L'allocation universelle.

Réponse aux questions de Christine Masuy

(Femmes d'aujourd'hui, septembre 1997)

 

* Si le système de l'allocation universelle était instauré, quelles seraient les conséquences concrètes sur le monde du travail et à quel terme ?

Cela dépend fortement du niveau, du rythme d'introduction et des mesures d'accompagnement. En gros: (1) facilitation du partage de l'emploi existant, (2) rentabilisation d'emploi à faible productivité immédiate (mais forte dose de formation p.ex.) aujourd'hui inexistants, (3) découragement d'emploi à la fois ingrats et mal payés.

 

* Quelles seraient par ailleurs les conséquence sur la pauvreté, les sans-logis, le 1/4 monde… ?

Pas principalement sous la forme d'une augmentation mécanique du niveau de vie (le niveau des autres allocations devrait être réajusté à la baisse pour maintenir le revenu actuel des allocataires essentiellement inchangé, AU comprise) mais sous la forme d'une réduction de la trappe du chômage et donc une amélioration des options accessibles aux personnes dans ces situations.

 

* Ce système n'a-t-il que des avantages ? quels sont ses inconvénients ?

Cela dépend fortement de la variante considérée. S'il s'agissait d'un remplacement intégral de tout le système de sécurité sociale par une AU faible (mettons 10.000 FB par mois), il y aurait une augmentation inacceptable des inégalités. S'il s'agissait d'emblée d'une AU élevée (20.000 FB par mois), il y aurait une modification abrupte de la distribution des revenus disponibles et une baisse significative de l'incitation à travailler et à mieux se former pour certaines parties de la population active. Ce dilemme peut être évité par une AU initialement faible avec une simplification et un allègement notables mais sans suppression intégrale de la plupart des transferts existants.

 

* Pourquoi, alors que l'idée est fort ancienne déjà, n'a-t-elle jamais été vraiment appliquée ?

Même si l'un ou l'autre penseur l'a discrètement suggérée depuis les années 20 de ce siècle, ce n'est que dans les années 80 que l'idée a émergé dans le débat public ici et là en Europe, et le numéro de la Revue nouvelle de 1985 est la toute première publication en langue française sur le sujet. (Le débat public sur la réduction du temps de travail, à titre de comparaison, remonte au milieu du siècle dernier.) Il faut donner le temps aux chercheurs, aux citoyens et aux mandataires politiques de comprendre l'idée, d'explorer les alternatives, d'évaluer les objections. Tout cela prend et prendra encore du temps.

 

* N'y a-t-il pas une expérience en Alaska ? Qu'en est-il concrètement ?

Il s'agit d'une véritable AU (un dividende sur un fonds constitué à partir de l'exploitation de pétrole), mais à un niveau trop faible (3000 FB par personne et par mois) pour avoir beaucoup plus qu'un intérêt anecdotique.

 

* D'autres pays voisins sont-ils plus loin que nous sur la question ? (les Pays-Bas ?)

Les Pays-Bas, la Finlande et surtout, ces derniers mois, l'Irlande sont les pays où le débat politique est le plus avancé.

 

* Est-il légitime de gagner sa vie sans travailler ?

Ce n'est pas illégitime mais impossible (qu'est-ce que "gagner" sa vie sinon travailler pour la financer?). L'AU, de toutes manières, ne vise pas à légitimer le loisir à temps plein pour toute la vie, ni à l'encourager, mais à permettre à tous d'accéder au travail rémunéré sans cependant être forcé d'accepter n'importe quoi.

 

* Travailler, ce n'est pas seulement gagner de l'argent. N'a-t-on pas besoin de travailler pour d'autres raisons ? Notamment pour une vie sociale ?

Bien entendu, ce qui réduit considérablement les effets désincitants d'une allocation inconditionnelle.

 

* Selon vous, l'allocation universelle relève-t-elle plus de la réalité future ou de l'utopie ?

Elle est une utopie pour le temps présent.

 


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Auteur : Annick DABEYE <dabeye@etes.ucl.ac.be>
Responsable : Philippe VAN PARIJS <vanparijs@etes.ucl.ac.be>


Date de mise à jour : juin 1999