deuxième
génération de missionnaires fut plus conciliante envers
ces différences de taille (ou moins consciente de leur
gabarit?). Elle finissait même par trouver dans
l'animisme païen des points d'appui positifs pour la religion
révélée. Les premiers intellectuels
africains (pour la plupart des prêtres, férus de
philosophie et de théologie et parfois anciens séminaristes
ou des laïcs fortement imprégnés des concepts d'un
christianisme très fin XIXième siècle), piqués
au vif par des insinuations dénigrantes des Blancs,
cherchaient à réhabiliter une Afrique ancestrale
bafouée . Mais il était souvent trop tard.
Les voies inédites de l'Afrique et sa voix véritable
avaient été étouffées sous l'effet
rétroactif des écrits chrétiens et le lavage
scolastique des cerveaux cléricaux. Des philosophes
bantous s'efforçaient d’expliciter, à partir des
proverbes populaires, la même philosophie pérenne que
les néo-thomistes projetaient sur le Moyen Age. Des
théologiens africains s'acharnant sur leurs souvenirs
d'enfance et, s'appuyant sur quelques conversations
(grandes)parentales, prouvaient, non seulement noir sur blanc mais
Noir contre Blanc, que l'Afrique avait été
judéo-chrétienne avant la lettre, puisque et malgré
les apparences, ele aussi avait cru aussi bien dans un Dieu Créateur
que dans l'immortalité de l'âme. Les chantres de
la négritude arrivaient même à convaincre des
Blancs (trop) enclins à sangloter sur la décadence de
l'Occident que l'Afrique, n'ayant jamais renoncé à
sa foi dans les esprits et à sa croyance dans les sorciers,
était incorrigiblement spirituelle et supérieurement
religieuse. Sa spiritualité, opinaient certains, pouvant
même un jour sauver la civilisation moderne de sa perversion
matérialiste et athée.
Que de contresens
dans toutes ces élucubrations et surtout que d'escamotage de
l'épaisseur empirique des données de terrain. Ce
n'est que de nos jours qu'on commence à réfléchir:
-
sur le fait que les langues africaines n'ont pas de mot pour
"religion" et donc que la distinction entre le religieux et
le non-religieux n'a tout simplement pas lieu; qu'il n'y a pas moyen
dans ces mêmes langues, et par conséquent dans les
mentalités qu'elles articulent, d'opposer "croire" à
"savoir" . En Tanzanie, "mes"
Wakonongo ne disaient pas "nous savons que 2+2=4 mais nous
croyons qu'il y a des sorciers", ils parlaient dans les deux cas
de "savoir" (kujua) - d'où la traduction en swahili
du « Je crois » du Credo par un verbe d'origine arabe
na-sadiki;
- sur le fait ausssi que les phénomènes
traduits en nos langues par "esprits" (et donc assimilés
à des réalités supra-humaines, des intelligences
aussi supérieures qu'immatérielles, créées
par Dieu) ne sont, en fait, que des modèles aux traits
personnels, construits par les Africains pour faire face,
concrètement, à des forces majeures. Prenons le
cas des Wabungu, des voisins de mes Wakonongo. Ayant eu affaire
au tournant du siècle à la variole, ils se sont fait
une idée instrumentale du problème ainsi que de sa
solution. A partir d'éléments tirés du
seul domaine qu'ils géraient déjà de manière
adéquate, à savoir celui, non pas de la Nature et des
choses, mais des rapports humains, ils ont élaboré un
modèle aux traits personnels. Quoi de plus "naturel"
(c’est-à-dire de socio-culturellement préprogrammé),
dans ces circonstances, qu'un discours théorique et des
mesures pratiques en termes d’acteur individuel ? Ndui ni
mtu: "la vérole est une personne" disaient-ils .
Ils auraient pu dire « âme » ou "esprit"
ou "virus" puisque ces mots existaient : muzimu et roho –
ce dernier d'origine arabe - et dudu. Mais ils n’ont pas
choisi de le faire. Et nous devons refléter et respecter
leur choix en cherchant à lui donner sa raison. La
variole devenait ainsi une réalité dotée de
compréhension et de volonté avec laquelle, en
conséquence, on pouvait négocier. Et,
effectivement, on donnait à Ndui, à la personne de la
variole, un poulet pour qu'elle s'en aille chez les voisins!
Mais il ne serait jamais venu spontanément à l'esprit
des intéressés de nommer l'épidémie en
termes purement matériels ou "objectifs", de
désigner la variole comme un virus et encore moins d'en parler
comme une divinité en bonne et due forme canonique.
D'ailleurs, ils n'en parlaient même pas en termes d'une
personnalité aussi complète que l'original humain.
