Laboratoire d'Anthropologie prospective et Département SPED,
Université catholique de Louvain
5.
Experts, faites-vous expertiser!
En amont de la mise en œuvre de l'expertise
se posent toute une série de problèmes éthiques et épistémologiques
tels que «Le savoir du spécialiste est-il plus objectif que
la subjectivité du sens commun?, le professionnel peut-il donner son
avis en toute innocence?». Les réponses à ces questions
ne peuvent que rétroagir, en principe, sur la philosophie et la
pratique des experts eux-mêmes.
L’expertise pourrait
être aussi vieille que l’humanité. En effet
le premier expert en développement fut un gros malin qui
promettait monts et merveilles à des braves gens s'ils se
mettaient à cueillir des pommes haut de gamme. A l'aube
de l'anthropogénèse voilà un couple sans
problèmes, des gestionnaires gâtés d’une
sorte de Club-Med avant la lettre. Et pourtant ces usufruitiers
privilégiés d’un paradis primitif ne semblent pas
avoir été conscients de leur bonheur naturel.
Mécontents des conditions qu’On leur avait faites, ils
se sont laissés tentés par un projet de développement
proprement divin qu’un expatrié supérieur leur a
fait miroiter. Malin comme il était, l’expert en
question s’est adressé d’abord à un
courtier ou plutôt courtière es-développement.
Cette intermédiaire local, véritable facteur levain, a
réussi à persuader son chef de participer au projet
faramineux proposé par l'expert. Car cette initiative
correspondrait non seulement à leurs besoins réels,
mais paraissait tout à fait fiable. La suite n’est
que trop connue. Le projet a foiré lamentablement.
L’expertise n’a réussi qu’à aliéner
tout le monde. La communauté-cible s’est retrouvée
plus sous-développée que jamais. Et le Bailleur
des fonds primordiaux a dû se résigner à envoyer
son propre Fils réparer les dégâts et refaire Son
projet initial. Seul l'expert a pu rentrer dans ses frais.
De
toute façon cet expert-là, ayant déjà
tout perdu ne risquait rien par ses mauvais conseils. Mais
soyons honnête, que risque son homologue humain? Tout au
plus sa réputation et donc de ne pas être sollicité
pour une expertise juteuse de sitôt. Ce qui ne portera
pas souvent énormément de préjudice à
l'intéressé. La plupart des experts, surtout
s’ils sont anthropologues, ne le sont-ils pas en amateurs
occasionnels ? Ici en effet nous parlons en tant
qu’anthropologues et de l’apport éventuel de notre
discipline au développement. L’Anthropologie du
Développement existe puisque le phénomène
qui passe communément pour le développement existe
aussi. Qu’il soit personnellement pour ou contre la
Famille sous toutes ses formes, l’anthropologue se doit au bas
mot de la prendre comme objet d’étude et accepter que
les résultats de ses études puissent contribuer non
seulement à la compréhension mais à la gestion
du phénomène en question. De même il est
possible d’exprimer plus que des réserves à
l’égard de la logique humaine qui a pour nom le
développement , tout en l’analysant avec une certaine
sobriété sérieuse et scientifique, tout en
s’impliquant même dans son aménagement concret. C’est ce que nous allons tenter de faire ici.
* *
*
Néanmoins sans consacrer le paradigme du développement
ni canoniser la pratique du projet l’expertise anthropologique
en la matière ne va pas sans équivoque
épistémologique. Comme pour n’importe quel
autre objet de connaissance et a fortiori d’étude
scientifique, un double problème se pose à l'égard
de l'expertise. D’un côté, la délimitation
ou la clôture du champ envisagé. De l’autre,
le statut spéculatif ou le poids ontologique de ce qui,
éventuellement, s’y trouve.
Dans un premier
temps, celui du sens commun, les choses du monde ont tendance à
faire figure des anneaux du drapeau olympique. Si chevauchement
il y a, c'est sur fond d'un en-soi essentiel. Un chien est un
chien et pas un chat - si ce n'est que tous les deux ont
accessoirement quatre pattes. Dans un second temps un peu plus
critique et systémique les phénomènes paraissent
comme des roues dentées de tailles diverses qui s'engrènent
dans un mouvement perpétuel. La politique fait tourner
le culturel (en rond dirait Marx!) grâce au ressort économique
(ajouterait la même autorité). Mais dans un
troisième temps qu'il nous plaît d'imaginer crucial et
définitif, il se pourrait que les réalités
délimitées par nos catégories ne soient que des
fétiches, des illusions d'une optique aussi naïvement
objectiviste que faussement universalisante. Et la seule image
qui conviendrait (et encore) à la réalité des
choses, serait celle des rayons de roues de vélos disparates,
des rayons dynamiquement imbriqués puisque sans jantes, mais
aux moyeux évanescents, puisque de solides et significatives
substances en soi il ne saurait être question! Opposées
dans le Christianisme, les catégories “Eglise” et
“Etat” ne font qu'un dans l'Islam tandis qu'en Afrique
l'existence même d'un champ spécifiquement religieux
fait problème .
Les choses du sens commun deviennent, à
juste cause, des champs scientifiques. Mais à leur tour
ces derniers doivent être revus et corrigés dans une
perspective aussi radicalement constructiviste que relativiste.
Le fait que des acteurs situés construisent toujours en
fonction de leurs situations spécifiques, rend leurs
constructions non pas absolument relatives, mais relativement
absolues. Un extra-terrestre aura beau conclure à la
relativité absolue des valeurs et des visions humaines, les
hommes étant toujours dans une culture et jamais nulle part,
ne sauraient pas être en même temps des polygames
polythéistes et des monogames monothéistes. Un
acteur donné est bien obligé hic et nunc d'absolutiser
le plafond de son propre système. Le même individu
ne peut pas vivre consciemment sous la couverture de deux paradigmes
contradictoires, être à la fois dans un univers
ptoléméen et copernicien.
Par conséquent,
chaque culture ou socio-historique, se fait au sens le plus
productiviste du terme ses propres idées, non pas des mêmes
réalités objectives, mais tout au plus à partir
des données empiriques sensiblement les mêmes. Des
différences neurophysiologiques d'âge ou de sexe sont
culturellement incontournables. Mais il faut éviter de
tomber dans le piège tendu par un empirisme naïvement
extraverti. Ces données dites "naturelles" ne
jouissent à l'égard des cultures d'aucune antériorité
chronologique ou d'objectivité ontologiquement apodictique.
Non seulement en dehors des cultures n'y a-t-il rien, mais rien n'est
donné hors culture. Toute donnée est toujours
donnée au-dedans d'un espace-temps spécifique; elle ne
s'impose pas du dehors, substantiellement significative en
elle-même. Ce caractère à la fois purement
potentiel et inéluctablement situé des réalités
naturelles est démontré par la complexité
foncière et parfois contradictoire ou incompressible de ce que
les cultures ont pu et su faire d'elles. Les femmes (et donc
les hommes) papoues, patagonnes ou postmodernes ne sont pas des
simples avatars accidentels d'une Femme Eternelle (Die Ewige Frau).
C'est pourquoi et à moins qu'il ne soit platonicien, il y a
peu d'intérêt pour un anthropologue à voir les
formes culturelles de la sexualité, la famille ou le mariage
comme autant de variations superficielles d'un fond archétypique
naturel, force motrice du culturel.
Pour certains
experts et non les moindres l'anthropologie n'aurait même
pas d'intérêt à parler de la famille tout court!
Chaque cas étant un cas à part entier, des catégories
qui se voulaient l'expression de constantes transculturelles, en fait
atteignent très vite les limites de leur crédibilité.
Un mandarin de la médecine française a pu écrire
qu'avant 1939 et la découverte des antibiotiques il n'y avait
pas, à proprement parler, de médecine en Occident .
