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Pourquoi le chômage de nos pays est-il, selon vous, un
chômage qui n'est pas cyclique mais permanent et qu'une
croissance même soutenue, une reprise même vigoureuse,
n'est pas à même d'enrayer?
La "mondialisation", le marché unique
européen, l'abandon du communisme en Europe de l'Est sont
autant de facteurs qui ont un effet paradoxal sur la
répartition des capacités de gain dans nos pays. Pour
ceux qui disposent de capital ou de qualifications précieuses,
le revenu qu'ils peuvent espérer est considérablement
augmenté. Pour ceux qui ont des qualifications très
répandues de par le monde, ou spécialisées dans
des productions que la nouvelle concurrence rend obsolètes, le
revenu qu'ils peuvent espérer obtenir en un temps de travail
normal s'érode graduellement au point de tomber en dessous du
minimum vital. Aux Etats-Unis, ce phénomène se traduit
par une baisse des revenus réels et une augmentation du temps
de travail des travailleurs les moins qualifiés. En Europe, il
se traduit par un chômage qui s'amplifie au fil des cycles
économiques.
C'est aussi cela que mettent en évidence les mouvements
de chômeurs qui revendiquent en France depuis les fêtes
de Noël [1997]?
Je ne connais pas le détail des revendications
portées par ces mouvements, dont je n'ai eu ici (en
congé sabbatique à Yale) que de faibles échos.
Mais il est clair qu'un peu partout - et en particulier parmi celles
et ceux qui ont le plus a souffrir de la situation présente -
on se rend compte que les remèdes traditionnels et leurs
variantes ne suffiront pas à la tâche.
A l'occasion de ces manifestations, l'idée d'un "revenu
décent pour tous", ou d'une "allocation universelle" a de
nouveau été mise en avant. Depuis plusieurs
années, vous estimez que l'allocation universelle est
précisément un moyen de lutter contre le chômage,
en donnant la possibilité aux chômeurs -surtout de
longue durée- d'échapper à la "trappe du
chômage". Avant toute chose, pouvez-vous nous expliquer ce
mécanisme, et ses différents aspects (vous en relevez
quatre) ?
Il y a plusieurs manières d'assurer un niveau minimum de
revenu à tous. L'allocation universelle est une de ces
manières, qui a ceci de particulier qu'elle prend la forme
d'un revenu de base versé inconditionnellement à tous,
sans condition autre que la résidence légale permanente
: aux riches comme aux pauvres, aux cohabitants comme aux
isolés, aux salariés et aux indépendants comme
aux chômeurs, aux étudiants et aux parents au foyer
comme aux retraités.
Comment l'allocation universelle peut-elle permettre
d'échapper à cette "trappe du chômage"?
Le point fondamental est que l'allocation universelle est
cumulable - intégralement et indéfiniment - avec tout
revenu du travail. Prenez le cas d'un chômeur qui trouve un
emploi à temps partiel, insuffisant pour pouvoir en vivre mais
valant la peine d'être accepté en raison par exemple de
la formation qu'il fournit. Dans le système actuellement en
place en Europe, accepter un tel emploi est souvent très peu
attrayant, voire simplement impossible, parce que cela impliquerait
la perte des allocations de chômages ou du RMI, ou une
réduction substantielle de leur montant. C'est en cela que
consiste la "trappe du chômage" créée par le
filet de sécurité de nos systèmes de protection
sociale. L'allocation universelle, en revanche, n'est pas un filet
dans lequel on s'empêtre, mais un socle sur lequel on peut
s'appuyer, par exemple pour accepter un emploi à temps partiel
ou poursuivre une formation.
On s'acheminerait donc aussi vers l'abandon de tout salaire
minimum?"
Non. L'important est que le revenu net d'un smicard à
temps plein ne soit pas réduit. Si après l'ajustement
fiscal, le salaire net et l'allocation universelle excèdent
ensemble le salaire net actuel, il y a un peu de marge de
manuvre pour une réduction acceptable du SMIC. Mais tant
que l'allocation universelle reste faible, les simulations montrent
que cette marge de manuvre est étroite. Même
ainsi, l'allocation universelle contribuerait puissamment à
rendre viable des emplois qui aujourd'hui ne le sont pas, mais
principalement des emplois à temps partiel, qui permettent de
remettre pied dans le circuit du travail, ou de s'en dégager
un peu sans s'en laisser exclure, ou de combiner une activité
professionnelle avec une formation.
Pourquoi "l'impôt négatif sur le revenu" que
certains prônent n'est-il pas suffisant?
