De l’éthique à la
littérature
Que l’éthique soit une question de
mode, au risque de vous choquer, nul n’en doute. Ethic pays, comme on dit
en pays anglo-saxons où l’on ne se trompe jamais sur la composante marchande des
actes les plus nobles. Ce processus a d’ailleurs été intelligemment mis à jour
par Etchegoyen, dans La valse des éthiques, où, pour résumer, il émet
l’idée que l’éthique actuelle est contraire à l’impératif kantien parce qu’elle
n’est jamais désintéressée – ce qui se traduit par la mise en place d’un concept
aussi radicalement contradictoire que celui de " l’éthique des
affaires ". À telle enseigne, la mafia aussi dispose de son éthique. Mais
ceci ne doit pas cacher l’essentiel, à savoir le combat que mènent au quotidien
des individus contre la souffrance et la maladie, l’injustice et les multiples
dérèglements que l’existence impose à cette revendication fondamentale de tout
être humain : vivre heureux. Ce combat est paradoxal : il se mène le
plus souvent au-delà des mots mais ne peut en faire l’économie. C’est, bien
entendu, la question – devenue question bateau, hélas, et que je ne développerai
pas davantage ici – de l’indicible qui ne peut être dit qu’avec des mots. Que
l’éthique paye ou non, celui qu’elle concerne au premier chef est au-delà de
toute rétribution. Et il ne faudrait pas que le soupçon vienne corrompre ce qui
s’avère parfois l’unique arme contre le mal, le seul geste de sympathie, au sens
fort du terme, que nous puissions adresser à ceux qui souffrent et
s’éteignent.
La bioéthique – ou l’éthique
médicale – se structure lentement mais sûrement, avec ses richesses et ses
erreurs. S’agit-il simplement de l’intelligente adaptation des philosophes qui,
dans une université où tout chercheur est aujourd’hui contraint de se comporter
en délégué commercial assurant la rentabilité de son secteur, a trouvé le
créneau le mieux adapté, le plus " porteur " ? Revoilà le soupçon
qui s’insinue, et je finirai par manquer aux règles de la plus élémentaire
courtoisie envers ceux qui m’ont gentiment invité à prendre la parole. Je m’en
tirerai et conclurai ce débat en me réfugiant derrière le cliché voulant que
toute invention humaine soit porteuse du meilleur et du pire. Quoi qu’il en
soit, elle a eu pour conséquence de remettre en place la parole entre le malade
et le médecin, entre la maladie et la science médicale – à moins qu’elle ne soit
elle-même la conséquence d’un manque de plus en plus criant, d’une asphyxie qui
risquait, à terme, de compromettre radicalement tout le processus médical
moderne. Et c’est de cette parole que nous parlerons ce soir. De cette parole,
ou plutôt de ces paroles qui permettent aux uns d’exprimer leur
souffrance, aux autres, d’avouer leur impuissance – ou de renforcer leur pouvoir
curatif.
On peut distinguer trois niveaux de
discours, quelle que soit la réalité dont on entend
traiter :
1. Le discours spontané, qu’il soit écrit
ou oral, de la personne concernée par cette réalité et qui cherche à
l’exprimer ;
La
parole spontanée est souvent malaisée, parfois impossible. Le discours du
spécialiste est souvent trop froid, parfois incompréhensible. L’une et l’autre
se situent à des pôles opposés du réel, opposition qui se résume au degré
d’implication des locuteurs. À l’évidence, le malade est plus concerné par sa
maladie que son médecin. C’est qu’ils se trouvent enfermés dans le dualisme,
qui, quoi qu’on en dise, n’est pas le début du pluriel. Celui-ci ne commence
qu’à trois. Le texte de l’écrivain joue ce rôle – celui de l’ange arrêtant la
main d’Abraham – par lequel le singulier s’articule au collectif. Grâce à lui,
la " victime " du réel entend exprimer ce qu’il n’a pu que
difficilement – voire pas du tout – formuler, et son " spécialiste "
perçoit toute la part d’ombre et d’humanité que sa technique et son savoir ont
été contraints d’ignorer pour accéder à cette " objectivité ", source
de puissance autant que de souffrance. Je peux témoigner, en tant qu’écrivain,
du profond bonheur qui s’empare de moi lorsqu’ayant raconté quelque chose qui ne
m’est pas arrivé, quelqu’un qui l’a vécu vient me remercier d’avoir aussi
justement rendu ce qu’il ne parvenait à exprimer. Et nous pouvons tous nous
souvenir d’un de ces livres, d’une de ces phrases dont la lecture nous a menés à
soupirer : " C’est exactement ce que je pense, ce que je
ressens ! " Le soulagement que nous éprouvons alors est à la mesure de
la thérapie qui vient de s’exercer par la grâce de la fiction : les mots
que l’on ne trouvait pas ou ceux qui ne nous plaisaient pas pourrissaient en
nous ; la littérature nous en a purgés et a fait œuvre esthétique – j’aime
entendre le mot " éthique " dans ce que l’on considère à tort comme un
simple ornement – d’un magma informe, froid et malodorant.