A fortiori quand il s'agit des philosophies et pratiques africaines
du bien naître et de l'être bien ne devrait-on pas
parler, si ce n'est qu'avec des guillemets, de la médecine -
surtout pas si on la traite de traditionnelle ou si on l'affuble de
l'épithète "ethno" !
Cet amont
onto-épistémologique s’il ne doit pas empêcher
une expertise en aval, le relativise sérieusement.
Comment expertiser un projet médical sans se demander s’il
y a quelque chose déjà réellement là et
qui devrait en principe s’appeler la santé (ou la
maladie) pour tout le monde indistinctement. Comment donner un
avis sur le même projet sans se demander si le champ délimité
par la médecine occidentale moderne reflète plus que
n’importe quelle autre philosophie ou pratique médicale
la réalité objective des choses?
* *
*
Qui fait dans l'expertise ne peut pas se passer
d’épistémologie. A notre époque
postmoderne, rares doivent être les spécialistes qui
s’imaginent comme devant se re-présenter les choses
telles qu’elles existent objectivement pour ensuite les
présenter aux profanes dotées de contours d’une
clarté et d’une concision toutes cartésiennes.
Désormais les sciences se donnent leurs objets sous forme d’un
champ construit dont, de ce fait, l'arpentage restera foncièrement
ambigu. En effet on clôture un champ en fonction d'une
cause et aucune cause n'est innocente. Néanmoins qui dit
“foncièrement construit” ni dit pas
“fondamentalement factice”. Pas plus que
l'anthropologie ou le développement, l'expertise n'est pas
créée de toute pièce. Des données
de terrain se prêtent plausiblement à sa construction.
Il n'empêche que la réalité en question est de
facture récente et relativement inédite. Le passé
et le présent des champs proches tels que conseiller autrui
(et en particulier les autorités) ou se spécialiser en
matière de maîtrise du milieu humain et/ou naturel,
peuvent éclairer par voie de comparaison et de contraste le
phénomène de l'expertise qui nous occupe. Mais il
ne faut pas noyer le poisson. Il faut souligner les
spécificités. L'anthropologue expert en
développement n'est ni une éminence grise ni un
technicien spécialisé. On doit éviter
surtout de diluer toutes ces différences spécifiques
dans un genre global telle que "l'institution du conseil"
qui, s'il permet une mise en ordre général, n'exprime
ni n'explique rien en profondeur.
Mais même en
tant que réalité sui generis, l'expertise
anthropologique s'épluche plus à l'instar d'un oignon
que d'un artichaut. Qui espère de la lecture de cette
contribution pouvoir mettre enfin ses doigts sur la quintessence du
phénomène particulier qui y est abordé devra
déchanter et surtout se demander s'il n'est pas à la
recherche d'une chimère. Si l'expertise fait figure
d'une essence en soi alors oui ces pages représenteraient
autant d'éclairages heuristiques d'une chose qu'on finira par
(re)connaître clairement et complètement. Mais
notre nominalisme congénital nous incite penser que
vouloir définir l'essence de quoique ce soit est un leurre.
Tout ce qu’une description ou une définition peut
espérer c’est de stabiliser, provisoirement, mais
plausiblement, une partie du flux phénoménal qui porte
tout en avant en permanence.
* *
*
Suite à notre exorde épistémologique, un
petit excursus éthique s’impose. A l’encontre
du Malin qui a voulu tromper, nous pouvons supposer que les experts
ne cherchent qu’à dire le vrai et à conseiller le
mieux. Beaucoup admettront volontiers que, l’erreur étant
humaine, ils peuvent toujours se tromper. Néanmoins ils
ne seraient pas humains s’ils ne pensaient pas non plus qu’en
gros la plupart des expertises ne s’éloignent pas trop
du vrai ni la plupart du temps ne s'écartent pas du mieux.
La
façon de faire anthropologique incite à nuancer cette
persuasion. D’abord parce que l’expert est tout
aussi peu sujet à contre-expertise que l’ethnologue
lui-même. Bien que Margaret Mead ait été
contestée par D. Freeman et Malinowski corrigé par A.
Weiner, il reste exceptionnel qu’un anthropologue vient refaire
le terrain déjà fait par un collègue - et
surtout pas en sens inverse! Et il doit être plus rare
encore que des grands bailleurs de fonds se permettent le luxe d'une
seconde opinion anthropologique quand la première leur a coûté
des mois sinon des années de terrain.
Nous ne pensons
pas seulement aux:
- experts qu'on a délibérément
trompé (qu'on pense au crâne de Piltdown, au monstre de
Loch Ness ou plus récemment aux cercles aplatis dans des
champs de céréales en Angleterre et que les
spécialistes attribuaient à des extraterrestres quand
en fait ils étaient l'oeuvre de deux braves “gentlemen”
farceurs qui faisaient tournoyer autour d'eux des planches en bois!);
- aux spécialistes qui pour une raison ou une autre ont
voulu tromper leurs publics ou tout le monde;
- aux critiques qui
ont passé au crible des ouvrages destinés à
devenir des classiques;
- aux scientifiques grands et petits, qui
se sont trompés, parfois magistralement;
- aux
politologues qui n'avaient pas prévu la chute du mur de Berlin
ni aux intellectuels neo-liberaux qui annonçaient une Fin du
monde aussi heureuse qu’imminente suite à cet
événement;
En fait et bien qu'à force de
penser au phénomène massif et récurrent de
l'erreur on ne peut qu'être impressionné par la
faillibilité humaine, nous avons surtout présent à
l'esprit le paradoxe des sciences humaines qui, d'un côté,
discourent longuement sur la "complexité" (Morin) et
les "effet pervers" de l'action humaine (Boudon) (pour ne
pas remonter à l'inconscient de Freud ou aux représentations
collectives de Durkheim), mais qui, de l'autre, consultés par
des acteurs du terrain font comme si les choses étaient
relativement simples et les causes sans trop de conséquences
imprévisibles.
Il ne suffit pas d'admettre en
toute modestie que tout le monde peut se tromper, il faut accepter
que pour des raisons métaphysiques, morales et matérielles,
il est rare qu'on voit le vrai ou qu’on vise le juste. De
la part d’un expert cet aveu d’ignorance et
d’incompétence paraîtra kamikaze. Mais à
part le fait qu’il ne peut guère offrir mieux, l’expert
peut se consoler en pensant que les demandeurs d’expertise en
dépit de ce qu’ils demandent explicitement, ne cherchent
que rarement des avis infaillibles ou des directives incontournables.
* *
*
La rareté de contre-expertise dont il vient d'être
question soulève un point d'ordre déontologique.
Nous ne pouvons pas esquisser ici une morale de l'expertise et encore
moins cherchons-nous à faire de la morale à qui que ce
soit. Et pourtant l'expert en principe se doit à
lui-même et à tous ceux concernés par sa mission
de tenir compte des enjeux éthiques spécifiques à
l'expertise. Quand nous écrivons un article pour une
revue scientifique nous savons pertinemment que nos élucubrations
seront soumises à un arbitrage qui nous sera communiqué
par l'éditeur, mais dont l'anonymat garantit en théorie
le caractère constructif des critiques émises.
Une fois publiées, nous pouvons attendre à ce que la
forme et le fond de nos opinions soient ouvertement contredites par
des pairs - la revue même se dégageant de toute
responsabilité et n’intervenant éventuellement
que pour clore le débat.
Malheureusement quand
il s'agit d'expertise ces règles élémentaires de
bonne conduite théoretico-pratique ne sont guère
respectées. Nous avons eu occasion de lire certains
rapports d'évaluation ou à participer à des
réunions entre experts et les commanditaires de leur
expertise. Le manichéisme militant de certains et la
malveillance virulente d'autres nous ont parfois sidéré.