Car, pour les besoins de leur cause, il suffisait que ndui soit
compréhensif et conciliant. Qu'il soit grand ou petit,
de sexe masculin ou féminin, constituaient à leurs yeux
des considérations, sinon oiseuses, du moins purement
accessoires. Harcelés par des questions d'ethnographes
expatriés portant sur une prétendue nature profonde et
les traits spécifiques de l’esprit en question, les
Wabungu, polis et ne voulant pas décevoir l’attente de
leurs interlocuteurs, pouvaient faire écho à des
ouï-dire ancestraux ou inventer sur le champ des réponses
idiosyncrasiques. Ainsi les uns répondaient que ndui
était petit, vieux et poilu tandis que les autres affirmaient
qu'elle était grande, glabre et jeune. Mais puisque ces
contradictions étaient tout aussi induites par le dehors
qu’innocentes en elles-mêmes, insinuer que les Wabungu se
contredisaient serait foncièrement injuste. Nos
questions n'étant pas les leurs, les Wabungu n'avaient pas à
y répondre de manière plus cohérente. Leur
modèle personnel fonctionnant suffisamment bien en termes
d'intelligence et de volonté - peu importait à leurs
yeux que la variole soit masculine ou féminine, noire ou
blanche... et encore moins qu'elle ressemble un peu (mais en beaucoup
plus primitif), à un esprit platonicien ou au diable
scolastique.
- sur la possibilité que les observateurs
occidentaux (peut-être parce que peu participants) aient réussi
à transformer en un Dieu (le leur), une figure qui n'était
qu'un Ancêtre ; en effet la plupart des figures ancestrales,
transformées en autant d’équivalents
embryonnaires de la divinité néo-thomiste, ne
représentaient en termes d’épaisseur
ethnographique qu’une simple symbolisation de la réalité
du troisième âge. Evans-Pritchard, par exemple,
n’a pas pu voir dans Mbori, le symbole suprême des
Azande, autre chose qu’une pars pro toto, représentation
du poids sociologique prépondérant des vieux et du
passé dans cette société congolaise.
- sur l’éventualité que la vision
africaine de l'homme (individu et espèce), tout en étant
plus complexe que l'anthropo-logique occidentale, ignore l'idée
d'une immortalité immatérielle. Si cette
préoccupation philosophique avait été la leur,
ils auraient logiquement postulé que toute personne morte
devrait accéder au statut ancestral. Or, en fait, seuls
les notables devenaient de vrais ancêtres - preuve de nouveau
que le phénomène est de nature sociologique.
L’anthropocentrisme foncier des cosmologies africaines explique
aussi, en partie, le peu de préoccupations créationnistes
dans la mythologie africaine ainsi que l'absence d'eschatologie et
surtout d'apocalypse. Les morts qui ne sont jamais morts pour
de bon, loin de partir définitivement pour un Ciel
théocentrique et spirituel, ne vont même pas très
loin : le village où ils habitent, en attendant leur retour
éventuel au village où ils habitaient de leur vivant,
se trouve soit tout près sous terre, soit un peu au-delà
des collines qui se profilent à l’horizon.
L'Afrique
ancestrale aurait pu nous dire énormément de chose,
sûrement nous interpeller et, éventuellement, nous
inspirer tout autrement. Malheureusement, les générations
précédentes à l’écoute de l’Afrique
étaient trop préoccupées à y trouver un
écho de leurs propres valeurs. Pire, elles n'ont que
trop réussi à inculquer ces mêmes préoccupations
à toute une génération d'intellectuels africains
qui tournent en rond au-dedans du paradigme établi par
l'Occident à l’époque, mais désormais tout
à fait dépassé. Le catholicisme candide du
XIXe siècle semble tout aussi loin de l’esprit
évangélique que de la lettre agnostique de la théologie
postmoderne. Bien qu'il ne faille souhaiter à aucun
peuple d'être colonisé culturellement par un autre, on
peut imaginer ce que serait une Afrique cherchant à
s'identifier face à la Chine, au Japon : nul besoin alors de
se montrer plus catholique que le Pape en face de cultures pour qui
Dieu n'est rien et les Ancêtres tout !
D'une institution
intégratrice à une structure pathogène
Voilà
pour le mal nommé "culte religieux des esprits
ancestraux"; voici à présent le bien nommé
« respect réaliste pour les autorités
ancestrales". Bien que mes Wakonongo - cultivateurs sur
brûlis de la Tanzanie profonde - aient abandonné depuis
au moins une génération "le culte de leurs
ancêtres" au moment où je les ai fréquentés
vers la fin des années soixante, leur enracinement empirique
était encore résiduellement visible. Quand un
ensemble social – le résultat d'un compris dans les
rapports de forces qui a pu durer des siècles - se disloque,
certaines de ses parties, quoique condamnées, peuvent traîner
encore un temps et continuer à causer des dégâts.