L'impôt négatif sur le revenu est un crédit
d'impôt remboursable calculé au niveau de chaque
ménage. Si son montant par tête, éventuellement
ventilé selon l'âge, est fixé au même
niveau que l'allocation universelle, la répartition des
revenus disponibles entre les ménages est théoriquement
la même qu'avec l'allocation universelle. Mais il y a trois
différences fondamentales, liées au fait que
l'allocation universelle est versée "d'avance" à chaque
personne, et non calculée après coup pour chaque
ménage: d'abord, le fait même que l'allocation
universelle soit versée de manière absolument fiable,
sans requérir une démarche particulière, rend
moins risqué d'accepter un emploi (on aura toujours
l'allocation universelle, sans complication administrative, si on
perd l'emploi ou si on y renonce) et s'attaque ainsi à un
aspect de la trappe du chômage auquel les économistes
sont souvent aveugles. Ensuite, le fait que l'allocation universelle
soit accordée individuellement à chaque membre du
ménage et non sous la forme d'une réduction
d'impôt augmentant le revenu net des membres du ménage
en proportion de leurs revenus professionnels n'est pas du tout
anodin quant à la distribution interne du revenu et du pouvoir
au sein des ménages. Enfin, l'impôt négatif
perpétue l'illusion qu'il s'agit d'une redistribution de
certains (qui paient l'impôt positif) vers d'autres (qui
reçoivent l'impôt négatif), alors que ce dont il
s'agit, c'est fondamentalement la distribution égale entre
tous les citoyens d'une partie de la valeur d'un patrimoine auquel
aucun d'entre nous n'a plus droit qu'aucun autre. Une allocation
universelle versée sans condition a chacun traduit bien mieux
cette idée d'un "dividende social".
L'allocation universelle a même pour effet de rendre les
femmes plus indépendantes de leur mari!
De par son caractère inconditionnel même,
l'allocation universelle est un instrument puissant de diffusion du
pouvoir de négociation entre toutes et tous, et cela
même lorsqu'elle est loin d'être suffisante pour pouvoir
en vivre. Elle renforce donc systématiquement la position des
personnes les plus vulnérables: face à leur patron,
face à la bureaucratie et face à leur conjoint. Mais le
pouvoir qu'elle confère n'est pas seulement le pouvoir de dire
non. C'est aussi la capacité de dire oui à des
activités ou des initiatives que sinon on ne pourrait pas se
permettre. C'est ce qui permet à l'allocation universelle
d'être un facteur non de blocage, mais de dynamisme.
A quel montant d'allocation universelle êtes-vous
arrivé, et que deviennent les autres allocations et revenus
minimums?
L'introduction d'un revenu garanti décent sous la forme
d'une allocation universelle est un objectif de moyen terme, qui
permettra à notre système socio-économique de
fonctionner a nouveau sans nous donner en permanence l'impression
d'être en crise. Pour y arriver, cependant, il importe de
procéder en douce, sans modification brutale des
prélèvements et allocations. La stratégie
à mes yeux la plus prometteuse, avec des modalités
quelque peu différentes d'un pays a l'autre, consiste a
introduire une allocation universelle strictement individuelle au
niveau de la moitie du RMI d'un isolé, en ajustant en
conséquence les exonérations et en laissant subsister,
à un niveau diminué du montant de cette allocation
universelle "partielle", toutes les autres allocations
excédant ce montant. Dans ce scénario de départ,
la trappe ne serait pas supprimée, mais significativement
diminuée.
Mais avec 1800 francs (français), on ne vit pas!
Bien sûr que non. Le but, dans un premier temps, n'est pas
de pouvoir en vivre - et RMI et indemnités de chômage
(réduites du montant de l'allocation universelle) devront
dès lors être maintenues. Le but est d'augmenter les
options: en facilitant l'accès à un emploi -
fût-ce à temps partiel ou peu payé en raison de
la formation qu'il offre - pour ceux qui en sont aujourd'hui
privés, et en encourageant le partage du travail. Mais au
delà de sa mise en place initiale, il faut viser à en
augmenter graduellement le niveau, en l'indexant automatiquement au
PNB par tête, mais aussi au delà. Dans le système
présent, augmenter les revenus de remplacement est une
opération hasardeuse, dans la mesure où elle creuse la
trappe de l'exclusion: plus ils sont élevés, plus
coûteux sont les emplois pour travailleurs peu qualifiés
et plus ces emplois disparaissent. Avec une protection sous la forme
d'un filet de sécurité, on est donc acculé
à un pénible dilemme entre persistance de la
pauvreté et aggravation du chômage. La protection-socle
qu'offre l'allocation universelle échappe à ce dilemme.
