RWANDA 1962-1989

Bilan socio-économique d'un régime


par

Fernand Bézy


Professeur à l'Université Catholique de Louvain




Institut d'Etudes du Développement

1348 Louvain-la-Neuve




Janvier 1990





Résumé


La révolution de 1959, qui a décapité l'aristocratie terrienne tutsi, a nivelé à la base la société rwandaise.

Dans les trente années suivantes, la redistribution des terres et l'explosion démographique ont soulevé la production agricole, qui s'est aussi diversifiée par l'expansion de cultures de rente, surtout café et thé.

Depuis 1970, la stagnation, puis le déclin léger mais continu du produit par habitant démontrent qu'il s'agit-là d'une croissance, non d'un développement.

En outre, une stratification sociale s'est reconstituée, à la faveur de la commercialisation de l'économie et de l'immobilisme de la classe paysanne. Une bourgeoisie militaire, administrative, pseudo-technocratique et commerçante détourne maintenant à son profit une part importante du revenu national.











Le texte de cette brochure a été publié dans la revue

MONDES EN DEVELOPPEMENT

t. XVIII, n° 69, 1990


TABLE DES MATIERES

1. LES STRUCTURES
1.1. Situation géographique
1.2. Structure géoclimatique
1.3. Structure démographique
13.1. Dynamique et densité
13.2. Répartition géographique
1.4. Le legs colonial
14.1. La place du Rwanda dans la Belgique coloniale
14.2. L'absence de cadres
14.3. La préférence pour la voie nationale
1.5. La structure politique

2. LA CROISSANCE ECONOMIQUE
2.1. Le produit national
2.2. La production vivrière
2.3. Les cultures industrielles
2.4. L'élevage
2.5. Les exploitations minières
2.6. L'industrie manufacturière

3. L'ACCUMULATION
3.1. Les signes
31.1. La distorsion des prix
31.2. L'écart des revenus
a) La paupérisation des campagnes
b) Une bourgeoisie quadriforme
3.2. Les moyens
32.1. Le commerce
32.2. Le développement d'un secteur étatique

4. LE BILAN DU REGIME
4.1. L'actif
4.2. Les problèmes
42.1. Le problème malthusien
42.2. La commercialisation
42.3. Le développement urbain
42.4. La pénurie de cadres
42.5. L'enclavement géographique
42.6. La balance des paiements

5. CONCLUSION

6. BIBLIOGRAPHIE DES PUBLICATIONS CITEES






Longtemps le Rwanda a fait figure de «république égalitaire». Il est vrai qu'en juillet 1959, une explosion révolutionnaire, exceptionnelle sous un régime colonial, et qui n'a rien à envier dans son extrémité à la Révolution française, a décapité la bourgeoisie «féodale» qui monopolisait la propriété terrienne. En l'absence quasi totale de toute autre forme de bourgeoisie autochtone, la redistribution des terres a radicalement nivelé la stratification sociale. Lorsqu'en juillet 1962 le pays est devenu indépendant, les Rwandais étaient égaux… dans la pauvreté.

En 1789, la Révolution française avait substitué à la noblesse terrienne une bourgeoisie préexistante, commerçante et industrielle : c'était une révolution libérale, qui remplaçait une forme de richesse par une autre. Au Rwanda, la révolution a littéralement fait table rase, au plan économique et social. La nouvelle république a donc été forcément égalitaire, et les ministres du premier gouvernement se déplaçaient en «Coccinelles» Volkswagen.

La thèse défendue dans cette étude est que l'égalité est bien révolue : une nouvelle bourgeoisie multiforme s'est constituée au détriment de la paysannerie. Notre propos est d'analyser ce processus et d'en évaluer les conséquences. Mais il nous faudra d'abord examiner les différentes structures géoclimatique, démographique et sociopolitique, qui «colorent» la conjoncture économique du Rwanda. On envisagera ensuite les transformations survenues au cours d'un quart de siècle, pour dresser enfin le bilan du régime, avec son actif et son passif.







I.

LES STRUCTURES

La géographie physique et humaine fait du Rwanda un pays sui generis très différent de la plupart des autres régions de l'Afrique noire, soulevant dès lors des problèmes qui appellent une politique économique spécifique, notamment en matière d'investissement.

1.1. Situation géographique

Le Rwanda est borné au nord par l'Ouganda, à l'est par la Tanzanie, au sud par le Burundi et à l'ouest par le Zaïre.

C'est l'un des plus petits pays de l'Afrique continentale. Mgr Bigirumwami, le premier évêque africain du Rwanda, en disait : "quand on pose le doigt sur une carte de l'Afrique pour indiquer le Rwanda, on le cache". Avec une superficie de 26.338 km2, il fait seulement 86 % du territoire belge.

L'exiguïté de la dimension présente des avantages et des inconvénients. Le principal inconvénient réside dans la difficulté d'assurer le seuil de rentabilité à certaines activités économiques, à défaut de pouvoir leur procurer de suffisantes économies d'échelle. Le Rwanda pallie partiellement cette difficulté par son exceptionnelle densité de peuplement.