Tout au début de mon séjour, je m'apprêtais à
photographier - discrètement car j'imaginais que les gens,
convertis au catholicisme, n'aimeraient pas trop que je m'y intéresse
de près - ce que j'avais pris pour un petit temple dédié
aux esprits ancestraux. Mais le gamin qui m'accompagnait me
désillusionna en demandant pourquoi je m'occupais des pièges
à rat! Un peu plus tard, voyant un matin quelques
brindilles en forme de wigwam à gauche de la porte d'entrée
de ma voisine, plutôt que de lui demander si elle croyait aux
ancêtres (ce que j’imaginais devoir provoquer une réponse
évasive sinon négative), je crus plus futé de
lui demander si elle avait versé un peu de bière pour
l'esprit de son père défunt. Etonnée, elle
répondit qu'il fallait mettre de l'eau et pas de l'alcool sur
des pousses de papaye et surtout les protéger des poules par
des branchages! Ailleurs en Tanzanie dans des coins encore plus
éloignés de la modernité que l'Ukonongo, j'ai pu
néanmoins photographier des vestiges du "culte des
ancêtres". Mais il n'y avait manifestement plus rien
de pareil chez les Wakonongo, qui avaient accueilli la civilisation
chrétienne à bras ouverts (peut-être sans trop
réfléchir aux coûts socio-culturels cachés).
Parmi mes premiers chocs transculturels chez les Wakonongo :
un comportement que j'ai pris d'abord pour l'égotisme des
vieux. J'avais ramené de la ville du fromage et j'avais
fabriqué sur place au village des caramels avec du lait
condensé, voulant faire goûter aux enfants du cru
quelques delicatessen du monde moderne. Mais les wazee, les
notables, protestèrent énergiquement: les primeurs leur
revenaient de droit ! J'ai mis du temps à comprendre que
la gérontocratie fut aussi naturelle chez les Bantous qu'elle
est encore chez les babouins : une fois installée en équilibre
dans la niche qui lui convient, une culture, pas plus que la nature,
ne fait de saut périlleux. Le souvenir de leur
incontournable utilité publique justifiait, aux yeux des vieux
(et même aux yeux de leur communauté locale) leur
revendication d'être le mieux servis et en premier lieu.
Et c'est en partie mes propres souvenirs d'enfance ouvrière où
les adultes, les gagne-pain, avaient souvent seuls droit à la
viande, qui m'ont fait bien comprendre le bien-fondé de la
réaction spontanée de mes braves vieillards
konongo.
Autre contraste interculturel: les rares fois où
je me résignais à prendre des photos, les vieux
s'asseyaient tout naturellement en avant, leurs fils se mettaient
debout derrière eux et leurs petits-fils se débrouillaient
pour se faire voir quelque part à l'arrière-plan .
Dans mon village tanzanien, que ce soit lors des réunions,
politiques ou traditionnelles ou le dimanche à l'église,
il y avait toujours plus d'hommes que de femmes, plus de «
senior citizens » que de jeunes. D’ailleurs les
wazee se montraient souvent étonnés, pour ne pas dire
incommodés, de me voir insister pour que les femmes
participent activement aux palabres villageoises ou que les enfants
assistent en nombre aux cérémonies religieuses.
Chez
les Wakonongo, c'était le monde à l'envers - du moins à
l'envers du mien! Que de fois n'ai-je pas croisé des
"vieux" en train de conseiller les "jeunes", leur
montrer comment construire une case ou tailler une manche de houe,
leur signaler les endroits où poussaient des remèdes ou
les emplacements propices au piégeage. S'ils venaient
aux travaux collectifs c'était pour les honorer de leur
présence et non pour donner un coup de main; s'ils assistaient
aux festivités c'était pour occuper les places
d'honneur et non pour y faire le clown. Dans les palabres -
fréquentes et orchestrées de manière quasi
liturgique par les vieux - c'étaient les notables qui avaient
la dernière parole décisive dans le règlement
des querelles entre familiers ou des différends entre
voisins. Enfin, je n'ai jamais rencontré en brousse de
jeune guérisseur et je n'ai pas entendu parlé de
sorcier jeune. Si déjà le premier des jumeaux à
sortir du ventre maternel fait figure d'aîné à
l'égard de son cadet, la vieillesse est plus une question
sociale que physiologique. Bien que n'ayant à l'époque
qu'une bonne vingtaine d'années, on me traitait déjà
de vieux (mzee) c’est-à-dire de "notable".
Dans
un certain type de société donc et à un moment
donné, en vieillissant on voit mieux et pour cela même
on est mieux vu. Par contre dans d'autres sociétés
vieillir n'apporte rien de vraiment indispensable du côté
du savoir ou du savoir-faire que ce soit pour soi-même ou les
siens. Et puis il y a des sociétés où,
comme c'est le cas chez nous, les vieux semblent provisoirement
dépassés par l'évolution, tant matérielle
que morale, voire métaphysique, de leur monde . Cette
position ou portée sociale du vieillissement est accompagnée
d’une psycho-logique certaine. Là où la
contribution des vieux à la gestion des affaires humaines et
au management du milieu naturel est absolument vital, ils tendent à
se prendre et à être pris très au sérieux.
