Résumé: contre le piège d’une
approche géographique, holistique, systémique et pour
finir essentialiste du contraste entre le local et le global, ces
pages plaident pour un retour-recours à des grilles
éthologiques, phénoménologiques, personnalistes,
existentialistes, même si le prix à payer est un
nominalisme certain. On ne passe pas du local au global par un
simple agrandissement d’échelle. Les rapports des
hommes entre eux et avec leur environnement changent de fond en
comble au fur et à mesure qu’on s’éloigne
du local.
Plan: Des espaces personnalisés
Du local au global - un simple changement d’échelle?
Au risque d’être simpliste, soyons schématiques
En socio-logie on ne change pas d’échelle sans changer d’essence
Des espaces personnalisés
Il y
a une vingtaine d’années, je me trouvais à Pâques
avec un groupe de jeunes à Sapogne, un coin perdu de la France
profonde. Au nord, au-delà de la ferme délabrée
où on nous avait logés à l’extrémité
du village, une immense forêt sans issue; la seule sortie de ce
véritable bled était au sud où, au-delà
d’un pont, la route cantonale bifurquait à droite et à
gauche. Pour entamer la conversation avec notre voisine, une
paysanne sur la cinquantaine, je lui demandais où menait cette
route. Ayant compris que je lui parlais de la rue principale où
nous nous trouvions, elle répondait “chez Madame
Dupont”, une vieille dame qui habitait à deux ou trois
maisons de la sienne! “Non, la grande route” ai-je
rectifié, pensant sinon à Paris ou Lyon, à des
grandes villes de la région. “Je pense bien à
X et Y” disait-elle, nommant les hameaux les plus proches.
La brave dame, inféodée aux soins de ses deux ou trois
vaches, son cochon et sa basse cour, n’avait jamais quitté
Sapogne de sa vie. Son espace spontané était,
précisément, le sien. Le nôtre est
peut-être plus grand, mais peut-il être moins subjectif?
En quittant le local pour le global, certains imaginent qu’ils
sortent du relatif pour se rapprocher de l’absolu. Mais
il se pourrait que ce global-là ne soit qu’une
dangereuse illusion d’optique hégémonique.
Et si le global n’était que le local des notables d’un
village qu’ils voudraient planétaire?
En 1972, de
retour de l’Ukonongo en Tanzanie, mon premier terrain
d’anthropologue, j’ai eu la chance de recevoir de la main
d’un géologue belge, le Baron de la Vallée
Poussin, qui avait parcouru la région au début des
années trente, plusieurs cartes allemandes dressées à
la fin du siècle passé. Les dates de leur
parution m’ont permis de fixer avec une certaine précision
historique les généalogies des chefferies que j’avais
cueillies oralement. Car la plupart des noms des lieux qui
figuraient sur les cartes étaient des noms propres: Kwa Mbaula
ou Kwa Katenga, par exemple, veulent dire tout simplement “chez
le chef Mbaula” ou chez “le chef Katenga”.
Ici, le trait d’union dans l’expression “espace-temps”
est manifestement de rigueur. Mais peut-il y avoir un sens
spatial qui ne soit pas socio-historiquement situé? Et
si l’espace impersonnel que nous croyons avoir enfin découvert
n’était que le reflet d’un Imaginaire dont le
projet dépersonnalisant n’est qu’un leurre?
Pas de science sans conscience, disait Morin.
Si je remonte
plus loin à un des mes premiers tutorials avec Sir Edward
Evans-Pritchard en 1966 à Oxford, sortant de quatre années
de philosophie à Rome, je me rappelle le parallèle que
j’avais pu établir entre ses Nuer du Soudan et des
existentialistes allemands. En effet, l’idée tout
anthropocentrique du terroir des premiers et l’existentiale
spatiale de Heidegger ne différaient guère que par leur
degré d’explicitation épistémologique.
Ni l’une ni l’autre ne jouissaient de cette neutralité
politique qu’on suppose propre au concept scientifique.
Mais peut-il y avoir une notion de l’espace innocente de toute
cause humaine? A qui profite le discours de la
globalisation?
Revenons au présent. J’ai
pris connaissance de ce fameux trou d’ozone qui bée de
plus en plus au-dessus de l’Antarctique au moment même
qu’un trou se creusait dans le macadam devant ma maison.