L'avantage consiste dans les facilités d'intégration et de gestion, si exceptionnelles en Afrique. Le territoire rwandais constitue un quadrilatère d'environ 200 km de long sur 150 de large. Les distances par route entre les centres de préfecture n'atteignent jamais 400 km. En diagonale nord-est et sud-ouest, Byumba et Cyangugu sont distants de 350 km. Du nord-ouest au sud-est, la distance entre Gisenyi et Kibungo ne dépasse pas 300 km. Comme la capitale est au coeur du pays, elle n'est éloignée des chefs-lieux de préfectures que de moins de 200 km (sauf Cyangugu 293 km).

Sur le plan international, le Rwanda est un pays continental, géographiquement enclavé : l'océan Indien est à 1.200 km, l'Atlantique à 2.200, et le pays est à mi-chemin sur la distance du Cap au Caire, longue de 7.400 km. Avant l'occupation coloniale, cette position géographique a favorisé un isolement protecteur, notamment contre les razzias esclavagistes. A présent que le développement exige l'ouverture de l'économie et son accès au marché international, l'enclavement constitue un sérieux handicap.

1.2. Structure géoclimatique

Le relief du Rwanda se subdivise principalement en trois parties, juxtaposées d'ouest en est :

a) La crête de partage des eaux du Congo et du Nil, qui s'étend dans une ligne générale nord-sud, longue de 160 km et large de 20 à 50 km. Son altitude varie de 2.000 à 3.000 mètres. Elle domine le lac Kivu, situé à 1.460 mètres d'altitude. Enfin elle se prolonge, le long de la frontière nord-ouest, par la chaîne des volcans Birunga (entre 3.500 et 4.500 mètres).

b) Le plateau central, unité topographique jouxtant à l'est la crête Congo-Nil, sur une largeur de 80 km, à une altitude comprise entre 1.500 et 2.000 mètres. Traversé de rivières, avec des ravinements profonds mais remblayés d'alluvions, ce paysage original a valu au Rwanda son appellation de «pays aux mille collines». Le plateau central est la région la plus peuplée : les préfectures de Ruhengeri, Gitarama, Gikongoro et Butare rassemblent près de la moitié de la population sur 30 % des superficies.

c) L'est du plateau central est une région de surfaces planes et de lacs, de savanes et de marais, dont l'altitude varie de 1.500 à 1.000 mètres.

Du point de vue écoclimatique, les terres utiles pour l'agriculture se répartissent en deux catégories : les régions tempérées en-dessous de 1.800 mètres et les régions froides entre 1.800 et 3.000 mètres. Au-delà, les cultures sont impraticables dans le cadre des techniques autochtones. Les deux écoclimats offrent l'un et l'autre à la fois des avantages et des inconvénients : en raison des températures plus élevées, les régions tempérées se prêtent à une gamme plus variée de cultures; en revanche, les précipitations y sont beaucoup plus irrégulières.

Capricieux, le climat est caractérisé par un régime de pluies déconcertant et irrégulier, tant par la répartiton des précipitations que par leur masse. Sur la crête Zaïre-Nil, il peut tomber 1.500 mm d'eau par an, contre 800 sur les plateaux orientaux. Influencé par l'altitude, le voisinage des montagnes, l'intensité et la direction des vents, la proximité des forêts ou de grandes masses d'eau, le climat varie si intensément qu'il diversifie à l'extrême la physionomie et les vocations agricoles de régions pourtant fort proches, multipliant ainsi les «microclimats» (Plan Décennal 1951 : 332).

1.3. Structure démographique

13.1. Dynamique et densité

D'après le dernier rapport de la Banque Mondiale (1986), le Rwanda détient le record mondial de la natalité, avec un taux de 5,2 % l'an. Les femmes rwandaises sont donc les championnes de la fécondité, exprimée par un indice synthétique de 8 enfants, contre 6,5 au Burundi, 6,1 au Zaïre, 4,4 en Inde, 2,3 en Chine, 1,5 en Europe occidentale. L'indice synthétique de fécondité exprime le nombre d'enfants que mettrait au monde une femme qui vivrait jusqu'à la fin de ses années de procréation en donnant naissance, à chaque âge, au nombre d'enfants correspondant au taux de fécondité pour cet âge.

Avec des taux de natalité et de mortalité de 5,2 et 1,8 %, la population rwandaise devrait passer de 6 millions d'habitants en 1986 à 10 millions en l'an 2000. L'Office de la Population des Nations Unies, oubliant toute retenue, a prédit au Rwanda une population de 31 millions d'habitants pour l'an 2032. On ne se laissera pas impressionner par ces projections élaborées dans les officines des Nations Unies : sur plus d'un point l'histoire récente leur a infligé de cinglants démentis.

Jusqu'à la seconde guerre mondiale, une forte mortalité due aux épidémies et à des famines récurrentes (1) a freiné l'expansion : le Rwanda n'avait encore que 2 millions d'habitants en 1940; il en compte aujourd'hui 6,5. Mais déjà avant guerre, il apparaissait comme un pays très peuplé, à l'étiage africain; à présent, avec 250 habitants par km2, il est le pays le plus densément peuplé de l'Afrique continentale.

