Apports cliniques au
débat sur le statut de l’embryon humain in vitro. Ce qu’en disent les couples... Par Luc
Roegiers [Midi de la bioéthique 1999]
1) Respect de l'embryon proportionnel à
son développement
La première évidence rencontrée par les
couples est la hiérarchisation de la valeur de l'embryon humain puis du foetus
selon son stade de développement. Ainsi pour tous les couples, il n'est pas
seulement moins pénible mais également moins transgressif d'interrompre une
grossesse au premier trimestre plutôt qu'aux deuxième ou troisième trimestres.
De même, tous les couples ayant subi une interruption de grossesse pour problème
malformatif d'origine chromosomique ou génétique attendent avec beaucoup
d'espoir l'avénement du diagnostic pré-implantatoire qui permettra l'élimination
in vitro des embryons atteints.
2) Nécessité de l'expérimentation
thérapeutique
Les techniques de FIV (Fécondation In
Vitro) arrivent-elles sur le marché et s'intègrent-elles aux possibilités
thérapeutiques sans histoire, comme par génération spontanée ? Pour les couples
infertiles, elles sont une situation de fait et la réflexion en amont n'est pas
leur préoccupation prioritaire. La plupart des gens se sentent concernés par les
conséquences à gérer plus que par les origines des techniques. Dans une moindre
mesure, c'est vrai aussi pour les praticiens. En choisissant d'avoir recours à
la FIV, à la micro-insémination ou au diagnostic pré-implantatoire, ils ne
cautionnent sans doute pas ipso facto la méthode de recherche qui a rendu
possible la mise au point de ces pratiques. Mais l'expérimentation sur de
nombreux embryons humains a été nécessaire pour arriver à l'efficacité connue à
ce jour. Nul ne peut totalement ignorer cette évidence.
Il est tout aussi clair aux yeux des
couples de la FIV comme des praticiens, qu'une pratique rigoureuse, fiable et
donc éthique doit sans cesse veiller à diminuer les souffrances des couples,
c'est à dire à augmenter tant les performances que l'innocuité de la technique.
Or, voilà un créneau essentiel de l'expérimentation sur embryon humain : c'est
d'améliorer leur taux d'implantation. Pour mettre au point aujourd'hui les
milieux de culture séquentiels destinés à permettre une maturation embryonnaire
jusqu'au stade de blastocyste, par exemple, il faut procéder à un certain nombre
d'essais. C'est logique.
Une forme d'expérimentation sur embryon
est donc incontournable en FIV. Bien sûr, il n'est pas question pour les
personnes concernées par la FIV d'adhérer à toutes les pratiques expérimentales
transgressives passées et futures sur embryon humain. Mais d'autre part, ils ne
peuvent qu'assumer au minimum le concept d'expérimentation thérapeutique en FIV
comme dans n'importe quel autre secteur de la médecine.
Cela, les couples le pressentent.
Pourtant, ils ne donnent pas facilement leur accord à une expérimentation sur
leurs embryons au seuil du programme de FIV lorsqu'une telle alternative leur
est soumise dans certains centres, comme à l'ULB-Erasme. Les couples préfèrent
clairement un don ou une destruction à une éventuelle expérimentation de leurs
embryons surnuméraires. A l'UCL-St Luc, l'expérimentation sur embryon n'est pas
pratiquée. La population des demandeurs porte vraisemblablement plus qu'ailleurs
le souci d'un respect spécifique de l'embryon. Mais dans tous les centres, ce
qui semble être déterminant est le fait qu'à un moment donné, un projet même
très incertain soit conféré à l'embryon. C'est l'objet du paragraphe
suivant.
3) Attachement parental à l’embryon in
vitro : dans quelles conditions ?
Une distinction est faite dans
l’information donnée en cours de tentatives FIV à propos des aspects qualitatifs
des embryons. Ainsi, on explique aux couples géniteurs qu’il y a les " bons ",
ceux auxquels on donne une chance d’implantation; et les médiocres, pour
lesquels on évalue non significatives les probabilités d’un développement. La
plupart des gens ignorent de telles nuances. On dit aussi aux couples qu’une
telle sélection existe également dans la nature. 75 % des embryons fécondés ne
parviennent pas à s’implanter. La sélection naturelle semble aléatoire. Un jour,
un homme m’a déclaré être précisément dérangé par l’intervention humaine dans le
choix des embryons à transférer. Son témoignage est lucide mais reste
exceptionnel. Généralement, les couples acceptent cette sélection comme
inhérente à la procédure sans se poser plus de questions. Pourtant, de facto,
sont ainsi délimitées deux catégories d’embryons : celle des potentialités
d’humanisation, dès lors très investies par les couples géniteurs et celle des
embryons in vitro assimilés à des amas de cellules sans
destin.