Je ne
poursuivrai pas plus avant la réflexion théorique sur des discours dont nous
n’entendrions rien – pointant par là du doigt un des aspects du discours
scientifique qui consiste à couvrir, voire éteindre, une autre parole –, et j’en
viendrai à la pratique : confronter ces discours autour de la question de
la mort causée par la maladie, me limitant pour l’essentiel (et je vous prie de
m’en excuser) aux deux derniers niveaux, à savoir l’éthique et la
littérature.
Dans un
remarquable essai, La littérature et la mort, Michel Picard se penche sur
le rapport existant entre ces deux termes – si on me permet d’utiliser ce mot
dans sa double acception. La critique littéraire qui s’y intéresse étudie
surtout le " thème " de la mort et ne produit que des paraphrases. Il
manque, note Picard, une réelle épistémologie. C’est que la mort reste une
énigme et qu’on ne sait pas définir ce qu’elle est. Elle n’est pas un objet
d’étude comme les autres, il est impossible de la penser ; elle est
l’inimaginable absolu. N’est-ce pas ce que constate Épicure : si la mort
est là, je ne suis plus ; si je suis elle n’est pas là. Notre mort est
" un signifiant sans référent " (27), et la croyance (je ne mourrai
pas) est plus forte que le savoir (tout homme est mortel). Dès lors, pour passer
" de l’impensable mort du Sujet à l’éventuelle réalité de la mort de
l’Objet " (29), il faut caractériser la mort ; parler de ta, ma, sa
mort et non plus de " la " mort.
C’est ce
que cherche à exprimer une jeune mère apprenant, après plusieurs semaines
d’errance chez des médecins refusant d’entendre l’inquiétude qu’éveillait chez
elle l’état de santé d’une de ses jumelles de trois ans. Il s’agit d’un texte
brut, parole spontanée d’un sujet confronté à la réalité, même si la spontanéité
n’est plus aussi radicale que dans l’expression orale. Ce n’est pas de la
littérature, cependant, du moins, pas encore tout à fait – sans doute
faudrait-il peu de chose pour que cela le devienne :
Le 17 janvier, premier
entretien avec [un médecin dont je tairai le nom].
J’ai demandé à mon petit
frère de m’accompagner histoire que quelqu’un comprenne le sens des mots, moi je
ne fais que les entendre.
Tout à coup, une phrase est
compréhensible.
Votre fille a 75 % de
chance de s’en sortir. Après un rapide et élémentaire calcul, je lance que donc
elle a 25 % de chance de mourir.
NON ! Il faut penser
positivement.
Pas un seul autre mot
d’explication et moi je me dis que s’il a un problème avec la mort, ce n’est pas
mon problème.
La mort ne me pose pas de
problème, je lui ai toujours laissé la place qui lui est due et je ne vois pas
pourquoi, maintenant que ma fille la frôle, je changerais de philosophie. Moi,
sainement, je me dis que si [ma fille] meurt à 3 ans, sa vie, ça aura été ces
trois années. Et que les vies de [sa sœur] et moi, ça aura été ces trois années
partagées avec elle puis toutes les autres sans elle. Oui, bien sûr, il y aurait
des larmes, des cris même, de tout, des envies, des questions mais pas de
regrets ni de culpabilité.
Je lui demande encore si il
y aurait moyen de me procurer un syllabus de cours afin que je puisse vraiment
cerner l’ennemi, le comprendre. Non, ça n’existe pas.
Vlan, les portes de la
communication me sont claquées au nez. Je me sens humiliée, rejetée. À chaque
fois qu’il entrera dans la chambre, suivi par tous ces assistants, j’essaierai
de lui poser une question et il repartira sans y avoir répondu ou alors, et
c’est bien pire, il me sortira 36 termes médicaux auxquels mon cerveau n’a pas
accès.