13.2. Répartition géographique

Ici encore le Rwanda constitue un cas extrême : il est une nation de paysans, dont le taux d'urbanisation est le plus faible du monde : 5 % contre 20 % au Kenya, 30 % au Nigeria, 36 % au Sénégal, 39 % au Zaïre, 42 % au Cameroun, 48 % en Zambie, 56 % en Tunisie, 75 % en moyenne dans les pays développés. Il faut dire que sous le régime colonial, la Belgique l'a systématiquement «ruralisé» (cfr la thèse de P. Sirven 1984).

Autre particularité du Rwanda : alors que dans l'ensemble, les populations rurales africaines se groupent en villages, il se signale par l'extrême dispersion de l'habitat; chaque famille installe son «rugo» au milieu de ses champs, sur les pentes de la colline, sans chercher à se rapprocher des voisins. Le pays est donc dépourvu de villages et les quelques agglomérations situées dans les campagnes correspondent à des centres administratifs, commerciaux ou religieux.

Explications couramment avancées : sous le régime féodal, l'éparpillement de l'habitat facilitait le contrôle des populations; la protection assurée rendait inutile des rassemblements en sites défensifs; on avance aussi les nécessités du défrichement, de la culture continue intensive et de la protection des champs contre les troupeaux (Sirven et al., 1974 : 69). On peut douter de la validité de ces arguments : les découvertes archéologiques récentes démontrent en effet que sur certaines collines, à tout le moins, la dispersion de l'habitat a précédé de loin l'immigration des pasteurs tutsi. Le phénomène reste en grande partie inexplicable.

13.3. Ethnologie

Dans l'optique, héritée par les colonisateurs, d'une vision assez mythique de l'histoire pré-coloniale, la population se décompose en trois «ethnies» d'importance très inégale : Hutu, Tutsi et Twa, qui représentaient respectivement 85, 14 et 1 % de la population avant la révolution de 1959. Suivant l'historiographie officielle, les Twa étaient les premiers occupants; vinrent ensuite les Hutu, qui développèrent une économie agricole; enfin les Tutsi, peuple pasteur.

Avant l'arrivée des Européens, une féodalité à dominance tutsi était en train de se développer et de se centraliser sous un pouvoir royal. Les Allemands d'abord, les Belges ensuite, confirmèrent et même exacerbèrent ce régime, tout en le soumettant à leurs convenances; il fut dissous par la révolution de 1959, deux ans avant l'indépendance.

1.4. Le legs colonial

La colonisation a fortement marqué le Rwanda. On notera certains aspects de cette empreinte, dans la mesure où ils continuent d'affecter l'économie rwandaise.

14.1. La place du Rwanda dans les territoires belges d'Afrique

Sous le régime colonial, les métropoles ont toujours réservé leurs «faveurs» aux pays de la côte : par exemple, les pays du golfe de Guinée par opposition à ceux du Sahel. Mais le cas du Rwanda présente une circonstance aggravante. Au temps de la colonisation, il était lié organiquement au Burundi (loi de 1925) et les deux «territoires sous mandat» n'étaient qu'une annexe du Congo belge. Or le processus de domination Belgique-Congo se reproduisait à l'intérieur du binôme Ruanda-Urundi, où Bujumbura, capitale commune, a toujours bénéficié des prédilections de la métropole, monopolisant la haute administration et le développement commercial et industriel.




Coefficient d'urbanisation en 1953-1954
Provinces Population extra-coutumière
en % de la population totale
Katanga 33,7
Lˇopoldville 24,9
Kivu 22,2
Province Orientale 22,2
Province de l'Equateur 18,9
Kasaï 8,7

Congo belge 21,5


Urundi 2,8
Ruanda 0,9

Ruanda-Urundi 1,8


Source : Baeck, 1956 : 116-117.




Dans cette domination en cascade : Bruxelles-Kinshasa-Bujumbura-Kigali, le Rwanda n'a jamais été que l'arrière-pays pourvoyeur de main-d'oeuvre et, au jour de l'Indépendance, Kigali avait la dimension d'un gros village. D'autres agglomérations auraient pu se développer, notamment aux confins occidentaux et méridionaux, mais la Belgique a suscité au Congo des centres qui leur étaient juxtaposés et pompaient en quelque sorte leurs potentialités de développement : par exemple, Bukavu face à Cyangugu, Goma face à Gisenyi.

En 1960, 152 sociétés étaient installées dans les «territoires sous mandat», dont 24 seulement au Rwanda. Sur les 128 implantées au Burundi, 121 avaient leur siège principal à Bujumbura (cfr Rapport aux Chambres 1960, p. 436).

Au lendemain de l'indépendance (le 1er juillet 1962), le pays était quasiment dépourvu de toute infrastructure administrative et économique : il a vraiment dû partir de zéro. Sous la pression de l'ONU, il fut dès lors entraîné dans une Union Economique et Douanière avec le Burundi, qui de son côté disposait de l'infrastructure nécessaire; cette union s'étendait à des domaines aussi essentiels que la monnaie, le commerce extérieur, la répartition des devises et des recettes fiscales et douanières. Mais compte tenu de la révolution rwandaise de 1959, cette union était contre nature : elle fut dénoncée par le Rwanda qui acquit ainsi son indépendance économique le 1er juillet 1964.