Dérangé personnellement, cela fait belle lurette que
j’ai bouché le second, mais je n’arrive toujours
pas à me préoccuper profondément du premier.
Les remoux provoqués par un poisson qui sort sa tête de
l’eau vont en diminuant d’intensité. Si le
local nous fait réagir différemment du global, c’est
peut-être parce que la plupart d’entre nous ne peuvent
que les vivre tout autrement. Et si celui qui oppose le local
au global en termes d’un nombrilisme romantique versus une
géopolitique réaliste ne cherchait qu’à se
distinguer, comme l’aurait dit Bourdieu? De toute façon,
l’impact du global sur le local est rarement aussi direct que
ne le laisserait croire l’image d’une boule de billard
heurtant une bille d’enfant.![]()
Du local au global - un
simple changement d’échelle?
Bien que mes
exemples risquent d’avoir vendu la mèche, il me reste à
sociologiser l’écart qui sépare le local du
global et surtout à expliciter certaines des
conséquences de cette différence de nature. A
chaque milieu, dit le sociologue, sa mentalité. Des
lieux, des logiques et des langages se combinent en une spirale pour
créer et recréer en permanence des “ordres
locaux” . Indépendamment de la demande présente
d’une contribution anthropologique sur l’espace mondial
et même avant d’avoir été chargé
académiquement de l’environnement, l’approche
sociologique m’est apparue comme un va-et-vient incessant entre
une topographie et une topologie. Dans un premier temps, le
socio-anthropologue dresse l’inventaire d’un lieu donné.
Avec quelques idées ou hypothèses de travail en tête,
il descend sur le terrain où il décrira, grâce
surtout à sa participation observante, ce qui se passe, par
exemple, non seulement dans un village patagon, mais même dans
une association d’entomologistes parisiens. De retour, en
fonction des paradigmes qui lui paraissent le plus plausibles, il
s’efforcera de dégager les logiques à l’oeuvre
dans son matériel de terrain. Le langage de la paysanne
de notre premier paragraphe va de pair avec son lieu et en dit long
d’une certaine logique rurale tout court.
Selon son
penchant philosophique, plus ou moins avoué, les faits qu’il
établira à partir de ses données (ou celles de
ses collègues) feront figure aux yeux de l’anthropologue
soit de substances et/ou de structures sous-jacentes, responsables,
en dernière analyse, des (épi)phénomènes
cueillis à la surface culturelle des sociétés,
soit de simples régularités ou tendances,
représentatives non pas des principes profonds, mais de
classifications dont la crédibilité est fonction de
socio-historiques spécifiques. C’est ainsi que
l’idée primordiale que je me suis faite des phénomènes
de possession par les esprits auxquels j’ai participé en
Tanzanie, ne dépassait pas les horizons délimités
par l’enjeu global du (re)positionnement des femmes. Le
vieux missionnaire hollandais qui m’avait appris la langue
locale n’y voyait que de la fumée: “une fois
grandis, ces grands enfants que sont les Africains se rendront compte
que les esprits n’existent que dans leurs imaginations trop
fertiles”. Par contre, l’abbé tanzanien qui
m’avait accueilli chez lui, y contemplait les feux même
de l’Enfer. Les mêmes données lui donnaient
à penser au Diable du catéchisme de Trente, qu’on
lui avait vendu au grand séminaire dans les années
trente, comme plus vrai que vrai. A vrai dire, ni l’expatrié
ni l’indigène n’avaient participé de près,
comme j’avais pu le faire moi-même, à des séances
d’adorcisme, à des efforts à peine
ritualisés, de maîtriser sur place (c’est-à-dire
dans la personne de leurs victimes) les majini ou les mashetani en
question. A partir de cette expérience étoffée
du phénomène, j’essayais, d’un côté,
de persuader le Hollandais qu’il ne pouvait pas y avoir de
fumée sans feu, que les esprits jouissaient d’un ancrage
empirique certain, et, de l’autre, de convaincre le Tanzanien
que, jusqu’à preuve du contraire, les esprits, de toute
évidence empirique, répondaient à des réalités
“naturelles”, de l’ordre psycho-sociologique des
choses, et non pas aux supposées substances surnaturelles d’un
scolasticisme dépassé sinon décadent. La
réalité des esprits, sans être nulle, ne me
paraissait nullement diabolique, mais de facture purement humaine.