Il n’est
pas besoin de beaucoup d’analyse – ce serait réintroduire un discours savant de
plus, voire de trop – pour entendre la différence radicale entre les deux
discours : celui de la malade (ou de sa représentante la plus fidèle) et
celui du médecin. Ces deux-là ne s’entendront jamais, dans tous les sens du
terme et, malgré l’efficacité technique d’un traitement, l’ambiance inhumaine
dans laquelle la fillette et sa mère vont vivre durant plusieurs mois conduira
cette dernière à prendre congé du spécialiste de manière
brutale :
Lorsque j'annoncerai [au
spécialiste] que je ne veux pas de prescription mais que je veux que le dossier
d'Alysée soit transféré à l'Hôpital des enfants, il me répondra d'abord NON,
ensuite, il me dira que si ma fille meurt après ce changement, ce sera de ma
faute. Je lui répondrai que je l'emmerde, qu'il est un trou du cul et je
sortirai en claquant ces portes inclaquables. Ma fille n'est pas encore
morte…
La
science médicale s’exclamera que la mère a pris là un risque énorme en renonçant
aux soins du meilleur spécialiste ; l’éthicien, probablement, répondra
qu’elle n’en serait pas arrivée à cette décision si elle avait rencontré un peu
d’écoute auprès de cet homme.
Venons-en aux deux autres discours. Je
tenterai ce soir d’articuler, dans un dialogue que j’espère enrichissant, deux
textes, à l’instar de la définition que, dans le premier de ceux-ci, Mylène Baum
donne de l’éthique : articuler le curatif au palliatif, sans savoir
toutefois qui, de l’éthique et de la littérature soigne ou pallie. Le premier de
ces textes, donc, est constitué des notes rédigées par une éthicienne, tentant
de définir les fondements de sa démarche face au problème de l’euthanasie ;
le second est un des derniers romans de Jacqueline Harpman, Récit de la
dernière année, paru en 2000 chez Grasset.
Mylène
Baum définit d’entrée de jeu la difficulté que rencontrent les équipes de soins
palliatifs face à des demandes d’euthanasie :
Les cas que nous avons été
amenés à rencontrer lors de nos réunions d’éthique nous ont confortés dans
l’intuition que les principes cadres ne pouvaient servir que de fil rouge à des
décisions de fin de vie particulièrement difficiles. Elles articulent souvent
des principes éthiques incompatibles, comme l’autonomie et la vulnérabilité,
la compassion et la justice. Ceux-ci doivent toujours être repensés, en
contexte, pour répondre au mieux à la demande du patient, sans mettre les
décideurs dans une position incohérente avec les codes de déontologie médicale
ou du code pénal qui semblent de moins en moins adaptés à guider une approche
pratique des décisions singulières face aux mourants, dont la situation est
clairement une situation de vulnérabilité. Il nous a semblé qu’avant de procéder
à des régulations de pratiques qui formaliserait la réflexion éthique, nous
devions avoir une approche descriptive, puis articuler notre jugement sur trois
moments repérables dans l’élaboration du jugement
clinique.
1.
Les intuitions des divers
soignants face au patient, qui si elles sont contradictoires, provoquent une
crise de l’action (que faire ?), donc une crise éthique. La pratique
hospitalière sort de sa routine et se trouve face à une remise en cause de
l’acte normatif.
De son
côté, Jacqueline Harpman raconte, avec pudeur et retenue, voire avec cette
distanciation tendre et ironique qui lui est si caractéristique, les derniers
mois de la vie de Delphine, entourée de sa mère, Pauline, de ses enfants Paul et
Mathilde et de son médecin, le bon Letellier. Elle a attrapé un cancer
dont la particularité est d’être à la fois totalement incurable et parfaitement
indolore. Elle aura donc la " chance ", durant cette " dernière
année ", de se regarder mourir et de faire ses adieux. Elle mourra chez
elle, et l’équipe de soins palliatifs ne sera constituée que de ces proches que
la perspective de la mort rapprochera davantage, avant que la mort ne les rende
à jamais lointains. Là où l’éthicien pose le cadre de sa problématique,
l’écrivain campe le sujet :
Nous allons errant,
musardant, pressés ou distraits, ne regardant jamais la vieille femme en noir
qui est accroupie à l’horizon, mais elle ne nous quitte pas des yeux. Soudain,
la voilà si proche que nous ne pouvons plus l’ignorer. Nous tentons de ralentir
le pas, et, terrifiés, nous découvrons que nous ne sommes pas maîtres du temps,
il nous pousse par derrière, nous trébuchons, haletants, désespérés, nous
cherchons quelque appui, il faut se raccrocher, résister, mais déjà la vague est
sur nous et nous emporte hurlant vers le silence.
