QUESTIONS D’ETHIQUE CLINIQUE, AU
SEIN D’UNE EQUIPE MOBILE DE SOINS PALLIATIFS CONFRONTEE A DES DEMANDES
D’EUTHANASIE, Mylène Baum, Mars 1998
Les cas que nous avons été amenés à
rencontrer lors de nos réunions d’éthique nous ont confortés dans l’intuition
que nos principes cadres ne pouvaient servir que de fil rouge à des décisions de
fin de vie particulièrement difficiles. Elles articulent souvent des principes
éthiques incompatibles, comme l’autonomie et la vulnérabilité, la compassion et
la justice. Ceux-ci doivent toujours être repensés, en contexte, pour répondre
au mieux à la demande du patient, sans mettre les décideurs dans une position
incohérente avec les codes de déontologie médicale ou du code pénal qui semblent
de moins en moins adaptés à guider une approche pratique des décisions
singulières face aux mourants, dont la situation est clairement une situation de
vulnérabilité. Il nous a semblé qu’avant de procéder à des régulations de
pratiques qui formaliseraient la réflexion éthique, nous devions avoir une
approche descriptive, puis articuler notre jugement sur trois moments repérables
dans l’élaboration du jugement clinique :
1° Les intuitions des
divers soignants face au patient qui, si elles sont contradictoires, provoquent
une crise de l’action (que faire ?), donc une crise éthique. La pratique
hospitalière sort de sa routine et se trouve face à une remise en cause de
l’acte normatif.
2° Le rétablissement
d’une démarche normative a pour but d’articuler des positions morales plurielles
(rationalisation de l’intuition) à partir d’une mise en contexte des principes.
Il s’agit de permettre de dépasser le stade émotionnel de la crise et
d’envisager une transgression réformatrice.
3° Articulation de ces
deux moments, pour élaborer un jugement éthique, qui soit le fruit de la
rencontre entre l’indétermination de la pratique et la description qui se dégage
de l’éthique de la discussion, élaborée de manière collégiale par les acteurs de
terrain.
Ce schéma, il faut le préciser, suppose
une situation saine du fonctionnement des équipes. Cette grille ne peut se
superposer à des problèmes inhérents au fonctionnement de l’équipe. Nous avons
surtout relevé :
· l’absence de
circulation de l’information, · un paternalisme exacerbé, · un non-respect de la
parole critique des infirmières,
· un excès de travail …
qui mène au burn out des soignants, ce qui érode leur capacité de réflexion
éthique, · la résistance à l’intervention de l’équipe volante de soins
palliatifs, qui bouscule les a priori éthiques sur lesquels fonctionne une
équipe curative.
Nous ne pourrons mettre au clair tous ces
aspects , qu’après une analyse minutieuse des dossiers, et de la cohérence entre
les dossiers infirmiers et les dossiers médicaux.
Disons qu’au-delà de cette réalité, dont
la complexité requiert une approche pluridisciplinaire (médicale, infirmière,
juridique et clinique), l’unité volante de soins palliatifs fonctionne dans un
horizon éthique qui est plutôt celui de l’articulation du curatif et du
palliatif que celui d’une confrontation frontale de ces deux approches. Son
intervention force à repenser les nouvelles priorités de la médecine de demain
dans le contexte actuel de soins à prodiguer à une population vieillissante en
expansion. Cette population est sujette à des maladies chroniques provoquant,
dans un tiers des cas, une incapacité de décision des patients, et des soins
longs, pouvant provoquer des souffrances inutiles. Ce contexte requiert de
redéfinir des notions telles que la personne humaine, la qualité de vie, la
dignité d’un humain, dont les contours sont de plus en plus flous, car les
déterminations de la vie et de la mort sont elles-mêmes remises en question par
les avancées biomédicales. La convention de bioéthique européenne oriente cette
réflexion à travers une recherche d’éthique fondamentale. En ce qui nous
concerne, nous devons traduire l’expérience de terrain en principes régulateurs,
de manière empirique, et exiger que soit sensiblement élargi le rôle des comités
d’éthique internes aux institutions hospitalières.
La question de la fin de vie est
précisément une question qui ne peut plus se traiter de manière arbitraire, mais
exige des principes de régulation minimaux. Ceci afin de servir de fil rouge à
la démarche réflexive d’aide à la décision, et de protection des patients
fragilisés par la réduction de leurs compétences physiques et mentales. Le but
est de préserver leur autonomie dans les limites de leur hétéronomie.