14.2. L'absence de cadres

Sous le régime colonial, les territoires belges d'Afrique étaient pratiquement dépourvus de cadres autochtones de niveau universitaire. Dès lors, à l'indépendance, les cadres inférieurs ont accédé sans transition aux plus hauts grades, notamment dans l'Administration et dans l'armée.

Mais au Rwanda, la situation était particulièrement grave, parce que les Tutsi y avaient bénéficié d'un régime de faveur : formant seulement 14 % de la population, ils représentaient en 1958 60 % des effectifs de l'enseignement secondaire et occupaient 95 % des postes réservés aux autochtones dans le régime d'administration indirecte pratiqué par la métropole : en 1959, 43 chefs sur 45 étaient tutsi et 549 sous-chefs sur 559. Or la plupart ont été éliminés ou ont émigré entre 1959 et 1966. Le Rwanda s'est donc trouvé littéralement dépourvu de cadres, même au niveau subalterne. A notre connaissance, une telle situation ne s'est présentée nulle part en Afrique : elle constitue, encore aujourd'hui, le plus grand défi auquel le pays se trouve confronté.

14.3. La préférence pour l'Atlantique

Géographiquement, le Rwanda appartient manifestement à l'hinterland de l'océan Indien. Les Allemands avaient d'ailleurs conçu le projet de relier le pays à la bretelle ferroviaire unissant le sud du lac Victoria (Mwanza) à Tabora sur le chemin de fer Kigoma-Dar-Es-Salam.




Distance entre Kigali et les ports de mer
(en kilomètres)
Route Eau Rail Total
Kigali-Kigoma-Dar-Es-Salam 270 210 1.250 1.730
Kigali-Kampala-Mombasa 540 1.160 1.700
Kigali-Matadi 300 1 170 2.070 3.540



En fait, la Belgique a orienté les transports principalament par la «voie nationale», notamment pour l'importation. Il faut dire que le port de Dar-es-salam était régulièrement engorgé et le chemin de fer en assez piteux état. Avant l'indépendance, la voie congolaise accueillait, pour les deux territoires sous mandat, 61 % des importations et 33 % des exportations.

C'est dire qu'au moment où il acquérait son indépendance économique, le Rwanda était à la merci du Burundi, par où passait la seule voie de sortie utilisable à court délai. La rupture de l'union économique avec ce pays, les incursions tutsi qui en provenaient, le génocide anti-hutu de 1972 ont donc gravement déstabilisé les relations extérieures du Rwanda.

1.5. La structure politique

La révolution de 1959 avait «soudé» les Hutu contre les Tutsi. Sous la 1ère République (1962-1973), les postes d'influence ont été distribués aux personnalités originaires de la préfecture de Gitarama, lieu d'origine du président Kayibanda, non loin de Nyanza (aujourd'hui Nyabisindu), dernière capitale royale, où l'implantation tutsi était naturellement forte. Progressivement ce régionalisme du centre a inquiété les gens du nord, région rébelle aux invasions tutsi, et qui n'avait été soumise qu'avec l'appui des colonisateurs allemands. Les personnalités nordistes s'étaient réfugiées dans l'armée, où elles détenaient les postes d'influence; cependant, dès novembre 1965, J. Habyarimana était ministre de la Garde nationale et de la police.

La gangrène du régionalisme s'est donc introduite au Rwanda et elle ne fait que s'amplifier. Quelles que soient les raisons invoquées officiellement pour justifier le coup d' Etat du 5 juillet 1973, son résultat le plus clair a été de remplacer les gens du centre par ceux du nord : la préférence est accordée aux préfectures de Byumba, Ruhengeri et Gisenyi, et dans cette dernière à Bushiru, la colline du Président.

Comme dans beaucoup de pays d'Afrique, le régime instauré par J. Habyarimana est un système présidentiel articulé sur un parti unique : le Mouvement national révolutionnaire pour le développement (MNRD). L'Assemblée nationale n'est pas le lieu des délibérations les plus essentielles, non plus que l'instance ultime de décision. Les débats les plus importants se déroulent plutôt dans les assemblées du parti et le lieu du pouvoir se situe par excellence à la Présidence. Un effort de régionalisation a été esquissé par la création des communes, mais tant que les bourgmestres seront imposés par le pouvoir central…

Au plan des relations internationales, le régime s'est employé avec succès à rétablir de bonnes relations avec ses voisins, y compris le Burundi. Ainsi se sont taries les incursions de Tutsi revanchards qui avaient empoisonné la 1ère république, encore pleine de préventions envers les tenants de l'ancienne « féodalité (2)». Quant à la structure économique, elle a évolué rapidement vers un capitalisme d'Etat; du point de vue national, on pourrait se féliciter de cette évolution si le pays disposait à suffisance de cadres intègres et compétents.







II.


LA CROISSANCE ECONOMIQUE

Le terme est choisi à dessein : le Rwanda indépendant a connu une croissance fondamentalement déterminée par son expansion démographique, à laquelle le produit national s'est adapté avec assez de souplesse. Mais malgré certaines réformes de structure appréciables, le produit par tête n'a fait aucun progrès : il tend plutôt à fléchir lentement. De surcroît, son évolution dissimule une inégalité croissante au profit d'une bourgeoisie rentière. L'évolution économique au Rwanda constitue donc de la croissance, non du développement .