Prendre énergiquement cause et partie sied sans doute à
un avocat, mais un expert doit-il à ce point plaider pour une
chapelle surtout quand il s'agit de la sienne? Dénigrer
la bonne volonté d'autrui sans preuve manifeste d'intentions
criminelles, fait-il vraiment partie intégrante du mandat de
l'expert - surtout quand les accusés n’auront pas accès
au dossier à charge? Par contre nous avons eu affaire à
des experts qui n'étaient pas connu pour mâcher leurs
mots en public et dont les optiques en matière de
développement étaient, pour dire le moins, considérées
quelque peu excessives par des pairs plus pondérés,
mais qui adoptaient un ton des plus circonspects et conciliateurs
quand il s'agissait de communiquer leurs avis sur des projets, même
sur des projets qui prenaient le contre-pied de leurs propres
options.
Le fait que les commanditaires d'une expertise s'y
trouvent plus impliqués que les éditeurs de revues
scientifiques n'est pas faite non plus pour faciliter la gestion des
enjeux éthiques. Nous ne parlons pas de
l'instrumentalisation des résultats d'une expertise de la part
des bailleurs des fonds. Nous soupçonnons qu'il leur
arrive plus souvent que l'expert ne l'imagine de se servir des
rapports de missions pour couvrir des décisions qui n'en
découlent que très indirectement. Mais le fait
que les demandeurs d'une expertise ne la soumettent
qu'exceptionnellement à d'autres experts et encore moins se
permettent le luxe d'une contre-expertise en bonne et due forme,
devrait peser sur la déontologie de l'expert.
Simple
question de précaution ! Le principe du même nom
ressemble à s’y méprendre, au bon vieux
tutiorisme des moralistes moyenâgeux, pour qui, s’agissant
d’enjeux cruciaux, il fallait agir en fonction du certain et
pas du probable. Les dichotomies de notre imaginaire
épistémologique peuvent paraître bien simplistes
face aux subtilités de la scolastique d’antan. Là
où nous exigeons des décisions politiques qui font fi
des opinions subjectives, même sincères, pour épouser
la vérité objective établie par des experts
scientifiques, le décideur d’antan pouvait agir en
fonction d’un ordre de certitude décroissant qui partait
du tutiorismus absolutus au laxismus purus en passant par le
probabiliorismus, l’aequiprobabilismus et le probabilismus.
En distinguant avec J. Testart l’expertise
des scientifiques de l’expertise scientifique, en se
rapprochant des conditions épistémologiques effectives,
on s’éloigne de l’illusion abstraite d’un
savoir impersonnel. En effet, comme l’a démontré
M. Polanyi, un scientifique de renom, devenu épistémologue
redoutable, tout savoir ne peut être que personnel . En
outre, en ciblant les experts plus que leur expertise, la voie est
ouverte pour appliquer aux scientifiques la même approche
psychosociologique que Memmi a employé à l’égard
des membres du comité de bioéthique français –
des adresses non seulement parisiennes en majorité mais du
XVIe arrondissement n’étant pas moralement innocentes
!
Qu’on fasse surtout appel, en matière
d’expertise, aux scientifiques purs et durs et à propos
des effets éventuels des innovations technologiques, en dit
long non pas de l’évidence même des enjeux, mais
d’un autre volet de l’imaginaire qui imprègne
notre mentalité et nos mœurs modernes. Autrefois
en Occident on avait recours à l’avis des astrologues ;
en Afrique aujourd’hui on apprécie plus le conseil du
devin que le forgeron (bien qu’il arrive que ce soit la même
personne). Nos décideurs actuels s’imaginent
pouvoir agir dans la plupart des domaines en se fiant à leur
bon sens, mais croient que le recours aux scientifiques s’impose
de manière incontournable dans des domaines techniques.
Cette asymétrie sélective en dit plus d’un fait
de société globale que d’une quelconque nature
même des choses. La hiérarchisation des expertises
fait partie intégrante non pas de la prétendue
complexité objective du réel, mais des constructions
culturelles. Ces dernières peuvent ni être
comprises ni surtout améliorées si ce n’est qu’en
faisant recours à une véritable sociologie des sciences
qui remet les « naturelles » à leur place et rend
aux « humaines » un regard plus égal .
A
cet égard la confiance aveugle, absolue que le décideur
se déclare prêt à faire preuve à l’endroit
de l’expert scientifique ne diffère guère du
scientisme latent de la Pensée Sauvage ! Ce que
Lévi-Strauss avait montré pour les Primitifs en
Général, je l’ai éprouvé sur le
terrain avec mes Wakonongo : ne pouvant pas linguistiquement et ne
voulant pas philosophiquement distinguer entre « croire »
et « savoir », ils étaient convaincus que
quelqu’un quelque part savait toujours et infailliblement ce
qu’il y avait lieu de faire. Le politicien moyen, tout
moderne soit-il, n’agit-il pas de même ? Selon une
idée non critique du savoir en général et du
savoir scientifique en particulier, il suppose (comme d’ailleurs
le simple citoyen) que face à un problème un savant
devrait savoir et, en toute hypothèse de cause, finira par
savoir, ce qu’il y a lieu de faire objectivement et sûrement.
« Il n’y a pas » disait Changeux récemment,
« de l’inconnaissable, seulement de l’inconnu »
. Ce présupposé favorable au savoir spécialisé
est non seulement équivoque d’un point de vue
épistémologique, mais socio-éthiquement
dangereux. Quand on s’écrase devant l’opinion
experte, il y a de la démission en l’air ! Non
seulement peut-on arrêter précautionneusement le progrès
techno-scientifique – ce qu’on ne pourrait ni devrait pas
faire si le rouleau compresseur du savoir rejoignait le réel –
mais il peut arriver qu’on doive refuser à tout jamais
d’emprunter une bifurcation que l’expertise fait
miroiter. Au-delà d’un moratoire provisoire, une
discussion de type habermassien, peut aboutir à une décision
prudente, mais qui se voit permanente, de ne plus agir, en société,
de telle ou telle façon. Le clonage représente un
cas d’espèce. Ce qu’il possible de faire de
manière experte ne doit pas être nécessairement
fait. Le fait expert, fait partie d’un fait social
total. La fiabilité technologique d’un grand
barrage (et même d’un petit) n’est rien ou plutôt
ne pourrait que représenter un piège à côté
du choix en faveur d’une société locale. Il
ne peut pas et ne doit pas y avoir de projet particulier si ce n’est
au vu d’un Projet Global. Le phénomène
primordial du fait social total fait que le grand public,
éventuellement via ses représentants élus, doit,
se doit, à l’instar du jury souverain dans le système
judiciaire ou académique, avoir non seulement son mot à
dire, mais le dernier mot.
Ceci n’est pas un plaidoyer
démagogique pour le bon sens infaillible du bon peuple!
Notre propos ne vise qu’à bien resituer la parole de
l’expert au dedans et pas en dehors des débats
décisionnels. Si “savoir” était tout
simplement “voir” alors le pouvoir de qui avait
effectivement vu ce qui était objectivement le cas
serait incontournable. Mais le point de vue produisant ce qui
est vu, ce genre de pouvoir ne peut être qu’abusif.
Ayant renoncé aux abus du pouvoir, l’expert peut
prétendre légitimement à de l’autorité.
Gadamer oppose cette dernière à toute forme de
domination violente et indue. Qui obéit à
l’autorité ne le fait pas aveuglement, mais prudemment.
Il ne démissionne pas et ne se sent pas dépossedé.
Car il est tout à fait raisonnable de faire confiance à
quelqu’un qui vous a devancé, qui s’est formé
et s’informé… de reconnaître (Annerkennen)
le connaître d’un connaisseur . Au-delà des
problèmes des problèmes de la communication –
“comment vont-ils prendre ce que je dis? Peuvent-ils comprendre
ce que je dis?” - l’expert se doit de poser les
conditions épistémologiques non seulement de
l’émission, mais de la réception de son
expertise.
* *
*
A force de dire ce qu’une chose n’est pas on finit
parfois par pouvoir mieux l’identifier en elle-même.