Les wazee chez les Wakonongo étaient réservés
sans être rigides; des patriarches impérieux, mais pas
des autocrates arbitraires. Le terrain de l'appréciation
psychologique est des plus subjectifs et des plus sensibles. A
juste titre les Africains prennent aussi mal notre insinuation qu'ils
ignorent le mariage "par amour" que nous leur accusation
d’une ignoble insensibilité responsable de l’enfermement
précoce de nos vieux dans des mouroirs. Et pourtant, a
priori, il semble logique de supposer qu'il y a autant de
psycho-logiques qu'il y a de socio-logiques. D'où mon
impression que le respect des jeunes Wakonongo pour leurs aînés
et la qualité des rapports de ces derniers avec leurs cadets
n'était pas du même ordre affectif que celui en cours
dans ma propre culture. D'où mon insistance dans
l'exorde de ce texte sur le fait que les personnes âgées
en Europe mettent des gants avant de conseiller de plus jeunes
qu'elles, là où leurs homologues Konongo pontifiaient
sans crainte. L'existence assez répandue en Afrique
d'une parenté de plaisanterie entre la génération
des grands-parents et leurs petits-enfants a une fonction
psycho-sociologique qu'il ne faut pas confondre avec la familiarité
irrévérencieuse qui caractérise désormais
au Nord les rapports entre des bons papas gâteux et les jeunes
cadres dynamiques qu'ils ont procréés. Mais
clôturons ici cette parenthèse psychologique. Si
nous l'avons ouverte ce n'était pas pour l'explorer à
fond, mais tout simplement pour signaler que nous n’ignorions
ni son existence ni son importance. Néanmoins ici nous
parlons en socio-anthropologue et pas en psycho-logue!
Il
n'empêche que - signes des temps qui changeaient - les vieux
Wakonongo se plaignaient amèrement: j'étais le seul à
les écouter encore, à prendre leur parole pour
évangile, à suivre leurs conseils à la lettre.
Jeunes, ils avaient fait preuve d'humble patience et de retenue
respectueuse à l'égard des notables, sachant que
l'heure viendrait où ils prendraient leur place. Et
voilà que cette place, loin d'être une sinécure,
perdait de plus en plus de sa pertinence. De tous temps, sans
doute, les vieux se sont plaints des choses qui changent pour le
pire. Mais en l'occurrence il s'agissait d'une véritable
révolution à la base et non plus d'une évolution
dominée d'en haut. Les modes de production matérielle
(engrais, outillage...), les gadgets et les machines (radios,
vélomoteurs...), les structures politiques (abolition de la
chefferie, omniprésence du parti unique), les systèmes
de socialisation (disparition de l'initiation et des sociétés
secrètes, apparition de l'école et des coopératives
purement commerciales), une multiplicité d'institutions,
d'idéologies nouvelles et d'individus inédits (des
dispensaires et des magasins, le christianisme et l'islam, des
politiciens et des catéchistes, des infirmiers et des
animatrices rurales) et, pour tout couronner, la déliquescence
des moeurs traditionnelles (filles-mères, divorcé(e)s,
femmes possédées, adolescents dévoyés, et
comble de tout, des jeunes plus riches et plus instruits que leurs
aînés). Vraiment leur monde n'était plus ce
qu'il avait été de temps aussi immémoriaux que
mémorables. D'où un raidissement de leur part et
le dernier soubresaut d'une institutionnalisation du vieillissement,
condamnée à plus ou moins brève échéance.
En
attendant, cet ultime baroud d'honneur peut faire des dégâts.
Dans une étude ethnologique que nous avons coordonnée
à Yasa Bonga au Zaïre à la fin des années
quatre-vingt, les ancêtres (vivants!) avaient fini par
constituer une structure pathogène. Les jeunes et les
évolués craignaient de revenir au village à
cause des exactions commises à leur égard par leurs
oncles maternels, les notables locaux. Le décalage entre
l'avancée de la jeunesse et le recul des vieux (en termes
d'avoirs économiques et de savoirs performants) risquait de
déchirer la société. Lors des nettoyages
rituels des communautés villageoises effectués par des
équipes d'anti-sorciers, les vieilles personnes étaient
particulièrement visées. Cela faisait évidemment
l'affaire des jeunes. Néanmoins, comme j'ai tenu à
le souligner à ceux qui trouvaient que cela n'était que
juste et bon, à force de s'acharner contre les vieux, on
risque non seulement de ne s'attaquer qu'aux symptômes d'un
malaise social, mais surtout de produire une caste de vieux parias en
poussant jusqu'au bout ce processus de désolidarisation.