Le seuil de détermination des bons et des
mauvais embryons est bien sûr arbitraire et souple. Par exemple, si le
gynécologue ne dispose que d’embryons de qualité très moyenne, il aura tendance
à les transférer malgré tout pour offrir une possibilité même réduite de
grossesse au couple ayant du subir toutes les étapes de la tentative. Ces mêmes
embryons, confrontés à d’autres bien meilleurs, n’auraient pas été retenus ni
même congelés dans la mesure où la décongélation aurait achevé de les détruire.
Dans l’esprit des demandeurs de FIV, la catégorisation médicale est décisive.
Dès le moment où est fixée la limite des embryons à conserver ou pas, le couple
s’attache aux embryons à projet et n’éprouvent guère d’états d’âme envers les
embryons privés d’avenir et réduits donc au statut d’amas de cellules. Comme si
dans ce cas leur destruction était logique.
Par contre, fréquentes sont les
interrogations relatives aux embryons retenus. Un couple m’a un jour demandé de
pouvoir passer la nuit auprès de ses embryons fraîchement éclos. Une mère de
triplés obtenus dans notre service déclarait récemment au cours d’une interview
télévisée qu’elle était comblée par ses trois enfants mais se sentait
interpellée par la présence d’embryons congelés. Peut-être un jour se
résoudrait-elle à les détruire. Mais cela représentait manifestement un deuil
pour elle. Une autre femme m’a interpellé dans un couloir me rappelant ses
tentatives de FIV, 8 ans plus tôt. Je n’avais qu’un souvenir très vague d’elle
et de son conjoint mais elle m’a reconnu et m’a expliqué qu’après deux
tentatives de FIV infructueuses, elle avait renoncé à l’aide médicale et que son
infertilité relative avait au fil des années laissé passer deux conceptions.
Mère de deux enfants, elle m’a pourtant demandé des nouvelles de ses embryons
congelés. Ceux-ci sont habituellement détruits après deux ans d’attente sans
projet parental, ce dont on prévient les couples géniteurs. Mais elle avait
laissé dans sa mémoire une place pour ces potentialités d’enfants. Et que dire
de ces couples préférant " confier à l’adoption " leurs embryons plutôt que de
les détruire...
Dans ce sens, on peut dire que les
embryons même in vitro occupent dans l’esprit voire dans le coeur de leurs
géniteurs, une place symbolique parfois importante. Les traiter comme un simple
matériau serait choquant à leurs yeux. Mais l’investissement des couples est
toujours lié à l’investissement médical. Si à aucun moment ils n’entendent de
perspective, si leurs embryons n’ont aucune valeur développementale, c’est
presque comme s’ils en perdaient tout caractère
humain.
4) Et les embryons produits pour
l'expérimentation ?
Les débats politiques récents ont porté
non pas sur la notion d'expérimentation sur embryon qui tend vers un consensus
des parti politiques mais sur la question de la création d'embryon sans finalité
procréative. Il est difficile de connaître l'état d'esprit des personnes
acceptant de donner leurs gamètes pour une telle entreprise. Mais il est très
probable qu'à leurs yeux, le produit d'une fécondation sans perspective de
transfert pour une grossesse n'est pas assimilable à un embryon humain. Il
s'agit d'un matériel cellulaire destiné à la science. A fortiori, la cellule
somatique clonée pour en faire des cellules pluripotentes n'a guère de chance
d'être investie de près ou de loin comme maillon "humain". La question du statut
de telles entités reste posée. On ne peut nier qu'il y ait potentialité de
développement en personne humaine dans une forme fut-elle fugace de cette
division cellulaire. Est-ce l'expérience du couple ou la définition du médecin
ou du biologiste qui est déterminante pour juger de ce qui mérite le label et le
respect d'"embryon humain" ?