Les conditions et les contraintes de l’expertise font qu’en
principe l’expert ne fait pas dans le journalisme
d’investigation et encore moins de l’espionnage; l’expert
ne doit pas donner dans un plaidoyer pro domo (dans l’«
advocacy” ou le “lobbying” des anglo-saxons); il ne
doit pas se comporter en illuminé exalté, chargé
par Dieu et/ou le Destin d’une mission prophétique; il
ne doit pas se comporter non plus en commis voyageur faisant de la
porte à porte pour les produits de sa propre maison ou d’une
quelconque cabale locale ou métropolitaine; bien que mandaté
et ayant reçu des ordres de mission, il se doit de rester
lui-même et de ne représenter que ce qu’il croit
sincèrement refléter le bien qui faut de pouvoir être
vraiment commun, pouvait être celui, non pas nécessairement
ou directement des misérables, mais des mutants méritants
et marginaux. (Il est rare sinon impossible qu’un projet
profite indistinctement à toutes les parties d’un Tout –
d’où la nécessité de localiser les
facteurs levain, porteurs d’un avenir plus équitable.)
S’il y a un métier analogue à celui
de l’expertise ce serait l’interprétariat.
Quoiqu’il en soit de ses opinions personnelles, l’interprète
a pour vocation de bien traduire celles des interlocuteurs en lice.
Il doit comprendre et essayer de faire comprendre. S’il
se permet de donner son avis ou de porter un jugement de valeur, ce
sera uniquement pour faciliter cette compréhension
réciproque.
D'un point de vue éthique donc
l'expert semble devoir inventer une troisième voie morale
entre l'a-moralité d'une langue de bois qui noie le poison
dans un fatras de clichés anodins et l'immoralité de
l'imposition passionnée de ses propres lubies.
* *
*
Notre boutade biblique faisait coïncider l’apparition
de l'expertise et la naissance de l’humanité. Mais
dans un sens et afin de donner justement un sens plutôt que
trente-six au terme (et donc pour finir aucun), il pourrait être
paradoxalement utile de démarrer une réflexion sur
l'expertise en pensant aux sociétés où on ignore
tout, ou presque, des experts. Car en effet l'absence d'une
chose signale souvent la présence d'une autre parfois tout
aussi sinon plus significative que la première. Les
sociétés sans Etat ou sans religion (et il en existe de
toute évidence phénoménologique) ne
donnent-elles pas plus à penser que des cultures plus
conventionnellement complètes? En parcourant par exemple
des travaux récents sur les chasseurs-cueilleurs on n'échappe
pas à l'impression que s'il y a chez eux des autorités
reconnues et des personnes compétentes il serait excessif et
équivoque des les étiqueter comme experts embryonnaires
Simple suggestion - nous n'allons pas pousser plus loin ici
nos investigations. Notons tout simplement qu'il est sans doute
plus plausible d'interpréter ce manque d'experts en termes de
choix de société positifs que par l'hypothèse de
la stagnation des cultures en question à une étape
évolutive élémentaire. Cette absence
d'experts en bonne et due forme est sûrement due en partie à
une simplicité certaine de ces modes de production et de
reproduction "primitives". Il n'empêche que ce
défaut n'est pas sans effets bénéfiques.
La place relativement réduite de l’expertise,
sociologiquement parlant, ne peut pas avoir lieu partout.
L’asymétrie et la spécialisation croissantes aux
dépens de l’égalité et la polyvalence, la
maîtrise (y incluse celle de l’expert) finit par
s’incarner dans un monopole hégémonique avalisé
voire absolutisé par les subalternes eux-mêmes.
Ceux
qui ont connu un Ordre médical pré-illichien
souviendront à quel point les médecins régnaient
en maîtres souverains sur le domaine de la santé.
Depuis la (re)découverte des médecines parallèles
les “patients” le sont devenus nettement moins!
L’automédication alternative faite partie intégrante
du phénomène global de la débrouille, le"DIY”
(“Do It Yourself") le bricolage tous azimuts qui, au Nord,
répond à l'informel du Sud, étant dû non
seulement à l'indigence populaire devant les coûts
croissants du recours aux professionnels, mais à la volonté
du peuple de se reprendre en main et de ne plus se laisser faire par
des monopoles hégémoniques.
En choisissant
délibérément des termes profanes comme
"presbytre" (en grec: "ancien") pour désigner
leurs autorités, les premiers chrétiens ont cherché
à endiguer l'émergence d'une caste cléricale.
Le mot même "église" désignait tout
simplement une “assemblée associative” .
Mais la force des choses sociologiques a fait de la secte des
Nazaréens une véritable Eglise. Désormais
qui pense "église" ne pense plus spontanément
à une communauté charismatique, mais à une
construction consacrée et le presbytère est l'habitat
réservé exclusivement au clergé. La
spécialisation dans le sacré est devenue un monopole
mâle que l'ordination des femmes ne briserait pas
foncièrement. Qu'on parle de bergère plutôt
que de pasteur, peu importe, disent les nostalgiques du Christianisme
primitif, si les simples fidèles continuent à n'être
que des brebis qu'on amène en pâture.
Une
sociologie concrète de l'expertise donc se situerait quelque
part entre deux ideaux-types. D'un côté, l'utopie
d'une société où∙les autorités
compétentes le seraient de manière aussi manifeste que
légère: les jeunes écouteraient les anciens à
la fois parce qu'ils parlent foncièrement le même
langage et parce que les aînés ayant réussi à
survivre matériellement, moralement et métaphysiquement,
auraient quelque chose à dire à tous ces égards;
un malade aurait recours à un membre de sa communauté
puisque ce dernier est prêt à partager tout simplement
et dans un esprit de don, sa découverte d'une plante
médicinale; les chasseurs suivraient de plein gré un
compagnon parce que jusqu'à preuve du contraire il leur
paraîtrait plus chanceux ou plus habile. S'il y a lieu de
parler d'expertise dans ce type de culture, c'est d'une expertise à
la hauteur de la plupart des problèmes récurrents, une
expertise générée par la communauté
elle-même et sous son contrôle participatif et permanent.
De l'autre, le cas limite d'une civilisation où
les simples profanes sont bien obligés de suivre les diktats
d'une élite aussi autoritaire qu'héréditaire.
(Si en règle générale et presque par définition
l'expertise est acquise et pas transmise - qu'on pense aux "Big
Men" de la Papouasie - il n'empêche que la spécialisation
peut passer de père en fils: il y a des dynasties de médecins
et de lignages entiers de prêtres.) Ici l'expertise est
enclavée dans des corporations castées et protégée
par des rites d'initiation et toute une panoplie aussi distinctive
qu'exclusive (le jargon, le diplôme, les filières... ).
Dans la meilleure des hypothèses les experts n'ont de comptes
à rendre qu'à leurs pairs. Dans ce type de
société (caricaturé par un Orwell ou un Huxley),
le recours à l'expert devient indispensable, incontournable:
le simple citoyen finit par ne plus savoir ni devoir rien faire de ou
pour lui-même, les experts le prenant en charge du berceau au
tombeau. A sa naissance, les premières personnes à
qui il a vraiment affaire ce sont non pas sa maman et encore moins
son père, mais le gynécologue et le pédiatre;
pendant sa première enfance, ses parents sont loin de pouvoir
en sortir tout seuls - pour le loger, l'habiller et le nourrir, ils
doivent suivre scrupuleusement les conseils de spécialistes;
une fois sevré des psycho-pédagogues le prendront en
charge (jusqu'au Doctorat d'Etat si nécessaire et en toute
hypothèse de cause jusqu'à ce qu'il ait idéalement
pris sa place quelque part dans la hiérarchie des
spécialisations au service du simple citoyen); tout au long de
sa vie des policiers, des politiciens, des prêtres, des
bureaucrates, des avocats, des médecins, des garagistes, des
informaticiens, des architectes, des commerçants, des
assistants sociaux, des psychologues, des entraîneurs, des
animateurs... se (pre)occuperont de ses besoins des plus essentiels
aux plus accidentels et en fin de parcours des professionnels se
chargeront de faire disparaître ses dépouilles
mortelles.