Néanmoins, le poids des paradigmes acquis est tel que je n’ai
réussi à persuader ni l’un ni l’autre de
mes interlocuteurs que l’idée que je m’étais
faite en fonction des données admises par tous les trois,
était la plus plausible. En effet, à quoi
s’adressaient les esprits quand nous réussissions à
les faire parler? Certain(e)s demandaient à fumer des
cigarettes... les miennes en l’occurrence. Des femmes
“comme il faut” ne pouvaient pas fumer d’elles-mêmes
en public, mais qui oserait refuser à un esprit cette
usurpation d’une prérogative masculine? D’autres
demandaient des robes - des robes qui étaient dûes par
le contrat du mariage aux épouses possédées,
mais que ces dernières avaient peu d’intérêt
à exiger de leurs maris de manière directement
confrontationnelle. Plus sérieusement, les esprits
permettaient une articulation améliorée des conflits
quotidiens qui opposaient par exemple des femmes dans un foyer
polygame ou les parents à des filles qui ne voulaient pas des
époux qu’on leur imposait.
Si je me suis attardé
brièvement sur la topologique que j’ai pu extraire de
mon relevée topographique des femmes à Mapili entre
1969 et 1972 , c’est que ce processus herméneutique
illustre bien la nature du rapport anthropologique entre le local et
le global. En disant que la possession représente un
équivalent local de l’émancipation féminine,
si je veux être épistémologiquement exact, je ne
peux que vouloir dire une chose, à savoir: que ce qui avait
lieu localement en Afrique est susceptible, par voie analogique,
d’être homologué avec ce qui va de l’avant
dans un lieu ayant sensiblement le même gabarit en Occident.
Ce que je ne peux pas dire, si je veux éviter les pièges
d’un ethnocentrisme culturel et d’un essentialisme
philosophique, ce sont les deux choses suivantes: d’abord, que
le cas africain doit être compris en fonction du cas occidental
qui ferait figure tant d’étalon que d’apogée.
Quoiqu’il en soit de mes convictions personnelles ou des causes
pour lesquelles je milite, en tant qu’anthropologue je ne peux
pas dire que l’émancipation féminine localisée
en Occident constitue désormais un point de passage obligé
pour n’importe quel autre projet similaire, sinon la norme même
pour tout autre. Ensuite, et plus aberrant encore, serait: 1.
de prendre un local (en l’occurrence l’Occident) pour le
global 2. ou de prendre tous les locaux comme des manifestions d’une
réalité sous-jacente.
Au risque d’être
simpliste, soyons schématiques:
Au premier niveau, le
local ou le culturel dans toute sa splendeur non seulement
diversifiée, mais à la limite incompressible; en deçà,
hors culture, un réel de référence, nettement
plus significatif, plus substantiel, plus univoque, plus universel
que le spécifique, le singulier ou le superficiel. Pour
les croyants, le carré solide est d’ordre surnaturel -
c’est la Révélation qui dicte sa Loi aux
(épi)phénomènes purement humains; pour le
Vatican, par exemple, une culture qui est triangulaire parce qu’elle
admet l’avortement ou une culture qui est circulaire parce
qu’elle permet l’euthanasie, représentent des
cultures à côté de la plaque...à côté
de la seule plaque valable, à savoir le carré, puisque
la Parole Divine Elle-même est carrée. Pour
d’autres croyants - j’allais dire “incroyants”,
mais épistémologiquement ils sont tous aussi croyants
que les premiers - le carré c’est la Nature, c’est
le Progrès, c’est la Modernité, c’est le
Global...que seule une culture carrée (en fait la civilisation
occidentale) respecte à la lettre. Une culture qui est
triangulaire parce qu’elle n’imagine pas qu’on
puisse produire de la pluie scientifiquement et une culture qui est
circulaire parce qu’elle croit pouvoir faire de la pluie en
sacrifiant des poulets noirs ne peuvent être désormais
que des curiosités historiques, puisque, grâce aux
techniques d’ensemencement des nuages, la culture occidentale,
en se conformant à ses mécanismes naturels, a réussi
à faire tomber de la pluie.
