ÉCLAIRAGE
Le monde savant a été cueilli à froid par un événement qui a supplanté
toutes les fictions. S'agissant pourtant d'analyser l'état d'esprit - si
l'on peut ainsi dire - des kamikazes, Christian Mormont, professeur de
psychologie clinique à l'Université de Liège, renonce d'emblée à
considérer un quelconque problème de santé mentale. «La capacité de
mourir pour une cause est assez banale. Même s'il est vrai qu'un tel
sacrifice ne constitue plus chez nous une valeur collective.»
Si un individu isolé peut certes commettre un acte fou, on ne peut en
revanche, selon lui, envisager un dérangement à l'échelle d'un groupe
aussi structuré. «Il faut une solidité, une fiabilité considérables
pour appliquer un tel plan. Comment en effet se fier à des déséquilibrés
pour mettre en oeuvre une stratégie aussi complexe? Qu'on ait eu affaire à
des gens très fanatisés, extrêmement déterminés, c'est certain; mais ils
devaient être terriblement solides.»
Si, pour son compte, le Pr Vassilis Saroglou, psychologue et théologien
de l'UCL, qui a étudié de près le fanatisme religieux, ne parle pas non
plus d'une pathologie propre aux fondamentalistes suicidaires, il leur
reconnaît tout de même quelques traits de personnalité spécifiques. «On
constate parfois, dit-il, des prédispositions génétiques chez les
esprits dogmatiques, fermés à la complexité des choses. Plusieurs études
suggèrent aussi une histoire affective problématique, due à de mauvaises
relations parentales et caractérisée par une faible estime de soi. Enfin,
sur un plan cognitif, on observe un niveau de pensée assez peu développé.
Cette pensée, qui n'est ni complexe ni intégrative, engendre une vision
dualiste et manichéenne de la réalité. D'où, par exemple, une
compréhension des textes plus littérale que symbolique.»
Un élément important chez ces jusqu'au-boutistes de l'exaltation
fanatique relève également de la «soumission autoritaire». Dans bon nombre
de situations, ils sont enclins à se soumettre aveuglément à l'autorité.
«Ils se rendent coupables d'agression par obéissance à l'autorité. Ils
peuvent donc se montrer dominants par soumission. Plusieurs études
montrent ainsi que les fanatiques religieux peuvent se situer très haut
dans l'échelle de l'autoritarisme. Ils peuvent alors développer des
préjugés très forts, d'ordre non point religieux mais précisément
autoritaire, et l'on note chez ces gens, en raison de leur vulnérabilité
psychologique, une prépondérance du groupe sur l'individu.»
A ces caractères de base s'ajoutent les variantes de contexte.
«Quand un groupe se trouve en situation de menace ou d'oppression,
poursuit le Pr Saroglou, réelle ou imaginaire, on observera une
exacerbation de la perte d'estime de soi.» Là-dessus viennent se
greffer des particularités culturelles. «L'importance de la fierté en
Orient relève d'un modèle héroïque plus traditionnel. Quand cette fierté
est blessée, elle se venge par une agressivité dont le sujet ne calcule
plus le risque.»
Il convient également, selon le spécialiste de l'UCL, de tenir compte
du développement culturel et socio-économique. «Dans les contextes plus
développés, la religion peut prendre un caractère plus dialogal, plus
consensuel. Mais en cas de développement moins élevé, elle risque de
prendre des formes plus extrémistes. On peut ainsi rencontrer des
structures qui exploitent à froid la vulnérabilité de certaines personnes
pour des buts qui n'ont finalement rien à voir avec la religion. Il en va
par exemple de la formation de soldats au nom d'une religion dont ce n'est
pas la vocation intrinsèque.»
Quant au suicide, qui n'est pas sans évoquer les assassins ismaéliens
du XIIe siècle, Vassilis Saroglou discerne une perversion de l'idée même
de sacrifice qui ne consiste pas à tuer les autres, mais bien à faire don
de sa propre vie pour les autres.
© La Libre Belgique 2001