Les vieux sont peut-être empiriquement moins méritants
et leurs exigences moins recevables. Mais en faire des boucs
émissaires attitrés, surtout là où ils
ont peu d'alternatives d'en sortir vivants - les pensions étant
inexistantes et les institutions d'accueil rares - c'est résoudre
un problème en y substituant un autre qui pourrait se révéler
plus grave encore. Il est à espérer, avant que
ces sociétés en arrivent là, que de nouvelles
formes de solidarité intergénérationnelle voient
le jour.
Les Africains n'ont jamais vénéré
leurs ancêtres – pas plus, d’ailleurs, que d’autres
cultures ayant élaboré le même type de société
villageoise. Pendant des siècles, sinon des millénaires,
ils leur ont accordé le respect qui leur était
effectivement dû. Aujourd'hui quand tout semble basculer
vers une fuite éperdue en avant, il faudrait que les plus
visés, les vieux eux-mêmes (re)inventent des rôles
qui épousent de près les nouvelles données du
jeu social. C'est chose faite (ou presque !) au Nord où
le troisième âge s’est réorganisé ad
intra (clubs, syndicats, revues…) et s’est (re)trouvé
un rôle ad extra sous forme d’éco-conseilleurs, de
« senior consultants », ou tout simplement de
grands-parents (re)devenus indispensables pour la survie de leurs
enfants et petits-enfants. Il ne faudrait pas que le Sud soit
en retard d'une révolution inédite. Cela ne veut
pas dire que le troisième âge africain doit singer à
l’identique les formes identitaires en voie d'élaboration
par son homologue occidental. Mais, au bas mot, cela veut dire
que le respect dû à une classe d'âge ne peut pas
trop s'éloigner de sa réalité empirique, de son
poids effectif. On peut discourir, entre autres, en philosophe
ou en psychologue, sur des sentiments, nobles ou ignobles, dont les
hommes font preuve entre eux. Le sociologue aimerait rappeler
tout le monde à un certain réalisme sociologique.
Pas de mentalité sans milieu et réciproquement.
Les valeurs et les visions du monde sont le résultat ou le
reflet des mondes aussi concrets qu’incompressibles. Qui
vult et finem vult et media : un certain type de respect (et le
respect en général, ça n’existe pas
concrètement) ne peut pas avoir lieu hors le contexte adéquat.
* *
*
Une
dernière remarque - et qui, au vu de l'engouement actuel pour
des enjeux environnementaux, va dans le sens de cette prospection
pour une relocalisation socio-culturelle plus réaliste du
troisième âge: les convictions et les comportements
d'une culture à l'égard de ses vieux sont intimement
liés à la qualité de son approche de la nature.
Nous l'avons dit: les ancêtres africains ne se (re)trouvent pas
au ciel auprès de Dieu, mais dans un au-delà au sein
d’un seul et même monde. Cette localisation
représente beaucoup plus qu'une simple curiosité de
géographie sacrée ou de topographie théologique.
Cela fait partie intégrante d'un Imaginaire qui préside
aux visions de et aux visées sur le monde. Un univers
soumis au régime ancestral est tout autre que le monde du
monothéisme militant. Les esprits oecuméniques
auront beau insinuer qu'au-delà des divergences théoriques,
les pratiques peuvent converger, on imagine mal que l'opposition
établie par la théologie chrétienne entre le
ciel et la terre, associée au dogme d'une fin définitive
de ce bas monde (pour tout individu à sa mort, pour l'humanité
au Dernier Jour), aient été sans répercussions
concrètes sur le comportement des croyants à l’égard
des valeurs terrestres.
Dans le monde ancestral, par contre,
peu de préoccupation avec le commencement du monde et aucune
avec sa fin. D'où cette absence relative de mythes
créationnistes qui a frappé plus d'un africaniste.
De toute façon, à l'encontre de ce qui se passe en
Occident où tous ceux qui ont suivi des cours de religion sont
au courant du concept de la création, l'équivalent en
Afrique était souvent réservé à une élite
d'initiés et donc était loin de faire partie d'un
bagage culturel minimum commun, du moins nominativement, à
tous les membres d'une culture donnée. Rien donc en
Afrique qui ressemble au Dieu Créateur du catéchisme
chrétien, confiant les objets vivants ou pas de sa création
à la gestion des individus humains pourvu que le bien commun
et d'autres droits élémentaires soit respectés.
Malgré une ambiguïté historique qui les a
foncièrement hypothéqués, les termes et les
théories du genre "animisme" ou "force vitale"
ont ceci d'exact: ils font écho à cette solidarité
substantielle de tout ce qui peuple le monde africain.