Pour l’anthropologue,
le niveau inférieur est tout simplement inexistant ou plutôt
son existence est une pure illusion d’optique induite par un
impérialisme culturel plus ou moins (in)avoué.
Puisqu’il n’y a rien hors culture, les réels de
référence sont tous et toujours des construits
intra-culturels:
En dépit des apparences
schématiques, l’anthropologue ne veut pas insinuer que
tous les locaux se valent. Il admet volontiers non seulement
que de fait certaines cultures, par plusieurs côtés,
pèsent plus que d’autres, mais que pour un individu
donné il ne peut y avoir en définitive qu’une
culture qui compte. Ce qu’il voudrait faire comprendre,
c’est que le global ne peut pas être le même pour
toute culture et que même pour une culture donnée, en
s’éloignant du local on ne se rapproche pas d’office
d’un global de plus en plus significatif et substantiel.
L’esperanto est un non-langage puisqu’il n’y a pas
encore de lieu mondial, et même à supposer qu’un
jour il y en ait un, tous ne s’en serviraient pas de la
même façon - pas plus qu’un patron et un
syndicaliste ne parlent le même français de nos jours.
La Condition Féminine étant un non-lieu il ne peut pas
y avoir une seule et unique logique féminine - c’est ce
que ne cessent de rappeler à leurs soeurs blanches,
bourgeoises américaines, tant les femmes noires des USA que la
plupart des femmes du Sud.
Pour le dire dans le jargon
abstrait de la théorie des systèmes: un Tout n’est
pas automatiquement plus grand que ses parties; beaucoup de Touts
sont en fait des parties qui se prennent pour le Tout et d’autres
n’ont que les apparences d’un Tout puisque leurs parties
pèsent plus que l’ensemble. Ce qui voudrait dire,
en ce qui nous concerne, d’un côté, que la
mentalité globale et ses matières mondialisées
ne sont souvent que le local propre à un certain milieu
internationalisé, et, de l’autre, représentent
tout autre chose qu’un anoblissement agrandi du local ou une
forme supérieure à laquelle des formes inférieures
devraient en principe se conformer. D’où un
troisième schéma:
Le globaliste
imagine que plus il s’éloigne du local, plus il rejoint
l’essentiel, là où le localiste a souvent
l’impression inverse: en quittant le local, il lui semble
n’atteindre que des généralisations qui n’ont
de profond ou de pertinent que le caractère abstrait du jargon
dans lequel on les articule.
Le globaliste (A)
imagine que les problèmes mondiaux reprennent ou englobent les
problèmes locaux, mais à un niveau planétaire;
le localiste (B) voit au contraire des ruptures de continuité
et des transformations radicales entre les enjeux locaux et les
questions internationales.
En socio-logie on ne change pas
d’échelle sans changer d’essence
J’ai
assisté récemment à un séminaire au titre
accrocheur: "Le Développement Durable: du Local au
Global". J'y suis intervenu pour dire que "Le
Développement étant de la m... " il avait assez
duré! J'ajoutais que mon intervention n'était pas
la parade d'un vulgaire histrion, mais le propos d'un amateur
d'histoire et d'épistémologie .
La
philosophie d'abord: à force de lui donner trente-six sens, un
mot comme "développement" finit soit par ne plus en
avoir du tout, soit par en avoir un dont la généralité,
même heuristique, représente, plus qu'un lieu commun, un
non lieu tout court. Quoiqu'il en soit des épithètes
dont on l'affuble, de l'endogène au durable en passant par
l'éco-, le développement ut sic et en soi n’est
qu’une généralisation ou pour tout dire une
globalisation. En élaguant ce qu’ils imaginent
n'être que des aspects accidentels puisque relevant de niveaux
conjoncturels ou concrets, les théoriciens imaginent pouvoir
mettre le doigt sur la réalité essentielle des choses
superficielles. Mais le tout est de savoir si la réalité
fait figure d’un artichaut ou d’un oignon. Dans le
premier cas, en enlevant les feuilles on arrive enfin au coeur du
phénomène, là où dans le second la fuite
en avant vers un noyau dur se révèle n’être
qu’une chimère. De l’existence empirique des
divinités particulières, l’une qui voit d’un
mauvais oeil le vol là où sa voisine se focalise sur le
viol, on conclut, au-delà d’une catégorie globale
de dieux “omnivisive” à l’omniscience de
Dieu. Mais, à part le fait qu’on a oublié
d’expliquer l’essentiel, à savoir pourquoi telle
divinité se préoccupe de la sexualité là
où telle autre ne s’occupe que de la propriété,
la profondeur d’un terme comme omniscience pourrait n’être
qu’apparente, induite par le caractère abstrait de son
emballage lexique. Philosophiquement parlant, le meilleur moyen
d'éviter l'ambiguïté des abstractions de ce genre
(dont le “développement”) serait d'épouser
de près l'irréductible idiosyncrasie de l'empirique.