(p. 7)
Le
contexte est littéraire, à l’évidence. La Camarde est là et, si elle ne brandit
pas de faux, elle n’en constitue pas moins l’unique horizon de vérité. Il faut
une catastrophe, un de ces événements effroyables qui nous fait passer à toute
allure de l’inimaginable à l’intransmissible en nous forçant, à chaque stade,
d’imaginer, de dire et de transmettre ce qui semble refuser de l’être. La
catastrophe est une apocalypse, au sens premier du terme, une révélation. Elle
nous révèle que le temps " nous pousse par-derrière " et que nous y
trouvons notre inscription ; il y aura un avant et un après la catastrophe,
alors que jusque-là, l’on pouvait vivre comme le narrateur de La
recherche pour qui il serait toujours temps, demain, de se mettre à
l’ouvrage.
Le
travail littéraire commence ici. Nous pourrions longuement nous pencher sur le
parallèle constant que vous établissez, Jacqueline Harpman, entre l’évolution de
la maladie de Delphine (et précisons que Récit de la dernière année n’est
pas un roman sur le cancer mais bien sur la mort) et les conditions climatiques
qui l’accompagnent. Vous le faites d’une manière extrêmement originale ; ni
le traitement romantique où la nature est le reflet des états d’âme du héros, ni
le détachement froid et clinique de notre contemporanéité. Ce que nous appelons
" nature " est surtout le regard que nous lui portons et par lequel
nous la définissons et lui donnons cette vie qui semble nous concerner. [Laisser
parler ici J. Harpman sur cette question, mais sans prendre trop de
temps.]
Je vous
propose, Jacqueline Harpman, que nous entamions ensemble une lecture de votre
roman à travers certains des points que définit Mylène Baum comme déterminant
les fondements d’une éthique en situation d’euthanasie. Car c’est bien
d’euthanasie dont parle votre roman : comment bien mourir. Une mort
artisanale, faite sur mesure, ce qui peut faire dire qu’à tout prendre, votre
Delphine a de la chance.
[Voici
la liste des points que je vous propose que nous voyions, afin de vous permettre
de préparer la discussion]
·
priorité donnée
à la volonté du patient
Je vous
propose de terminer cette discussion par un point qui m’est apparu comme
essentiel dans votre roman et, partant, dans l’approche de la mort, et que me
semble rater la réflexion éthique sur les soins palliatifs, préoccupée qu’elle
est par la gestion d’un temps présent impitoyablement déterminé. Ce point, c’est
l’articulation qui s’opère, par l’annonce de et la réflexion sur la mort, entre
mémoire, oubli et fiction :
·
J’apprends des choses
incroyables sur moi. Je ne suis pas celle que je croyais. J’ai reçu des lettres
qui me parlent d’événements dont je ne sais plus rien et il m’est venu un
souvenir. J’avais douze ans, j’étais sous la douche et j’ai pensé que je voulais
ne jamais oublier cet instant. Je ne peux pas dire si j’ai tenu parole car, de
ce moment, je ne sais plus que le projet de ne pas oublier. S’était-il passé
quelque chose qui me paraissait important ? Avais-je franchi, comme on
l’éprouve à cet âge, une étape décisive ? J’ai regardé autour de moi, cela
est sûr, mais quoi ? la baignoire ? le rideau de douche ou
moi-même ? Il ne me reste que la certitude d’avoir regardé attentivement et
le souvenir d’une promesse. Ai-je oublié ou pas ? Devais-je seulement me
souvenir que j’existais ? Qu’est-ce que la mémoire ? Dans dix ans, que
saurez-vous de moi ? Déjà, je n’en sais plus que la moitié… [...] Et
cependant, je reste le centre de l’univers : c’est un centre troué, mais je
n’ai pas d’autre point de vue pour penser au monde ou à moi. Parfois, je suis
mélancolique, je trouve absurde de s’être donné la peine de vivre, minute après
minute, ce qu’on aura si vite perdu : et puis quelque chose m’amuse et
j’oublie que j’oublie. (158-159)
o
Quand elle sépare, il est
rare que la mort prévienne, c’est toujours après qu’il faut faire le travail,
recenser ce que l’on a aimé et dont on ne pourra plus jouir que par la mémoire –
si elle y consent. (208)