Des situations de
terrain à une politique de santé publique :
La santé publique doit donc s’adapter à
une nouvelle réalité sociale pour ne pas laisser les pratiques d’euthanasies
clandestines gangrener la cohérence éthique de la pratique hospitalière. Il faut
pour cela, tel est le constat de nos réunions mensuelles, s’adapter aux
situations cliniques concrètes, institutionnelles et sociales, que pose le
problème de la fin de vie, en mettant en question la faiblesse des réponses
institutionnelles, données précisément dans des situations non déterminées par
l’expérience. Pour pallier cette situation, nous avons tenté, et ce travail n’en
est encore qu’à ses débuts, de nous faire les témoins des crises provoquées par
l’incertitude due à l’absence de critères de jugement.
Le défi en soins palliatifs est de
préserver la demande, chaque fois singulière, du patient autonome, qui veut
mourir comme il a vécu. Lorsque nous devons faire face à une demande
d’euthanasie volontaire, il s’agit d’abord d’élaborer une réponse alternative
pour les patients dont l’état de faiblesse est si avancé, qu’ils ne sont plus à
même d’atteindre un consentement éclairé, ni de formuler une demande volontaire
d’interruption de soins. Cette situation met les soignants devant une
responsabilité totale de la fin de vie du patient. Les convictions ne sont que
rarement l’objet d’un consensus dans l’équipe soignante où intervient l’équipe
volante de soins palliatifs. De plus, le sentiment d’être dépossédé d’un patient
mène à un rejet de l’équipe volante, dont le recours est perçu comme l’aveu d’un
échec de l’équipe curative. Cette absence de consensus rend nécessaire un
médiateur éthique, non pour offrir des principes formels et hors contexte, mais
au contraire pour réformer, patiemment et au rythme de l’équipe, les principes
qui forgent les intuitions éthiques de chacun, tout en respectant d’abord la
singularité de chaque cas. Cela exige de résister à la fois au relativisme
casuistique (cas par cas) et au principalisme (trop rigide pour les situations
singulières que nous devons confronter).
L’équipe volante intervient souvent
lorsque le déni du problème éthique est posé par une décision médicale
controversée. La décision éthique fait surgir les limites du savoir médical, la
capacité purement professionnelle du soignant. Faute d’être normalisée, elle
risque d’être prise d’autorité, provoquant une remise en cause de l’autorité du
décideur par les membres de l’équipe, qui sont souvent réduits à être les
exécuteurs de la décision.
La souplesse qu’exige ce mode d’approche
est encore expérimentale mais, dans le lent changement des mentalités que nous
opérons grâce à la formation à la philosophie des soins palliatifs, nous
constituons les conditions d’un changement des pratiques qui contribue à la
création d’un nouveau contrat de soins et de partage des responsabilités entre
soignants. Cette démarche permet d’éviter toute dérive vers une pratique
clandestine de l’euthanasie par désarroi devant une fin de vie difficile.
Nous sommes à un stade où nous ne pouvons,
ni ne voulons, encore proposer de méthodologie normative infaillible, sans faire
de fausses promesses. Nous devons encore naviguer, avec pour seuls principes
éthiques de base, l’incertitude et le respect de la vulnérabilité et de
l’autonomie des patients.
Tentative d’élaborer des réglementations
minimalistes:
Il apparaît nécessaire de souligner
l’articulation de principes complémentaires dans un cadre qui respecte la
singularité de chaque situation de fin de vie, telle qu’elle est envisagée par
le patient lui-même, d’où l’idée que j’avais développée d’un numéro de téléphone
qui permettrait au patient ou à ses proches de faire appel à l’équipe volante de
manière autonome, quitte à ce que la modalité d’intervention entre les deux
équipes se négocie autour de :
· l’intérêt du
bien-être du patient, · la volonté du patient, tant qu’elle peut
s’exprimer,
· la détermination des
conditions de l’intégrité éthique des soignants ,
· la détermination des
conditions d’une juste distribution des soins, en respectant l’égalité des
droits des patients.
Cette première étape doit mener à
l’évaluation et à la discussion de la situation du patient, en respectant un
équilibre entre intimité du patient, secret professionnel, et partage de
l’information. Le but est de parvenir à une décision juste.
Les facteurs d’influence de la décision:
· développement
pédagogique de la capacité décisionnelle des soignants
· identification d’une
personne proche du patient qui pourrait orienter le processus thérapeutique en
situation d’incompétence
· en l’absence d’un tel
référent, désigner les responsables de substitution parmi les soignants et
un médiateur éthique
· prise de la décision
dans un cadre collégial.
Résumé:
· Priorité donnée à la
volonté du patient
· Aide à la décision
pour un patient fragilisé par un diagnostic fatal
· Elaborer un comité de
décision interne à l’équipe pour les patients incompétents
· Documentation écrite
du processus de décision.