2.1. Le produit national

Les premières années de la nouvelle république ont enregistré une baisse sensible de la production agricole. Son développement antérieur était en partie, il faut le dire, le résultat de longues années de travaux obligatoires, que les autorités coutumières tutsi s'étaient employées à discréditer pour hâter une indépendance dont le bénéfice allait finalement leur échapper. Inévitablement ces mauvais souvenirs ont entraîné la disparition rapide de ces travaux : entretien des caféières, plantations de manioc, lutte antiérosive, etc.

La production de café, notamment, s'est dégradée continûment de 17.000 tonnes en 1959 à 6.000 en 1963. S'il faut en croire B. Habimana et J.P. Harroy (1981 : 205), la répugnance des Hutu à cultiver le café tenait aux exactions dont ils étaient victimes de la part des chefs tutsi au moment de la récolte. Dans la suite, cependant, la production s'est redressée et développée jusque récemment à un ryhme exponentiel, ralayée ensuite par la théiculture. Le développement des cultures industrielles a permis aux exportations de suivre le rythme d'expansion de la population.




Structure du produit intérieur brut
(en %)
1960 1965 1979 1986
Agriculture 80 75 48 40
Secteur secondaire 6 72223
Services 14 183037

100 100 100 100

Source : Rapports annuels de la Banque Mondiale.




S'il faut en croire les computations des experts de la Banque Mondiale, l'importance relative de l'agriculture aurait été réduite de moitié en 25 ans, au profit de l'industrie et des services. Nous produisons ces données pour la bonne forme, mais en les relativisant tout de suite : le plus gros poste de la «production industrielle» est la fabrication artisanale, au sein des exploitations agricoles, d'une bière de banane et de sorgho qui est presque intégralement consommée sur place. Certes cette activité porte sur des montants considérables : mais relève-t-elle du secteur secondaire ou primaire?

Ce qui est moins contestable, c'est la part croissante des services, comme résultat d'une commercialisation accrue de l'économie et de son évolution vers un capitalisme d'Etat.

2.2. La production vivrière

L'agriculture vivrière rwandaise se décompose en quatre secteurs : bananes, céréales, légumineuses, tubercules, dont l'importance relative varie d'une région à l'autre, notamment en fonction de l'altitude et du régime des pluies.

22.1. L'aspect quantitatif

On le sait déjà, le Rwanda est densément peuplé et sa population continue à augmenter au rythme impressionnant de 3,4 % l'an. On ne peut donc esquiver le problème démo-économique : l'agriculture a-t-elle pu répondre à l'accroissement de la demande de vivres?




Augmentation de la production vivrière 1962-1986
(Taux d'accroissement annuels en %)
62-70 71-80 81-86 62-86
Légumineuses 8,8 1,2 10,4 6,0
Céréales 6,9 2,89,35,2
Féculents 12,8 7,00,33,9
Bananes 31,1 2,31,111,7

Source : L'économie rwandaise : 25 ans d'efforts, Kigali,
Ministère des Finances et de l'Economie, 1987.




Quantitativement et à l'échelle nationale, les données disponibles ne permettent pas d'en douter : pendant les deux décennies qui ont suivi l'indépendance, la croissance de la production vivrière l'a emporté sur l'expansion démographique. Certes, il ne faut pas accepter ces données sans discernement : au Rwanda, comme dans tous les pays sous-développés, rien n'est plus sous-développé que la statistique agricole.

Mais dans les pays qui accumulent des déficits vivriers, on importe des produits alimentaires, et toujours davantage. Autosuffisant avant guerre, le tiers monde a dû importer 5 millions de tonnes de céréales en 1950, 17 en 1960, 38 en 1970, 74 en 1980. Le Rwanda, lui, n'importait pratiquement rien jusqu'à la fin des années 1970. Ses achats de céréales et produits de la minoterie sont passées de 11.000 à 33.000 tonnes de 1979 à 1986. Pour 6,5 millions d'habitants, ce n'est pas grand chose au regard du reste de l'Afrique. Et encore, ces importations ne concernent pas les 95 % de la population.

Tout d'abord, l'aide internationale et les importations de vivres des années 1980 étaient affectées, non pas aux populations rurales autochtones, mais plutôt aux quelque 40.000 réfugiés (pasteurs plutôt qu'agriculteurs) provenant du sud-ouest de l'Uganda.

Pour le reste, les importations de vivres sont destinées en ordre principal :

- aux résidents originaires des pays industrialisés soucieux de garder leurs habitudes alimentaires;

- aux touristes dont le nombre a crû en moyenne de 21 % par an depuis une quinzaine d'années;

- aux élèves internes dans les établissements d'enseignement bénéficiant d'une alimentation non traditionnelle;

- à la bourgeoisie nationale vivant à l'européenne;

- à l'ensemble de la population urbaine (5 % de la population totale) qui a introduit dans son alimentation : poudre de lait, concentrés de tomate et huiles de cuisine (totalement importés) et farine de froment, sucre et riz (dont la production reste encore insuffisante) (cfr J. Nzisabira, dans Bulletin des Séances, ARSOM, XXXIV, n° 4, 1987, p. 641).