Chaque cas étant un cas à part, on ne les étudie
pas pour aboutir à la quintessence dont ils ne seraient que
des avatars accidentels.
Ensuite l'histoire: quand - du moins
de notre avis - c'est le singulier qui est substantiel, qui s'en
éloigne se rapproche non pas de l'essentiel, mais de
l'accidentel. Or, le seul développement que le monde a
effectivement connu a pris pied dans une Révolution
Industrielle qui devait son décollage à la libération
d'une main d'oeuvre d'origine rurale rendue possible par la quantité
impressionnante de crottin produit par le nombre tout aussi
impressionnant de chevaux en Angleterre au XVIII siècle .
En outre, si ce développement-là a fini au Nord par
profiter à la progéniture de ceux qui en ont payé
le prix fort en descendant dans les mines à 10 ans ou en
réduisant leur durée de vie dans les filatures, au Sud
les enfants et les filles continuent à casquer non pas pour
tous mais pour qu'une toute petite minorité (nous mêmes
inclus) puisse se développer encore. De toute façon,
le développement entrant en crise structurelle dans son lieu
d'origine, son caractère intrinsèquement immonde ne
saurait tarder à éclater aux yeux de tout le monde.
![]()
En attendant, si cela ne crève pas encore les yeux,
c'est en partie à cause d'un discours qui a recours de manière
peu critique aux métaphores non pas "vives" , mais
mortes, du spatial. Paradoxalement, en la matière,
certains théologiens se sont montrés plus conscients
des enjeux que des idéologues laïques . Les
théistes, en effet, se sont souvent laissé piéger
par leur imaginaire d'un Très Haut condamnant les pécheurs
aux enfers (ad inferos). Mais, à proprement parler,
l'Etre Suprême étant partout, Il se (re)trouve, en fait,
nulle part. D'où un effort de la part des croyants
avertis à spiritualiser l'espace théologique. Par
contre, et malheureusement, beaucoup d'éco-développementistes
n'arrivent même pas à socio-logiser le spatial.
Emportés par leur foi anthropogénétique, ils
aplanissent d'office tous les degrés qui, aux yeux du
sociologue, séparent les différents niveaux de réalités
sociales plus ou moins irréductibles entre eux. Le
"small" n'ayant plus le monopole du "beautiful",
les militants ont pensé, à juste titre, qu'il fallait
mieux structurer le méso pour faire face au macro. Pas
de salut sans fédération. Les petits doivent
négocier avec les grands en front uni. C'est ce que les
Anglo-Saxons appellent le "scaling-up": augmenter les
échelles de grandeur. Les ONG modestes doivent s'unir
dans des organisations massives. Fini le saupoudrage anarchique
de mini-projets tous azimuts, vive les programmes d'actions
concertées.
N'étant pas pour, le sociologue n'a
rien contre ce genre de restructuration d'un système
d'action. Ce qui le laisse rêveur, néanmoins,
c'est que, inféodés à un imaginaire spatial, les
principaux acteurs semblent ignorer qu'en socio-logie, à
l'encontre de ce qui se passe en topo-logie, on ne change pas
d'échelle sans changer de monde. Se servir d'une carte à
plus grande échelle ou employer une loupe pour agrandir une
localisation, ne modifie en rien les données de base. Mais,
sociologiquement, plus ça change plus ce n'est pas du tout la
même chose. "Two's company, three's a crowd'"
dit le proverbe.