Le relèvement du niveau ne creuse plus la trappe mais
l'amenuise, et l'urgence sociale cesse d'être
économiquement suicidaire.
Les immigrés la toucheraient-ils?
Bien sûr que oui.
La principale critique que l'on vous adresse est de faire
exploser les dépenses sociales. Est-il possible d'instaurer ce
nouveau mécanisme de solidarité à
dépenses publiques inchangées? Comment? S'il y a
ajustement par l'impôt, comment échapper à un
effet de seuil?
Des simulations effectuées pour la France par
François Bourguignon (DELTA) et Thomas Piketty (CEPREMAP)
permettent de se faire une idée des ajustements fiscaux
qu'impliquerait une allocation universelle au niveau du RMI.
Introduire de tels ajustements brutalement est hors de question. Pour
une allocation universelle partielle, il faut se dire que l'essentiel
du financement se fait par une réduction compensatoire d'une
part du montant net des autres allocations et d'autre part du cadeau
fiscal que constitue la taxation faible ou nulle des tranches
inférieures du revenu, quel que soit le montant de
celui-ci.
Vous êtes donc favorable à une imposition des
revenus les plus faibles?
Oui et non. Oui, au sens où la tranche inférieure
de tous les revenus professionnels devra être taxée
à un taux non négligeable. Non au sens où
l'introduction de l'allocation universelle fera plus que compenser
cette taxation pour les ménages dont les revenus
professionnels sont faibles. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que
dans le système actuel, les taux d'imposition effectifs les
plus élevés portent, non sur les revenus les plus
élevés mais sur les revenus les plus faibles. Ils
peuvent atteindre et même dépasser 100%. Mais on ne les
perçoit pas parce qu'ils prennent la forme d'un retrait
d'allocation et non d'un impôt explicite. L'allocation
universelle vise précisément à s'attaquer de
front à ce phénomène pervers: permettre de
garder l'allocation universelle lorsqu'on trouve un travail, c'est
réduire drastiquement le taux d'imposition aujourd'hui
prohibitif qui pèse sur les salaires les plus faibles.
Pourquoi diable donner cette allocation aux riches si elle a
surtout pour fonction de permettre aux chômeurs de retrouver un
emploi?
Il ne s'agit bien sûr pas d'améliorer la situation
des riches, mais de remplacer le cadeau fiscal qui leur est
aujourd'hui fait sous la forme d'un taux très faible ou nul
sur la tranche la plus basse de leur revenu par une allocation
(transformable, s'ils le souhaitent, en crédit d'impôt),
qu'ils perçoivent comme tout le monde. Par rapport à
une formule ciblée sur les plus pauvres, l'avantage de la
formule est triple: (1) elle met en évidence le fait que
l'allocation universelle n'est pas une forme d'assistance, mais un
dividende perçu également par tous sur la richesse
commune, (2) elle libère la structure des revenus de toute
"trappe" induite par le retrait plus ou moins abrupt de l'allocation
à partir du niveau de revenu auquel on n'est plus
"démuni", et (3) attentive à la répartition
interne des revenus, et donc du pouvoir, au sein des ménages
globalement "aisés", elle contribue à y redistribuer
revenus et pouvoir en faveur de leurs membres les plus
vulnérables.
L'autre critique souvent entendue est que l'allocation
universelle revient à donner un revenu aux personnes qui ne
veulent pas travailler. Comment y répondez-vous?
Si on me donne beaucoup de temps (quelques années), j'y
réponds par un gros livre : Real Freedom for All -
publié en 1995 en anglais, en 1996 en espagnol et en voie de
traduction en chinois ! - vise précisément à
offrir une réponse systématique à cette
question, fermement ancrée dans une conception robuste de la
justice sociale, une conception capable de résister aux
objections de tous ordres qu'on est susceptible de lui faire. Si on
ne me donne que quelques minutes, je réponds deux choses: (1)
qu'il ne s'agit pas d'assistance aux fainéants mais de
distribution égalitaire entre tous de ce à quoi nous
avons tous droit, les plus talentueux et les plus industrieux
continuant à pouvoir ajouter des revenus considérables
à ce modeste socle; et (2) qu'il ne s'agit de toute
façon pas de rendre l'inoccupation plus confortable mais
surtout de débloquer l'occupation des inoccupés en
cessant de la pénaliser: le passage du RMI à
l'allocation universelle, en ce sens, c'est bien plutôt
l'instauration du droit au travail que l'instauration du droit au
revenu..