Observons en passant que si les famines ont depuis longtemps disparu du Rwanda, il n'en va pas de même des disettes. La famine résulte d'une insuffisance grave de l'offre globale de vivres par rapport à la demande. La disette est la conséquence d'une inadéquation dans le temps et/ou dans l'espace entre des offres et des demandes partielles . La disette est parfaitement remédiable, pourvu qu'on le désire et qu'on lui apporte les remèdes adéquats.

Avant d'envisager le problème alimentaire sous l'angle qualitatif, où la situation est loin d'être aussi satisfaisante, essayons de savoir comment l'agriculture a pu réagir avec autant de souplesse à l'expansion soutenue de la demande. Ce n'était pas évident : les auteurs belges du Plan décennal de 1951 estimaient qu'il y avait «par rapport à la normale» un excédent d'une personne sur cinq et d'une tête de bétail sur deux. Or à l'époque, chaque famille disposait en moyenne de 2ha88 de terre de culture et de 1ha63 de pâturages. Suivant l'Enquête nationale agricole de 1984 (p. 69), la superficie par exploitation se réduit aujourd'hui à 1ha20 (extrêmes par préfecture : 0,8 à Gisenyi et 1,6 à Kigali).

Il faut d'abord observer que l'expansion de l'agriculture vivrière a pris surtout une forme extensive, facilitée par la révolution de 1959 qui a redistribué à la paysannerie tout le capital agricole : terres de culture, pâturages, bétail. Ensuite un effort a été fait pour récupérer des terres de culture sur les marais, les pâturages et les forêts.




Occupation du sol
(000 ha)
1961-65 1981
Superficie totale 2.634 2.634
Superficie des terres 2.495 2.495
Terres cultivées 635 981
Cultures annuelles 495 725
Cultures pérennes 140 256
Pâturages 872 460
Forêts 328 267
Autres 660 787

Source : F.A.O., Annuaires de la production.




Enfin, à l'intérieur même de l'espace habité, l'occupation humaine s'est engagée dans un processus dynamique d'égalisation par le biais de transbordements migratoires vers les régions de basse altitude, jadis faiblement peuplées. J. Nzisabira (1989 : 48) a notamment repéré quatre couloirs d'accueil pour les émigrants ruraux : le versant du lac Kivu, la vallée moyenne de la Nyabarongo-Mukungwa, l'axe Bugesera-Buliza et l'axe Mutara-Buganza-Gisaka le long du parc national de l'Akagera. Tous ces couloirs s'inscrivent remarquablement sur des paliers d'altitude inférieurs à 1800 mètres.

22.2. L'aspect qualitatif

A long terme, on ne dénote aucune amélioration sensible des rendements agricoles; malgré les déclarations répétées des instances officielles, rien jusqu'à présent n'a été sérieusement fait pour prévenir l'apparition des rendements décroissants dans l'agriculture vivrière. Ceux-ci sont particulièrement sensibles dans les bananeraies, en raison d'une extension excessive en altitude : les rendements qui atteignent couramment 10 tonnes/ha à 1.500 mètres, s'abaissent à 8 tonnes à 1.750 mètres, pour se dégrader à 5 tonnes à 2.000 mètres.

On notera tout de même que dans le cadre d'une agriculture qui reste de type traditionnel, le paysan rwandais fait preuve d'une remarquable efficacité. Tout d'abord, les deux tiers des superficies récoltées le sont en double culture; dans le nord du pays, on enregistre jusqu'à trois cultures par an. Ensuite, le paysan accroît sans cesse les superficies complantées : on rencontre ainsi le sorgho, le haricot et la colocasse en plantations intercalaires dans les bananeraies; la patate, le manioc, l'arachide et la courge dans le sorgho; le haricot et le pois sont souvent cultivés en mélange. De nombreuses études agronomiques ont montré la pertinence de ce savoir-faire paysan, de ces formes d'adaptation aux contraintes du milieu (Bart 1988 : 568-571). Enfin déjà à l'époque pré-coloniale, les paysans pratiquaient l'irrigation et l'aménagement des pentes en terrasses.




Superficies consacrées aux cultures vivrières
(1.000 ha - moyenne 1978 à 1980)
1ère saison 2ème saison Total
Banane 208
Manioc 42
Cultures de case 49
Ignames 5
Haricots 143 94 237
Pois 40 17 57
Sorgho 4 147 151
Maïs 67 5 72
Froment-éleusine 8 8
Patate douce 39 66 105
Pomme de terre 17 15 32
Soja 5 - 5
Arachide 10 7 17

325 359 988

Source : IIIème Plan, p. 229-230.




22.3. L'aspect nutritionnel

Si quantitativement les disponibilités alimentaires par habitant ne semblent pas avoir souffert de l'expansion démographique, par contre la diète reste fortement déséquilibrée : elle accuse des carences en protéines, graisses et certaines vitamines (cfr Vis et al., 1975). On est alors surpris de constater l'importance de la bananeraie, qui s'est encore fortement accusée après l'indépendance.

Dans la production vivrière, les bananes, qui interviennent pour 51 % en quantité et 34 % en valeur, ne constituent que 19 % des ressources énergétiques. Comment expliquer un tel déséquilibre, qui ferait hurler un nutritionniste ? Justement, ce ne sont pas les nutritionnistes qui décident de la répartition des cultures au Rwanda : ce sont les Rwandais, dont l'échelle des valeurs est déterminée par une culture propre, étrangère à celle des nutritionnistes.