Ce type d'expertise omniprésent et
omnipotent n'a lieu que dans des sociétés
complexes. Mais celui qui a vécu (et relativement bien)
dans des sociétés plus simples n'échappe pas à
l'impression que l'invocation de la complexité fonctionne
parfois comme un alibi incantatoire: tous ces experts sont-ils
vraiment à ce point indispensables au maintien d'un haut
niveau de vie civilisée? Parmi les effets pervers de
figure la possibilité d'une complexification factice de la
complexité effective... et si l'expert, plus souvent qu'on ne
veuille bien l'imaginer ou l'admettre, représentait une partie
intégrante des problèmes plus que leur solution?
Les experts ecclésiastiques et autres chasseurs cléricaux
de sorcières de l'histoire occidentale en supprimant les
marginalisés (les vieilles veuves et les Juifs usuriers) ou
les mutants (les homosexuels ou les alchimistes) s'attaquaient aux
symptômes et non pas aux causes des malaises socio-culturelles
de l'époque. Leur auto-aveuglement est compréhensible
puisque le système dont ils étaient les acteurs clef
était à l'origine même des turbulences en
question. Il ne faudrait pas qu'un jour les anthropologues
experts ès développement soient accusés de
pareil scotome dans la mesure où∙ils ne se seraient pas
rendus compte qu'un certain développement provoquait les
problèmes qu'ils étaient censés résoudre.
Au-delà d’un certain seuil, vite atteint, l’expert
se fait complice d’une dépossession certaine des forces
vives de la société civile.
* *
*
Etymologiquement peu de choses sépare l'"expert"
du "pirate"! Une racine indo-européenne *per
signifiant "essayer, s'aventurer" aurait bifurqué
vers le grec peiran "entreprendre à ses risques et
périls" (le pirate étant le risque-tout par
excellence) et le verbe latin periri - "essayer", mais dont
seul le participe passé a subsisté: peritus: "l'homme
qui a fait ses preuves (periculum "épreuve, péril")
et qui est donc expérimenté" Si à
partir du XIIIe siècle on parle d'"espert", l'Eglise
a continué à désigner ses propres experts, les
philosophes, les théologiens et autres canonistes par le terme
classique "peritus".
En bâtissant un
schéma en fonction de l’opposition entre le “peritus”
et son contraire l”’imperitus” il est possible de
camper un des enjeux les plus cruciaux de l'expertise: celui de la
communication. En effet, en deçà de la question
"pour qui (pour la cause de qui) fait-on l'expertise?"
surgit le problème purement pratique de comment communiquer en
expert.
Nous n'allons pas entrer plus avant ici dans les
arguties analytiques des philosophes du langage qui opposent entre
autres le jeu de la théorie aux enjeux du sens ordinaire.
Il n'empêche que le problème de la prétendue
supériorité du discours scientifique ou savant sur le
sens pratique se pose en général et doit être
posé en particulier par des anthropologues qui s'adonnent à
l'expertise. N'entrons pas non plus dans les dédales
disciplinaires des théories critiques de la communication -
bien que leur portée pratique n'est plus à prouver. Le
medium devenant le message (Macluhan) le communicateur doit s'y
prendre tout autrement que quand le bruit (culturel) ne faisait que
brouiller le message (naturel - Shannon et Weaver).
Reconnaissons néanmoins que la communication est plus qu'une
simple question d'emballage du cadeau. Quand les spécialistes
n'arrivent pas à se faire comprendre ou comprennent mal ce que
des non-spécialistes leur disent, le problème peut
paraître soluble par une simple amélioration des
techniques de communication. Mais comme l'ont montré
tous ceux qui se sont (pré)occupés de la vulgarisation
scientifique les rapports entre les mots et les choses sont nettement
plus compliqués . Bien avant les lettrés
postmodernes, les exégètes bibliques avaient conclu que
choisir un genre littéraire représentait plus que doser
le sucre autour d'une seule et même pilule.
L'anthropologue,
tout expert qu'il soit, ne peut pas tout faire et encore moins tout
connaître. Mais s'il ne veut pas être accusé
d'une candeur impardonnable, il a intérêt à
reconnaître non seulement son ignorance interdisciplinaire,
mais les spécialistes qui pourraient en principe ou le cas
échéant secourir sa naïveté. Pour le
moment nous ne cherchons qu'à simplifier, sans doute outre
mesure, la complexité non seulement conçue mais surtout
vécue de la communication experte, grâce à un
schéma typologique et à une étude de cas.
Cette dernière - le cas du dialogue oecuménique
entre Chrétiens et Musulmans en Afrique - peut paraître
à première vue assez périphérique par
rapport à l'expertise en matière de développement.
Et pourtant, si l'anthropologue a quelque chose à dire et à
faire n'est-il pas surtout dans le domaine de l'imaginaire qui
imprègne pour le mieux et pour le pire le "struggle for
life" quotidien? C'est à ce titre exemplaire que
nous avons choisi cette illustration "spirituelle" du
problème de la communication experte de préférence
à des cas plus concrets, tels que l'implantation de la
pisciculture ou le lancement d'un centre polyvalent. Le
développement c'est aussi, sinon surtout, comme l'aurait dit
Teilhard, une question d'activation de l'énergie humaine.
Paradoxalement il fut un moment où les bailleurs de fonds
ecclésiastiques, soucieux de démontrer qu'ils étaient
tout aussi préoccupés que leurs homologues laïques
du sort terrestre en plus du salut éternel de l'homme, se
montraient beaucoup plus enclins à financer des dispensaires
que de construire des églises. Il ne faudrait pas que
l'anthropologie, pour redorer son image d'utilité publique,
tombe dans le même travers en étant plus dispos à
s'engager dans le matériel que de s'élever vers le
spirituel.
A et B représentent deux cultures différentes - deux lieux séparés, avec leurs logiques et langages distincts. Selon le niveau adopté (du macro au micro en passant par le méso), il pourrait s’agir de l'Occident et l'Afrique, une ville et sa région rurale, les jeunes et les vieux dans un quartier urbain. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agit du Catholicisme Romain à gauche et de l'Islam Est-Africain à droite. Les lignes marquent les différents canaux de communication dans lesquels tant les spécialistes plus ou moins professionnels que les simples profanes peuvent être impliqués.![]()
1. La
communication entre experts: au dedans d’une même
culture, elle est souvent aussi ésotérique
qu’excentrique. Quantitativement cela représente
peu dans la vie globale d’une population et qualitativement son
impact est loin d'être toujours immédiate et manifeste.
Quand il s'agit de communication entre experts de cultures
différentes, les choses peuvent se corser sérieusement.
Un professeur catholique rattaché à un Institut
Pontifical d’Etudes Islamologiques en mission en Afrique
représente tout autre chose que la plupart des érudits
musulmans auxquels il pourrait avoir affaire. Nous ne parlons
évidement pas du degré d’intelligence, mais
d’identité institutionnelle et idéologique.
Le mandat du premier, le message qu’il articule, son rôle
et mode de fonctionnement dans son lieu d’origine risquent de
ne pas rencontrer d’équivalent exact, loin s’en
faut, dans le milieu qui l’accueille. Ce même
décalage entre experts de cultures différentes se
trouve aussi dans le domaine profane. L’expert qui vient
d’ailleurs - surtout quand cet ailleurs est du gabarit de la
Banque Mondiale ou de la taille de l’OMS pour ne citer que deux
cas que nous avons observé tout en y participant - et le
spécialiste du cru font souvent face à leur insu comme
des habitants de planètes diverses.
2.