Reprenons le schéma spatial qui
illustrait la radicalité des ruptures de continuité
qui, en principe, ont lieu dès qu'on traverse des seuils
sociologiquement critiques:
D'un
côté, en A, on a un modèle évolutif.
Les débuts étant difficiles à déceler,
nous avons démarré le processus un peu en amont d'un
point zéro supposé. Prenons n'importe quel
phénomène - ça peut être l'homme, la
médecine ou le milieu ONG. Selon ce premier modèle,
en grandissant, la réalité ne fait que croître,
ne fait que réaliser des potentialités qui étaient
incluses dans la forme initiale. Lucy ayant il y a 2
millions et demi d'années foncièrement la même
nature que nous, tant l'avortement que l'euthanasie lui était
interdit comme ils le sont pour nous. Depuis Hippocrate,
foncièrement la même médecine scientifique n'a
fait qu'éclore et s'épanouir. Elle finira par
remplir la Terre, laissant derrière elle des branches
mortes telles que la sorcellerie africaine ou l'homéopathie
européenne, tout en intégrant l'essentiel des pratiques
d'autres philosophies médicales (la technique de
l'acupuncture, mais sans les chinoiseries du genre Ying versus Yang;
les agents actifs des plantes ayurvediques, mais sans le folklore
hindou). De même les mouvements ONG, selon ce
modèle, peuvent grandir tout en restant identiques à
eux-mêmes. Semper idem, semper fidelis. A l'instar
des homunculi de la gynécologie baroque, ils enflent, mais ne
se métamorphosent pas. Comme des ballons, en gonflant
ils ne se transforment pas.
N'entrons pas plus avant ici dans
une sociologie de la re-connaissance de ce modèle. On ne
choisit pas un modèle en l'air. Nul choix n'est
innocent, mais articule les intérêts indissociables du
lieu où un acteur se trouve. Les métaphores
spatiales conviennent tout aussi admirablement que spontanément
aux hiérarchies hégémoniques. On ne peut
pas organiser les gens sans images organiques. Si un Lénine,
de sa marginalité exilée, opérait et opinait
selon le modèle révolutionnaire (notre B), une fois
établi au Kremlin il ne voulait plus entendre parler des
changements radicaux. Staline, dans sa fameuse lettre sur la
linguistique, allait exclure toute évolution explosive en
communauté communiste. Et puisque nous parlons du
Kremlin, parlons aussi d'un autre haut lieu hiérarchique, le
Vatican. L'Eglise de Rome, en sortant des catacombes, quitte
son lieu d'origine (et donc son identité initiale de secte
minuscule et messianico-millénariste, en tout semblable,
sociologiquement parlant, aux Mormons, aux Témoins de Yehovah
et autres Enfants de Dieu de nos jours), traverse à la fois
les siècles et les espaces socio-économiques, pour se
retrouver aujourd'hui tout aussi intransigeante et intolérante
à l'endroit des nouveaux mouvements religieux que ne le furent
à son égard les autorités cléricales et
civiles de Jérusalem. Un trait des traités
ecclésiologiques nous rappelle opportunément que notre
modèle peut se lire en descendant tout aussi bien qu'en
ascendant. Il y a un "scaling down" et un "scaling
up", une réduction comme un agrandissement d'échelle.
En effet, le Pape s'attend à pouvoir contempler son Eglise
telle quelle dans la moindre petite communauté de base -
exactement comme un chauffeur de locomotive qui retrouve dans un
Märklin le plus petit détail de l'original. ![]()
De
l'autre côté, un modèle révolutionnaire.
Le phénomène de départ, montant en grade,
se trans-forme littéralement, c'est-à-dire prend une
toute autre forme, au fur et à mesure qu'il monte d'échelle
sociologique. C'est l'eau qui s'évapore en chauffant.
C'est la PME qui devient une multinationale. C'est l'université
qui, de simple corporation d'intellectuels sans lieu fixe, devient un
campus ayant son corps académique à demeure . C'est le
mouvement coopératif qui quitte Rochdale pour prendre en
charge une chaîne de supermarchés tout aussi inféodée
aux lois du marché que n'importe quelle autre rivale
capitaliste. Les années passent, et en passant
introduisent des années lumière entre le point de
départ et le point d'arrivée.