Composition de la production vivrière en 1984
Quantités
produites

(%)
Valeur
monétaire

(%)
Valeur
énergétique

(%)
Bananes 51,2 34,2 19,1
Légumineuses 7,6 24,3 22,5
Céréales 7,4 13,2 26,5
Tubercules 33,8 28,2 31,9

Total 100,0 100,0 100,0

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 110-116.




C'est surtout au plan social, et notamment cérémoniel, que la banane est valorisée, de même que le bétail. Elle est en effet consommée à 70 % sous forme de breuvage. C'est ce qui explique qu'au Rwanda, comme dans les autres régions d'altitude de l'Afrique orientale, les bananeraies présentent une composition spécifique et, en fait, unique au monde. Elle se distingue par les variétés produisant des bananes à ferment, dont l'importance ne se rencontre nulle part ailleurs : on a compté jusque 67 dénominations de cultivars (Gotanègre 1983).

Paradoxalement, la pression démographique a renforcé l'utilité de la banane, en l'absence d'intrants modernes auxquels le paysan n'a pas droit. Pour pallier la réduction des pâturages, elle contribue à nourrir les animaux : le stipe, dégagé de ses graines extérieures desséchées, constitue un aliment d'appoint pour le gros bétail tandis que les chèvres se nourrissent des feuilles. Pour prévenir les rendements décroissants, suite à la réduction des jachères, une part croissante des «déchets» de la bananeraie est utilisée comme engrais vert ou comme paillage protecteur. Enfin la pénurie de bois contraint le paysan à utiliser les débris de végétaux comme combustible.

22.4. L'évolution récente

Avec un retard étonnant, l'expansion démographique, la surcharge des terres et le morcellement des exploitations commencent à induire certaines transformations dans l'agriculture vivrière. Hélas c'est la bananeraie, élément primordial de la sécurité paysanne - sécurité sociale et sécurité économique - qui oppose la plus grande inertie au changement. Pourtant, l'enquête agricole de 1984 révèle que 31 % de la production de bananes portent à présent sur des variété à cuire, ce qui est un progrès appréciable. La banane à cuire contient 802 Kcal/kg, contre 196 seulement pour la banane à bière. On reste loin cependant du haricot vert (3.125) et du sorgho (3.925). Le problème reste dans la distorsion entre la valeur énergétique et la valeur marchande des deux variétés de bananes, qui exprime - qu'on le déplore ou non - les préférences des consommateurs.




Production bananière en 1984
(éléments en % de l'ensemble)
Quantités Valeur
énergétique
Valeur
marchande
Variétés à cuire 31 64 34
Variétés à bière 69 36 66

100 100 100

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 110 à 116.




Le principal changement induit par l'expansion démographique est le développement considérable des tubercules, et particulièrement du manioc. C'est d'autant plus étonnant que les Rwandais ont longtemps opposé une résistance passive à sa culture obligée sous le régime colonial. Et pourtant ses avantages sont aujourd'hui mieux ressentis : il reste indifférent à la sécheresse et aux irrégularités des saisons; il s'adapte bien aux terroirs médiocres et en forte pente que le manque de terre contraint de plus en plus à cultiver; les tubercules se conservant longtemps dans le sol, la récolte peut s'échelonner tout au long de l'année, et notamment pendant la soudure entre cultures saisonnières; il réclame peu de soins et ses rendements sont généralement satisfaisants; il se multiplie aisément par bouture, etc. Finalement, et par nécessité, les populations en ont fait leur ordinaire, surtout dans les zones basses et sèches du quart sud-est du pays.

Dans les régions d'altitude, c'est la pomme de terre qui se développe à une allure rapide; les superficies qui lui sont consacrées, en double saison, sont passées de 16.000 ha en 1967 à 60.000 en 1984 (en deux cultures, pures ou en complantation).

On observe enfin un certain développement, mais beaucoup plus faible et sporadique, de certains oléagineux (arachide et soja) et de certaines céréales, comme le sorgho, de nouveau dans les basses terres orientales. Les cultures de blé et de riz augmentent aussi, mais lentement et dans des régions très circonscrites. Ces produits sont pourtant les plus nécessaires, d'une part pour mieux équilibrer la diète, d'autre part pour éviter dans les villes la concurrence des céréales importées (Bart, 1988 : 709-774).

2.3. Les cultures industrielles

23.1. Le café

Le Rwanda a commencé à cultiver le café à la fin des années 1920. Sa production est passée de 40 tonnes en 1927 à 2.000 en 1937, 6.500 en 1953, pour culminer à 17.580 en 1959, année des jacqueries paysannes; ensuite elle a régressé pour atteindre un minimum de 6.270 tonnes en 1963; aujourd'hui, elle dépasse les 30.000 tonnes. La culture du café ne fait pas l'objet de plantations industrielles : elle est disséminée presque partout dans les petites exploitations paysannes.