La communication entre experts et non experts: En fait l'expert
expatrié (ou l’expert indigène de retour au pays
après une plus ou moins longue période de formation à
l’étranger), auront souvent affaire avec des imperiti
c’est-à-dire à des acteurs locaux qui, tout en
étant suffisamment compétents pour en sortir bien
vivants à leur propre niveau, se (re)trouvent à des
années lumière des connaissances théoriques et
techniques des experts en question. Islamologue et arabisant il
nous est souvent arrivé en Tanzanie de connaître mille
fois mieux que nos interlocuteurs musulmans, les textes de la
tradition islamique, mais d’ignorer totalement le contexte dans
lequel ils vivaient leur foi. Philosophe ayant subi une
initiation à la pensée de Marx entre les mains d’un
spécialiste renommé, nous n’avons pas grand chose
à dire aux étudiants “marxistes” (les
zemetcha) que nous avons accompagné dans des campagnes de
conscientisation paysanne à l’apogée de la
révolution de Mengistu en Ethiopie, puisque la seule chose qui
les intéressait était de renverser le système
féodal?
Nous ne développerons pas les autres
pistes de notre schéma. Tout ce que nous avons voulu
suggérer c’est son utilité pour clarifier
certains des enjeux de la communication experte ainsi que la
nécessité d’une psycho-sociologie de
l’expertise. Et surtout d’une recherche-action sur
le type de formation le mieux adapté à la création
ou au recyclage d’experts. Pour qui a le projet de rendre
les rapports entre Chrétiens et Musulmans Africains moins
rabiques, qu’est-ce qui est plus utile - 30 heures de
Philosophie Arabe du Moyen Age ou 30 heures de socio-anthropologie du
développement? En quoi savoir distinguer entre le jeune
Marx qui milite sur le continent et le vieux Marx qui termine ses
jours dans le Reading Room du British Museum, aide-t-il à
sympathiser avec l’instrumentalisation de l’idéologie
marxiste pour la libération des opprimés?
* *
*
Parmi nos expériences d’expertise figurent la
dizaine d’années passées à Bruxelles comme
chef du bureau africain d'un Centre de Recherche et d'Information .
L'équipe permanente de cette organisation au service des
décideurs des Eglises du monde entier, regroupait une douzaine
de spécialistes diplômés en sciences humaines.
Mais ce n'est que vers la fin de son mandat que je me suis
soudainement rendu compte d'un lapsus significatif. Pendant
toutes ces années personne ou presque, n'avait pris la peine
de problématiser les enjeux à la fois de l'information
et de la décision. Et pourtant des recherches et de la
littérature qui tentaient de répondre aux questions
"qu'est-ce informer?" "qu'est-ce décider?"
ne manquaient pas à l'époque .
Nous n'allons pas
essayer de donner nos réponses à ces mêmes
questions ici. Notre but ici est réfléchir en
amont aux enjeux de l’expertise et pas de fournir, à
partir de nos expériences, quelques recettes pratiques.
Nous tenions tout simplement de les signaler en soulignant
l’importance de ces questions “anthropo-logiques”
pour tout ce qui touche de près ou de loin à
l'expertise. Le comble pour un anthropologue serait de se
passer d'une logique humaine. Non seulement se doit-il
d'analyser les anthropo-logies locales, mais il ne peut pas faire
l'économie d'une anthropo-logique personnelle. Il y va
de l'efficacité même de son expertise.
Les
structures de la Pensée Sauvage ont beau être, pour
l'essentiel, identiques à celles de la pensée savante,
la façon pygmée de s'exprimer n'équivaut pas,
ethnographiquement parlant, la manière bantoue de
s'expliquer. On ne parle pas à un Peul rusé comme
on s'adresse à un Muganda sentencieux . Et pourtant le
genre littéraire de l'expertise est souvent d'un incolore et
d'un inodore standardisé à toute épreuve .
Comme si le vrai ne pouvait être dit que de manière
aseptisée, comme si le bien ne pouvait être proposé
que de façon impersonnelle. Si l'expertise a pour finir
si peu d'impact, se pourrait-il que ce soit en (grande) partie parce
que l'expert s'exprime sinon mal, d’une manière trop
savante?
La communication, donc, d'experts entre eux,
d'experts avec leurs employeurs et d'experts avec les acteurs locaux
mériteraient d'analyses plus aiguës.
Mais au-delà
de l'inventaire des visions locales de l'homme en vue de faciliter le
passage du message expert, se profile la nécessité
d'une anthropologie philosophique dans le chef de l'anthropologue
lui-même. Nous ne disons pas que l'anthropologue-expert
doit s'improviser grand communicateur interculturel ou
épistémologique de haut de vol. Nous disons tout
simplement que si en plus d'une idée intellectualiste de
l'information il adopte une approche volontariste à la prise
de décision, personne (et surtout pas l'intéressé)
ne devrait s'étonner de la rentabilité réduite
de son expertise. N'en déplaise à Socrate, Pelage
ou Thomas d'Aquin, il ne suffit pas de présenter le vrai dans
toute sa splendeur objective pour que toute âme de bonne
volonté s'exécute. Diogène, Augustin et
Freud (pour ne pas parler de Marx ou de Durkheim) auraient aussi leur
mot moins béatement angélique ou rationaliste à
dire en matière de communication efficace.
Nous
ne disons pas qu'il faut se faire une anthropologie à la
carte, un peu de réalisme cynique et de rhétorique
sophiste, une bonne dose de personnalisme existentialiste avec un
soupçon de phénoménologie postmoderne.
Nous disons que puisqu'il est impossible de faire de l'anthropologie
sans avoir en tête un modèle de l'homme (pour ne pas
parler des anthropologies de ses interlocuteurs), autant meubler son
esprit le mieux que possible et surtout en connaissance de cause.
* *
*
Sans vouloir délimiter une chasse-gardée et
encore moins créer l'équivalent d'un corporatisme
exclusiviste, il serait éclairant de situer ce qu'on entend
par l'expertise en anthropologie du développement à
l'égard de ses proches homologues tant dans le monde
occidental que non-occidental (pour ne pas parler du passé).
Les peuples "primitifs" n'étaient pas sans leurs
spécialistes aussi bien "profanes" que "sacrés".
Les conseillers des autorités politiques, les forgerons, les
potières, les chasseurs, les guérisseurs, les matrones,
les faiseurs de pluie, les devins viennent spontanément à
l'esprit sans que nous puissions examiner leurs fonctions de plus
près ou les contraster davantage ici avec celles des experts
modernes. De toute façon il ne saurait être
question de les récupérer à tout prix pour des
projets de développement qui ne sont pas de leur facture ou de
tomber béatement en extase devant leur sagesse et
savoir-faire. D'instinct et au nom d'un pluralisme positif nous
serions tentés de dire qu'on leur f... la paix! Au Nord,
par exemple, la médecine scientifique ne sachant trop que
faire des rebouteurs, mages et autres astrologues du cru, on ne voit
pas a priori pourquoi cette même médecine au Sud se doit
de d'intégrer tous les devins, adorcistes et autres
sages-femmes qui courent les quartiers villageois . Comprendre
et apprendre sont une chose, reprendre pour faire dépendre
sont une autre. La politique de "l'Indirect Rule" a
beau avoir été "indirecte" elle était
faite pour régir quand même!
Néanmoins
l'expert, surtout s'il est anthropologue, ne peut pas ignorer les
spécialistes locaux. Il aurait même tout intérêt
à les reconnaître. Car en plus de la valeur des
leurs visions et visées propres, leur rôle et leur
statut peuvent lui renseigner sur la complexité du vécu
et du perçu en matière d'expertise dans les communautés
où∙il est appelé à sévir lui-même.
Si on a pu conseiller de façon dirigiste, des Azande, habitués
au diktat princier, il a fallu cheminer de manière plus souple
avec des Nuer qui n'acceptaient d'ordres de personne.