L'humain, le supra et l'infra humain (animé ou inanimé)
constituent en Afrique un monde qui est infiniment plus "un"
ou solidaire que nos distinctions, populaires et scientifiques, ne
nous permettent de l'imaginer. Que ce monde n'ait pas connu de
véritable commencement et ne soit pas appelé à
s'arrêter définitivement induirait certains à
parler d'un "éternel retour". Mais ce serait
là s'enliser avec Eliade et Cie dans des vues trop
mystico-métaphysiques. Au ras des villageois, il s'agit
tout simplement d'un cycle qui recommence continuellement. On
prend les mêmes et on recommence. J'avais l'impression
que mes Wakonongo, tout en faisant la pluie, avaient rejoint
intuitivement ce qu'on sait scientifiquement du cycle de l'eau: il y
a une quantité limitée, fixée immuablement.
De même démographiquement, à l'encontre de ce qui
se passe dans notre Imaginaire, les morts (humains ou animaux) ne
s'accumulent pas quelque part (ne serait-ce que dans l'Histoire),
pour constituer, en fin de compte, un immense contrepoids au peu de
vivants actuellement sur terre. Comme l'indique implicitement
la philosophie de la réincarnation, les êtres animés,
les humains surtout, constituent une sorte de numerus clausus.
Mais c'est un numerus clausus sui generis.
D'abord parce que tous les membres du cycle - les ancêtres en
attente et les vivants actuels- sont contemporains. Malgré
le fait philosophique d'une immortalité immédiate, les
morts dans notre imagination linéaire tendent à
s'étirer en longueur vers le passé ou à se
bousculer à la Fin des Temps dans le Grand Rassemblement du
Jugement Dernier. Dans la vision ancestrale, les ancêtres
sont non seulement pas très loin dans l'espace, ils sont
toujours là en même temps que leurs descendants.
Bien que l'expression in illo tempore soit désormais consacrée
à la description des temps primordiaux, elle peut induire
l'illusion d'une période mythique, préhistorique au
sens le plus fort du terme, où les paradigmes de la condition
humaine auraient été fixés pleinement et
parfaitement à tout jamais par les Ancêtres. Mais
il faut s'affranchir d'une impression "d'une fois pour toutes"
afin de rejoindre la conviction des acteurs indigènes pour qui
les Ancêtres ne sont pas de simples figurants des premiers
actes de l'anthropogénèse, mais des stars qui occupent
en permanence le centre de la scène. Cette place
centrale et permanente doit être soulignée, si nous
voulons sym-pathiser avec la portée écologique de
l'Imaginaire ancestral. Car ce dernier induit chez les gens une
disposition aux antipodes de notre sentiment de n'être que des
pèlerins dans cette vallée de larmes, des intendants
d'un Etre Suprême qui reviendra à la fin des temps
demander et surtout régler ses comptes. Ceux qui vivent
sous le régime ancestral ont la conviction agissante de n'être
que de simples usufruitiers de biens qui appartiennent en propre aux
ancêtres: ce sont ces derniers qui octroient la pluie, la
fertilité des champs, la fécondité des femmes,
l'abondance du gibier. Mais ces propriétaires ne sont
pas absents. Ils surveillent en permanence l'usage qui est fait
de leurs biens et sont toujours prêts à intervenir, à
sévir en cas d'abus.
Sans qu'il faille rendre la
gestion sauvage synonyme de saine et identifier le management
civilisé au catastrophique, il y a lieu de retenir l'existence
d'un lien intrinsèque entre le qualité du rapport à
autrui et la nature du rapport avec l'environnement.
* *
*
A rôle inédit, respect à inventer
Faut-il
conclure, peut-on conclure? Le recours à des mots
hybrides à base de traits d’union, fait souvent écho
à une volonté d’épouser la complexité
du concret. Ainsi on pourrait parler d’un phénomène
socio-culturel : la vénération cérémonieuse
pour des aînés vivants qui sont inséparables des
aïeux, partis provisoirement ailleurs, plutôt que
définitivement décédés. Ce
phénomène oscillerait entre deux pôles abstraits,
les idéaux-types du "culturel" et du "social".
Le premier est plutôt apparent et superficiel dans le sens
étymologique des deux termes. Dans un premier temps,
l'observateur inventorie des pratiques telles qu'elles se présentent
à lui. "Ce matin j'ai vu mon vieux voisin verser de
la bière indigène devant le seuil d'une case en
miniature qu'il avait construite à gauche de la porte d'entrée
de sa propre maison. Il m'a dit que le devin avait rendu son
père défunt responsable de la maladie de son
petit-fils, mais qu'en se souvenant un peu plus de lui, tout
rentrerait dans l'ordre". Dans un second temps, ces
données donnent à penser. D'où un niveau
herméneutique: quelle est la signification la plus plausible
qu'on puisse faire de ce phénomène? Si j'ai
appelé ce stade "social", c'est qu'il me paraît
que le sens le plus crédible qu'on puisse élaborer à
partir du matériel empirique en question ne dépasse pas
les horizons de crédibilité fixés par une
certaine sociologie. Mon voisin gère-t-il
cérémonieusement les enjeux sociologiquement cruciaux
des rapports de force entre les générations ou fait-il
rituellement dans le religieux tel que défini par une certaine
philosophie et théologie scolastiques? Qu'est-ce qu'il
pense pouvoir faire en posant les gestes décrits?