Ce
processus est normal. Qui grandit et se structure
sociologiquement se doit de passer par des seuils critiques. A
chaque passage, en plus des acquis et des avantages, ses coûts
cachés et ses effets pervers. Le sociologue ne nie pas
l'existence de phénomènes de masse qui se produisent
sans hiérarchie durable ni stratification définitive.
Il y a des bandes de poisson ou d'oiseaux qui virevoltent comme un
seul homme. A côté des petits peuples comme les
Yanomami qui ont refusé tout pouvoir politique, il y a des
grands comme les Nuer qui ont réussi à réduire
le poids décisif du pouvoir au fur et à mesure qu'on
s'éloigne des chefs de familles locaux. En s'appuyant
sur la sociologie des sectes, M. Douglas a fait état de
certains mouvements écologiques qui, tout en faisant preuve de
capacités mobilisatrices certaines, ont su résister au
piège d'une centralisation hiérarchique.
Mais,
en règle générale, la dure loi de la sociologie
veut que tout mouvement social qui prend de l'ampleur prend chemin
faisant des allures différentes. Le sociologue ne voit
pas a priori pourquoi le mouvement ONG dans son évolution
d'ensemble échapperait à la norme. Si les
Chrétiens, si les universitaires, si les entrepreneurs, en
changeant d'échelle ont changé, sociologiquement, de
monde sociologique, comment les Ongistes sauraient-ils rester égaux
à eux-mêmes? Au Nord, puisqu'il y a encore
quelque chose qui ressemble à un gouvernement, le
non-gouvernemental peut, à la limite, prétendre, en
s'organisant au-delà du local, à ne pas payer le prix
fort du global. Mais, en Afrique, où le centre a implosé
comme à la fin de l'empire romain, comment est-ce possible
d'éviter que les ONG, en remplissant le vide, ne deviennent à
l'instar de l'Eglise en Occident, non pas un Etat dans l'Etat, mais
l'Etat tout court? Je ne cherche pas à jouer le
prophète, mais seulement à souligner qu'en toute
hypothèse de cause, il n'y a pas un seul et unique problème
d'un local univoque qui doit se positionner en force à l'égard
d'un global universel, mais autant de problèmes "local
versus global" qu'il y a de situations distinctes. En
dépit du singulier d'usage, la mondialisation
représente-t-elle un phénomène monolithique?
Et même à supposer que les données sur la
globalisation soient à sens aussi substantiel qu'unique, ce
qu'on en fait ne changerait-il pas de fond en comble selon qu'on le
voit d'en bas, d'en haut ou d'à côté? Au
niveau villageois, les intérêts des notables étaient
loin de coïncider avec ceux de la base. En quoi les propos
et les projets des autorités appelées à
administrer le Village Global convergeraient-ils davantage avec un
pluralisme planétaire, fait au bas mot d'intentionalités
populaires et d'interpellations prophétiques? Les Peuples
n'ayant jamais trouvé que leurs comptes étaient bien
gérés par les élus de leurs Nations respectives
on ne voit pas pourquoi les Terriens feraient plus confiance à
une élite internationale. Et un gouvernement mondial
saurait-il satisfaire tout le monde au point de pouvoir conjurer la
contestation prophétique d'ONG planétairement
périphériques? Que serait un monde enfin mondialisé
sinon un monde immonde?
Ma femme, écologiste à ses heures, m'a convaincu de
l'utilité de planter un arbre à papillons (buddleia
davidii) dans notre jardin. A mon grand étonnement, les
papillons ont répondu présent. A l'université,
mes collègues scientifiques, environnementalistes de haut vol,
me parlent de l'effet papillon. Tout étant dans tout, le
battement des ailes de mes papillons contribueraient au réchauffement
climatique. Mais, même s'ils m'avaient convaincu, je ne
vois pas ce que j'aurais pu ou dû faire en conséquence.
Si j'ai fini par réparer le trou dans le trottoir, je vois mal
comment je pourrais boucher le trou d'ozone. La qualité
se vit, la quantité se voit. C'est toute la différence
entre le local et le global, une différence qui ne peut pas
être comblée par un simple changement d'échelle.