Chez
lui, à domicile, l'anthropologue expert a intérêt
aussi à se démarquer d'une pléthore de "faux"
semblables qui ont diversement pour noms: les avocats ou ingénieurs
conseil, les spécialistes purs et durs, les planificateurs,
les consultants, les agents des bureaux d'étude, les
guides, les directeurs, les courtiers, les lobbyistes, les advocates
etc. - et nous ne parlons que des professions plus ou moins
reconnues, car au-delà ou en deçà se faufilent
toute une armée de gourous, d'éminences grises, de
"senior citizens" et autres mages ou sages, toujours prêts,
les uns moins gratuitement que les autres, à dispenser les
fruits de leur expérience. C'est un fait que si tous les
experts sont égaux (on ne voit pas en quoi un physicien serait
plus expert qu'un psychologue) certains sont plus égaux que
d'autres. Par les temps qui courent cette asymétrie fait
que si on ne consulte guère un Prix Nobel de la Paix sur le
trou d'ozone on n’hésitera pas à demander un Prix
Nobel de météorologie comment s'y prendre pour rétablir
un climat de paix au Rwanda. Il y a expertise et expertise .
Et bien naïf serait l'anthropologue en développement qui
imagine que ses propos pèsent autant que les rapports d'un
expert en ajustement structurel.
Néanmoins et
bien qu'on ne puisse pas dissocier la question d'identité du
problème des rapports de force, l'anthropologue appliqué
se doit de se distinguer plutôt que de subir, modo
bourdieusiano, la distinction. D'abord il s'agit de voir clair
en soi-même pour pouvoir ensuite clarifier sa position.
Qui prend ses distances non seulement évite de marcher sur les
plates-bandes des voisins, mais se positionne à son avantage
sur le marché. Une demande pour anthropologie du
développement, tout ambiguë et conjoncturelle qu'elle
soit, existe. Encore faut-il que l'offre soit non pas tant à
la hauteur, mais plutôt clair et net. Un consommateur
averti d'anthropologie vaut deux abrutis désenchantés!
Et il n'est pas sûr que le recours, en désespoir de
clients, à des "Rapid Rural Appraisals" ou à
d'autres formes de recherches-recetttes sont en définitive la
meilleure façon de les réenchanter.
* *
*
Mais nous avons réservé
notre meilleur vin métaphysique comme il se doit jusqu’à
la fin. L’expert dit-il ses vérités ou La
Vérité? Dire que la réponse illustre une
certaine pertinence de l’épistémologie pour
l’ethnologie serait trop peu dire. Car elle montre (et on
ne saurait mieux) la portée immédiatement politique de
la philosophie. Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en
rend compte ou non, qu’on s’en accommode ou pas, si
l’expertise articule Le Vrai alors le pluralisme démocratique
n’a pas de sens décisif et au mieux (pour éviter
le pire d’une intransigeance inquisitoriale) une dictature
éclairée s’impose en toute logique.
Voyons
cette logique implacable de plus près grâce à
l’examen d’un cas limite, mais qui n’est pas hors
limites puisqu’il éclaire un enjeu aussi récurrent
qu’inéluctable. Si certaines religions, comme le
Christianisme et l’Islam, se disent “grandes” c’est
parce qu’elles se voient comme des gestionnaires garantis d’une
vérité surnaturelle. Peu importe les subtilités
du comment de la Révélation, pour les croyants la Bible
ou le Coran re-présentent la Parole divine. Pour les
fondamentalistes le fond, justement, ne va pas sans la forme.
Des fidèles plus souples se montrent prêts à
distinguer entre la lettre et l’esprit. Mais en dernière
analyse ils croient que leur Livre révélé
contient un noyau dur d’ordre surnaturel. D’ailleurs
les autorités catholiques l’appellent significativement
le Dépôt de la Foi, depositum fidei: Dieu aurait
déposé dans les Ecritures un ensemble de dogmes et de
codes et mandaté le magistère de l’Eglise pour sa
préservation et sa promotion .
Un schéma
simpliste campera néanmoins l’essentiel de cette
idéologie institutionnalisée:
Si au
niveau purement culturel, la culture carrée grisonne, c’est
qu’elle, et elle seule, exprime en (grande) partie l’essentiel
et/ou s’y rapproche de plus en plus. La civilisation
romaine, devenant de plus en plus monothéiste et monogame,
elle constituait une pierre d’attente providentielle pour la
plénitude de la Révélation chrétienne.
De nos jours, la civilisation occidentale, dans la mesure où,
pour l’essentiel, elle se fait en fonction des Lumières
de la Raison Scientifique, ne représente plus une culture
parmi d’autres, mais l’étalon et le point de
passage obligé, pour toute culture cherchant à
s’aligner sur une Nature faite de choses naturelles.
Naturel ou surnaturel peu importe la nature du carré noir.
Car les civilisations non conformes à la Raison sont tout
aussi condamnées et condamnables à plus ou moins long
terme que les cultures qui ne respectent pas la Révélation
.
Invité en tant qu’expert d'enquêter sur
l'Eglise Catholique au Nigeria, j’ai eu occasion de discuter
avec un évêque du cru sur la (re)structuration de
l'autorité ecclésiastique. Ce personnage se
disait avoir une âme de démocrate, mais puisque Dieu
avait voulu que son Eglise, à tous les niveaux, soit à
tout jamais monarchique, même le partage collégial du
pouvoir préconisé par le récent Concile Vatican
II ne pouvait qu'être consultatif. Il invoqua le même
argument pour écarter toute idée de concession sur le
fond révélé en matière matrimonial: si
Dieu avait pu permettre la polygamie dans l'Ancien Testament, depuis
le Nouveau la monogamie s'imposait d'office . D'un point de vue
pastoral, on pouvait se montrer éventuellement conciliant avec
des polygames, mais jamais tolérer la situation objective de
la polygamie.
Cet exemple montre d'abord que là où
on distingue le culturel du (sur)naturel on tend très vite à
se trouver en plein dans un Essentiel aussi immense
qu'incompressible. A priori, il aurait été
possible de rêver d'un noyau dur sous forme d'un moyeu
primordial, au contenu relativement réduit, mais doté
d'une sorte de dynamique heuristique, une source permanente
d'inspiration et même de l'inédit. Mais en fait
l'ordre surnaturel prend la forme massive et monolithique d'un
patrimoine complètement constitué que les acteurs, tant
subalternes qu'hégémoniques, de ce genre de système,
n'ont qu'à gérer en respectant son écrasante et
immuable perfection. Ensuite, notre exemple montre qu'on est
encore plus vite (puisqu'on y est dès le départ!) dans
une logique intrinsèquement inquisitoriale. En effet, si
la Vérité est de Dieu et non pas de l'homme, ceux qui
ont reçu pour mission de la préserver et de la propager
peuvent tout au plus tolérer la bonne foi subjective des
individus qui l'ignorent ou qui ne sont pas capable de la
comprendre. Mais l’institutionnalisation d'une idéologie
objectivement fausse et/ou immorale doit être combattue sans
merci au nom même de Dieu. Il est possible que certains
inquisiteurs n'aient pas eu une âme inquisitoriale, mais ce qui
était impossible c'est qu'ils puissent compromettre un ordre
de choses surnaturelles dont ils n'étaient que les gardiens
divinement attitrés.
Heureusement, diront certains,
l'Inquisition n'est plus de notre monde civilisé, même
si le fondamentalisme intégriste menace.
Malheureusement, serions-nous tentés de répondre, une
intolérance institutionnalisée peut en cacher une
autre. Ce qui fait qu'un expert averti en vaut deux. En
effet, il pourrait n'y avoir que des simples différences
superficielles (pour ne pas dire purement "culturelles")
entre le spécialiste scolastique au service de Dieu et, par
exemple, l'expert écologiste au service du Destin. Car à
notre évêque "moyenâgeux" de tout à
l'heure correspond l'écologiste radical d'aujourd'hui.