Remettre un enfant sur pied en rétablissant le courant entre
un aîné dépité et les siens? Ou
transmettre au Dieu de la Bible (revu et corrigé par le
catéchisme), via une âme (qu'on espère déjà
au ciel, immortelle et immatérielle), une prière pour
la grâce de la guérison? Un commentateur peut
construire de grandioses châteaux en Espagne à partir de
modestes taupinières de terrain. Mais en plus du devoir
d’en démontrer la solidité spéculative, il
doit fournir la preuve plausible d’une certaine continuité
phénoménologique entre l’enracinement empirique
et ses élaborations lyriques. Il se peut non seulement
qu’il y ait un Dieu, mais qu’Il ait pu faire ce qui
paraît intrinsèquement impossible, à savoir
donner à des créatures matérielles le statut
d’esprits infinis. Mais ce qui nous fait problème,
c’est le lien direct de ces dogmes-là avec les données
du terrain africain.
Au lecteur de juger de l’étendue
de cet écart de crédibilité et si le traverser
ne demande pas un saut de foi aveugle et fondamentaliste.. Mais
en attendant et au bas mot le lecteur a dû se rendre compte que
le culte en question a des causes et des conséquences d'ordre
purement sociologique. Quoi qu'il en soit de leur éventuelle
portée métaphysique ou mystique, les rites et les
représentations humains ont un enracinement sociologique des
plus empiriquement manifestes. Si les vieux en Afrique ont été
respectés au point qu'on ait pu prendre ce respect ritualisé
pour une véritable vénération, c'est qu'ils
étaient respectables à cause d'un apport spécifique
matériellement et moralement indispensable à la survie
de leur société.
Les temps changent en Afrique
comme ils ont changé chez nous. Revenir en arrière
est impossible, nous sommes tous condamnés à aller vers
l'avant. Les vieux ne peuvent pas rester dans le bain aux mêmes
conditions d'antan. Mais afin de ne pas perdre la baignoire en
même temps que l'eau usée, il serait indispensable
d'aménager des espaces vitaux pour tout le monde en fonction
sociologique des temps nouveaux.
Epilogue prospective
Mes
enquêtes et études sur les enjeux et les évolutions
intergénérationnels datent des décennies
immédiatement avant et après les indépendances
africaines des années soixante. A l’instar des
jeunes générations qui, au Nord, ne cessaient d’arriver
plus haut et plus loin socio-économiquement que leurs parents,
le niveau de réussite des jeunes gens de cette période
récente de l’histoire africaine, traduite en termes de
pouvoir, de savoir et d’avoir modernes, laissait loin derrière
lui les plafonds atteints par leurs aînés, immédiats
ou lointains. D’où les phénomènes de
confrontations conflictuelles, ouvertes ou larvées , entre les
vieux et les jeunes qui ont marqué ces années-là.
Ce fut une période où l’impression des anciens de
ne valoir plus grand-chose faisait écho à leur perte de
poids notable au niveau infrastructurel, pour renouer avec la
terminologie marxiste. Si l’émancipation politique
de l’Afrique ne signifiait pas, loin s’en faut, «
tout pouvoir au peuple », l’observateur de l’époque
pouvait conclure néanmoins qu’une élite de jeunes
loups avait pris le pouvoir et que l’avenir était à
eux. Non seulement ils occupaient les postes administratifs,
des plus hauts aux plus bas, laissés vacants par les Blancs en
partance, mais ils investissaient en nombre pléthorique les
nouveaux créneaux qui s’ouvraient tous azimuts.
Les Eglises comme les entreprises, s’africanisaient à
des rythmes effrénés. Beaucoup espéraient
qu’en mettant toutes ses ressources humaines au travail,
l’Afrique allait rattraper son retard et se retrouver enfin
développée en l’an 2000.
Mais nous y
sommes déjà. Et pour trente-six raisons, le rêve
a tourné au cauchemar, surtout pour les jeunes nés dans
l’euphorie des indépendances. Leur situation
paraît aussi désastreuse que désespérante.