Certains craignent également que l'allocation
universelle devienne pour la société une manière
de se débarrasser de certains exclus au moindre coût,
avec une allocation de survie totalement insuffisante. Que
répondez-vous à cela?
Ce que je viens de dire, en ajoutant encore deux choses: d'une
part que l'introduction d'une allocation universelle partielle n'est
que le début d'une lente marche qui doit graduellement en
rapprocher le niveau d'un RMI pour isolé (cumulable sans
limite de temps, ne l'oublions pas, avec tout revenu du travail, de
l'épargne, ou des cohabitants); et d'autre part que
l'allocation universelle ne rend pas sans objet d'autres formes
d'aide (notamment la création de "trajectoires qualifiantes",
d'un encadrement social favorisant une réinsertion), elle leur
redonne au contraire l'espoir d'être efficaces.
Pour défendre votre thèse, vous expliquez sur le
site Internet BIEN que l'allocation universelle pourrait même
servir la flexibilité du marché du travail. Comment
expliquez-vous cet apparent paradoxe?
L'allocation universelle permet un va-et-vient beaucoup plus
souple entre les activités professionnelles, familiales et de
formation. Il rend acceptable, voire attrayant, un travail plus
intermittent et à temps moins complet. De ce fait, elle est
beaucoup mieux ajustée à une économie exigeant
une grande flexibilité que nos systèmes de protection
sociale actuels focalisés sur l'indemnisation de
l'inactivité involontaire.
Comment jugez-vous le discours dominant en Europe qui
prône "l'activation" des allocations de chômage?
A la fois clairvoyant et myope. Clairvoyant parce qu'il
perçoit le caractère suicidaire, dans les circonstances
présentes, d'un système axé sur la seule
indemnisation de l'inactivité. Myope parce qu'il ne voit pas
encore que la manière la plus efficace et la plus
libératrice de rencontrer ce souci est de le combiner avec le
souci de faire une place plus grande au temps choisi et à la
réduction volontaire du temps de travail, à travers
l'introduction d'une allocation universelle.
L'allocation universelle est-elle une idée de droite ou
de gauche?
Dans sa version la plus radicale, l'allocation universelle est a
la fois une idée ultra-libérale et une idée
d'extrême gauche. Elle est ultra-libérale au sens
où elle vise fondamentalement à promouvoir la
liberté de tous, pas seulement la liberté formelle qui
se limite à un pur droit, mais la liberté
réelle, qui inclut les moyens. Elle est aussi une idée
d'extrême gauche dans la mesure où elle est
motivée par le souci d'assurer aux membres les plus
défavorisés de nos sociétés non seulement
le revenu le plus élevé mais aussi le pouvoir le plus
vaste dont il soit durablement possible de les doter. Mais dans ses
versions plus modestes, l'allocation universelle est une idée
de simple bon sens, que tous sont susceptibles d'accepter comme une
manière intelligente de rendre à la fois notre
économie plus efficace et notre société plus
équitable.
Dans quels pays, ou partis politiques, l'allocation universelle
fait-elle déjà l'objet d'une certaine attention?
Depuis le milieu des annes 80, c'est au sein des formations
politiques écologistes, mais aussi les libéraux
progressistes (comme d66 aux Pays-Bas ou le Liberales Forum en
Autriche) que l'idée a suscité le plus
d'intérêt. Actuellement, c'est cependant en Irlande que
le débat est le plus actif: cédant au lobbying
énergique de la "Justice Commission" associée à
l'Eglise catholique irlandaise, la nouvelle coalition gouvernementale
s'est engagée à publier dans quelques mois un "livre
vert" explorant de manière précise les effets de
l'introduction de différentes formules d'allocation
universelle en Irlande.'
L'allocation universelle pourrait donc bientôt ne plus
être une utopie?
Je doute que l'allocation universelle soit mise en place
où que ce soit avant la fin du XXe siècle, mais je ne
doute pas qu'elle constituera une des grandes idées autour
desquelles nos sociétés se restructureront au XXIe.
Comme pour le suffrage universel, nous nous demanderons un jour
comment il a été concevable, pendant si longtemps, de
nous en passer.
Auteur : Annick DABEYE <dabeye@etes.ucl.ac.be>
Responsable : Philippe VAN PARIJS <vanparijs@etes.ucl.ac.be>