Pour Hans Jonas, par exemple, un des chefs de file des "deep
ecologists", la menace d'une apocalypse naturelle est telle que
les lenteurs de la démocratie constituent un luxe que
l'humanité ne peut plus se payer . L'alternative?
Des dictateurs éclairés par une élite
d'aristocrates experts qui ont constaté la gravité
naturelle de la situation et inventorié sinon inventé
les remèdes objectifs qui s'imposent de toute urgence.
Dans
notre schéma il suffit de remplacer le surnaturel par le
naturel sans le placer dans le culturel pour se rendre compte qu'aux
dogmes de la foi répondent les doctrines scientifiques.
Si en découvrant la gravité ou en révélant
la relativité un Newton ou un Einstein n'ont fait qu'enlever
les couvercles ou arracher les voiles qui cachaient à nos yeux
des choses qui étaient substantiellement et significativement
déjà là dans une Nature aussi univoque
qu'universelle, alors le vraiment vrai est absolument et
objectivement hors culture… et le savoir de l’expert un
simple voir ce qui est le cas.
Le savoir scientifique
en tant que re-présentation subjective d'un ordre objectif ou
naturel serait la seule forme de connaissance supra-culturelle.
Une culture (triangulaire) qui ignore l'existence du trou d'ozone se
doit de se ranger tôt ou tard du côté de la vérité
(carrée) découverte accidentellement par l'Occident
puisque, Dieu sait comment , l'Occident devenu carré, incarne
la seule culture en voie de naturalisation intégrale. La
Fin du Monde qui s'annonce scientifiquement équivaut à
la fin de toute culture, puisque le culturel aura réussi à
se conformer pour l'essentiel à l'ordre naturel des choses.
Une culture (circulaire) qui refuse une campagne de vaccination quand
le vaccin est naturellement 100% efficace, doit être condamnée
comme intrinsèquement immorale. Les carrés
auraient même le droit naturel d'obliger ses membres à
se vacciner.
De nouveau cette position risque de paraître
tout théorique. Permettez-nous donc de faire allusion à
nos expériences de terrain. En parlant de la Fin du
Monde nous avons mis notre doigt sur la pierre de touche qui
distingue le (sur)naturaliste du constructiviste. Nous avons
souvent eu affaire en tant qu'"anthropologues experts" à
des sciences naturelles en général et à des
médecins en particulier. Nous n'avons rencontré
aucun jusqu'ici capable d'envisager la fin de la science ou sa
métamorphose en tout autre chose dans un monde
postscientifique. La science médicale et la science tout
court connaîtront des progrès certains. Mais
depuis que l'Occident s'est rapproché de la Nature, l'avenir
ne peut amener que l'éclosion et l'étoffement du Même.
Nous aimerions bien ne pas y voir une déclaration
de plus de la Fin foncière de l'Histoire, mais force nous est
d'établir un parallèle entre cette proclamation et
d'autres du même gabarit totalitariste puisqu'il y va
automatiquement de la division des experts et donc de l'expertise en
deux camps irréconciliables. Pour les Chrétiens
il est impensable qu'un messie plus activateur de l'énergie
humaine que Jésus puisse voir le jour du coté des
favelas de Buenos Aires ou les bidonvilles de New Delhi.
L'Histoire religieuse de l'humanité - la seule qui compte en
définitive - s'arrête avec la mort et la résurrection
du Christ . Pour les Musulmans, Dieu ayant mis les derniers
points sur Ses "i" dans le Coran, Mahomet est le sceau des
prophètes. Pour les néo-libéraux qui ont
trouvé leur porte-parole en Fukuyama, l'Histoire majusculaire
se termine avec la chute du mur de Berlin. Désormais le
futur ne nous réserve à tout jamais que des petites
histoires au-dedans du paradigme gagnant. S'il y a des esprits
qui pensent non seulement à une critique de la é mais α
un monde postmoderne, s'il y a des gens qui prévoient au-delà
d'un ch⌠mage toujours croissant la disparition même de la
réalité "travail", s'il se trouve même
des militants qui luttent pour des lendemains qui chanteront tout
autre chose que le développement, jusqu'ici nous n'avons pas
rencontré des scientifiques capables d'envisager sereinement
un jour ou la Science ne sera plus . Et la raison en est très
simple. Si tout n'est pas culturellement construit, la culture
ne peut être qu'une partie d'un Tout plus fondamental qui, de
droit (sur)naturel, la ratifie ou la rature.
L'anthropologue,
expert en développement, qu'il le veuille ou non, n'échappe
pas à son tour, non seulement en dernière analyse, mais
du début jusqu'à la fin de son expertise, à
cette option fondamentale, à cette optique primordiale: ce
qu'il découvre, ce qu'il dit représente-t-il la Vérité
tout court ou une vérité qui ne saurait être en
(grande) partie que la sienne? Ce n'est pas une question de
pure épistémologie. Car derrière les
apparences d'une Nature-Destin objectif d'une Surnature-Don divin, se
faufilent les intérêts des autorités qui, en
s'établissant, ont réussi à (sur)naturaliser
leur voie, à l'imposer comme "the one best way".
Une expertise qui se veut neutre ne peut que noyer le poison
politique. Un expert qui se voit comme au service de la seule
vérité objective, au-delà des perspectives
partisanes du peuple et ses princes se fait toujours voir par l'un ou
l'autre.
En 1974 Ricœur dans un article remarquable, mais
peu remarqué à l'époque avait déjà
remarqué qu'il ne fallait pas opposer "science" et
"idéologie", mais que la science, les mathématiques
incluses, étaient intrinsèquement idéologiques.
C'est cette évidence épistémologique que
certains militants manichéens de la même période
n'avaient pas très bien compris. Il était alors
beaucoup question d'anthropologie et impérialisme . Les
purs fustigeaient la génération de Malinowski d'avoir
compromis le noyau dur de l'anthropologie en se mettant au service de
la cause coloniale. D'elle-même l'anthropologie était
soit idéologiquement incolore soit avec l'aile progressiste de
l'humanité en marche. Les critiques d'un Said à
l'égard d'un orientalisme académique inféodé
aux intérêts de l'Occident relèvent de cette même
candeur conceptuelle comme d'ailleurs les affirmations de tous ceux
qui imaginent qu'être indigène c'est être
automatiquement plus près de la vérité que
n'importe quel étranger .
Pour éviter de
tomber de nouveau dans le même piège d'un ordre
supra-culturel qui permettrait d'opérer un tri absolument
objectif entre le vrai et le faux, le bon et le mauvais, il faut
assumer consciemment (mais calmement) le caractère à la
fois relatif et engagé de toute expertise. Celui qui
imagine qu'il peut agir en toute innocence de cause idéologique
risque d'être aussi celui qui se fait le plus instrumentalisé
par des causes qu'il ignore .
Mais à l'encontre de ceux
qui affirment que "l'expert n'existe en réalité
que comme une fonction à laquelle les décideurs font
appel" , nous pensons que l'expert peut servir en principe (et
parfois en pratique) "de paravent, de refuge et de caution"
aux dominés.
Terminons là où nous
avons commencé, sur une note biblique. Les Mages -
experts aussi avant la lettre, puisque la racine *magh signifie "être
compétent" - ne se sont pas laissés faire par
Hérode. Mais tous les rois, loin s'en faut, ne sont pas
des massacreurs! Le tout c'est que l'expert, l'anthropologue
expert en développement inclus, ne se laisse pas
instrumentaliser en toute innocence de cause.
A toutes fins
utiles ou inutiles, je joins la liste de mes publications… on
ne sait jamais, il se pourrait qu’il y ait l’un ou
l’autre texte qui puisse contribuer à l’épaississement
empirique, à l’ampliation analogique et à
l’interpellation interprétative du projet Aguié.