Passons sur l’hécatombe, matérielle, morale et
métaphysique, provoquée par le SIDA, bien qu’il y
aurait lieu de s’y attarder. Ne faisons qu’une
mention des enfants de la rue, des enfants-soldats, des enfants
drogués ou dealers de drogues, des enfants «
diamantaires », des enfants prostitué(e)s – les
uns plus désoeuvrés que les autres et qui, à la
limite, pourraient envier les enfants mis au travail forcé
ailleurs dans les pays du Sud. Ne parlons que des jeunes qui
restent plus ou moins rattachés sinon attachés à
leurs réseaux familiaux. Finie l’indépendance
économique et l’opportunisme épanouissant de la
génération précédente. Certes un
jeune peut, en s’inféodant à des filières
religieuses, échapper au carcan du clan, et aller
effectivement de l’avant en devenant, mettons, un marchand
mouride, voire avoir l’impression d’avancer
spirituellement en s’isolant dans une secte. Il arrive
aussi que des enfants rapportent gros à des parents qui
préfèrent ne rien savoir de l’origine de la manne
en question (salaire sexuel, butin de guerre, objets volés
…). A ce titre, comme leurs homologues de la Révolution
Industrielle , conscients de ce qu’ils (r)apportent, ils
peuvent ne pas toujours se laisser faire par leurs aînés
qu’ils continuent néanmoins à fréquenter.
Mais ailleurs quand vos chances de vous retrouver marié un
jour ou l’autre ou tout simplement de continuer à être
nourri et logé en parasite, dépendent du bon vouloir
d’un aîné dont le salaire (octroyé par ce
qui subsiste du secteur formel après le passage du PAS), doit
subvenir aux besoins de dizaines de jeunes parents, vous avez tout
intérêt à vous montrer respectueux et prévenant
à son égard. C’est dire que le «
culte des ancêtres » pourrait être de retour avec
une certaine forme de famille, comme étant une des seules
planches de salut fiables dans le naufrage général
.
Les chiffres en effet sont effarants. Prenons le seul
cas du Sénégal, un pays relativement béni et
parmi les moins anomiques du continent. 60% de la population a
en dessous de dix-huit ans ; 40.000 arrivent bon an mal an sur le
marché de l’emploi citadin dont l’absorption pour
la seule partie scolarisée (qui ne saurait pas se satisfaire
du seul secteur informel) exigerait des taux de croissance annuels de
10%. On comprend que les spécialistes qui ont étudié
le phénomène récemment parlent d’une
génération perdue, en même temps qu’ils
notent, significativement, un contrôle renforcé de la
part des aînés et des anciens de la famille
.
L’anthropologie prospective, si elle s’ouvre aux
perspectives d’avenir, n’est pas pour autant prophétique
! Il faut néanmoins, si on ne veut pas être
totalement dépassé, réfléchir aux
éventualités qui s’annoncent. Il m’arrive
même de penser que la bifurcation actuelle de l’Afrique
entre un individualisme anomique et un retour-recours au réseau
familial, pourrait éclairer d’avance une croisée
de chemin devant laquelle nous allons devoir nous orienter tous.
Si les anti-mondialistes n’ont pas gain de cause, nous
pourrions nous trouver dans un monde où le global gagnant se
figera sous forme d’une minuscule « overclass »
sinécurisée et où, en l’absence de
structures intermédiaires (entre autre étatiques)
fiables, une vaste « underclass » ne survivra que grâce
au ré-épaississement des structures locales. Ces
dernières pourraient parfois prendre la forme de communautés
associatives, relativement mobiles et peu autoritaires. Mais
certains signes laissent présager le retour, au moins
provisoire, de la famille étendue, organisée de manière
nettement plus rigide et verticale. Même si la maîtrise
biotechnologique de la procréation humaine rend redondant le
couple aussi bien que la famille classique, il n’est pas dit
pour autant que l’organisation du social local se fera
automatiquement de manière aussi volontaire que démocratique.
Les circonstances de demain, à l’instar des conditions
de l’Afrique d’antan, pourraient ramener à l’ordre
du jour sociétal une imposante revalorisation de la
vieillesse. A la limite, cette remise en orbite des aînés
pourrait être la fin logique d’un certain développement.
En effet, à moins de supposer que le Progrès est sans
fin , viendra un moment où les besoins, même
secondaires, étant satisfaits, la sage gestion des acquis par
des gens expérimentés reprendra la relève sur
une fuite en avant qu’on a pu imaginer un moment permanente.
Une des constantes fondamentales de la vie, voit les espèces,
une fois la phase initiale d’expansion rapide complétée,
continuer calmement sur la même lancée, avant leur
déclin définitif. L’espèce humaine
serait-elle la première à ne pas plafonner sa vitesse
de croisière sous le contrôle de pilotes bien rodés
? Si la réponse à cette question rhétorique
ne peut être que négative, alors le post-développement
plan qui, avant la fin définitive de l’anthropogenèse,
fera longtemps suite au bref moment de décollage que fut le
développement, risque de prendre une allure tout aussi
foncièrement « ancestrale » que la longue période
de pré-développement qui l’a précédé
!