Produit d'exportation n° 1, le café fait l'objet de toute l'attention et des «encouragements» du gouvernement. On lui réserve les meilleures terres, les intrants modernes, les efforts de vulgarisation et d'aide à la production. Et pourtant le paysan renacle. Déjà après 1959, un fort relâchement avait été observé dans une culture qui auparavant rapportait plus au «seigneur» qu'au paysan lui-même. Aujourd'hui, c'est surtout à l'Etat qu'elle profite : quand elles sont commercialisées, les cultures vivrières, qui n'ont droit à aucun encouragement, rapportent nettement plus au cultivateur, tout en constituant une sécurité alimentaire. Faut-il s'étonner que la qualité du café ne cesse de se dégrader?




Qualités marchandes du café rwandais
(en %)
Classification 1960 1970 1975 1980
Fullwashed 0,06 0,08 0,00 0,00
Superior 36,09 2,901,690,00
Standard 52,90 86,5254,6431,96
Ordinary 4,52 8,0022,1842,75
Ungraded 0,42 0,400,540,75
Triage 6,01 2,102,571,49
Déchets - -18,3822,97

Source : Rapports annuels du Ministère de l'Agriculture.




23.2. Le thé

Introduite en 1954 par des planteurs privés, la culture du thé s'est surtout développée après l'indépendance avec l'aide étrangère, notamment du Marché Commun. Le but était de diversifier les sources de devises et augmenter le pouvoir d'achat des paysans. Il y avait encore des superficies disponibles sur les versants des collines et dans les marais de montagne, dont l'assèchement procure une terre très riche.

La culture du thé présente pour le Rwanda des avantages indéniables : c'est un produit léger et de haute valeur unitaire; d'autre part sa récolte, échelonnée tout au long de l'année, procure au cultivateur un revenu régulier. De toutes les cultures de rente pratiquées au Rwanda, le thé est la plus pérenne : ses plantations gardent de hauts rendements même à l'âge de 70 ans. Conséquence (favorable ou défavorable?) : elles sont l'oeuvre de deux ou trois générations et immobilisent pour longtemps l'espace qu'elles occupent.

Après un départ en flèche, la production tend à plafonner en-dessous des 10.000 tonnes, son expansion étant en quelque sorte devancée par celle de la démographie. La production est assez étendue, notamment au nord, au nord-ouest et au sud-ouest, dans les périmètres d'une dizaine d'usines de traitement.

23.3. Nous ne citons que pour mémoire des cultures industrielles de moindre importance, comme le pyrèthre et le quinquina, dont l'histoire est émaillée de difficultés de toutes sortes. La culture du pyrèthre, notamment, qui est une plante annuelle, peut facilement être abandonnée ou tout au moins réduite quand certaines cultures vivrières ayant accès au marché rapportent plus : c'est le cas des pommes de terre dans la région du nord-ouest.

En général, il convient de signaler que les cultures industrielles, «encouragées» et bénéficiant d'appuis de toutes sortes, parce qu'elles procurent des devises, rapportent souvent moins au paysan que les cultures vivrières, compte tenu du rapport travail/superficie/produit. Nous pourrions en produire beaucoup d'exemples chiffrés.

"Les paysans évoquent à voix basse, pour souligner que c'est une confidence, les plantations de thé qu'on leur impose et qui ne leur rapportent qu'un revenu maigre : "Beaucoup d'entre nous ont dû perdre leurs terres parce que le projet les confisquait pour faire planter le thé. Et malheureusement, ce thé ne nous est pas utile… Si un enfant pleure, tu ne peux pas aller lui cueillir du thé pour faire de la soupe ou un plat de légumes. Même les chèvres n'en mangent pas… Oui, bien sûr qu'il profite à certains : ces agronomes qui s'évertuent à nous coller des amendes pour nous obliger à l'entretenir… Ça nous poigne au coeur de devoir maintenir ces cultures sur des champs où nous produirions du sorgho, du maïs ou de la pomme de terre que nous pourrions consommer nous-mêmes" (A bâtons rompus sur les collines rwandaises, 1985 : 6). On est en pleine logique d'autosuffisance alimentaire.

2.4. L'élevage

Comme la bananeraie, l'élevage de gros bétail présente une importance sociale, héritée du régime féodal, qui n'est aucunement justifiée sous sa forme extensive. Pourtant, après une baisse consécutive aux troubles de 1959, cet élevage s'est vigoureusement redressé, contre toute justification économique. Ensuite, la nécessité a contraint le milieu paysan à substituer progressivement le petit bétail aux bovidés pour l'obtention de protéines animales, qui restent nettement insuffisantes.

"Le poids moyen des chèvres adultes à un an est de 25 à 30 kg, dont on peut tirer 15 kg d'une viande qui se vend bien. Une femelle donne une moyenne de 1/2 litre de lait par jour et un chevreau tous les ans. Ceci explique qu'une chèvre procure un revenu annuel estimé à 62,5 % de sa valeur vénale. Sa rentabilité est donc bien plus forte que celle d'une vache, et ce fait, associé à la diminution des bons pâturages, entraîne un accroissement rapide du petit bétail" (Sirven et al., 1974 : 102).

Pourtant ce petit bétail, en termes d'UGB (1 bovin = 6,6 ovins ou caprins = 2,5 porcs), n'occupe encore aujourd'hui que 40 % des superficies réservées aux bovins; la substitution n'est donc pas arrivée à son terme. A moins qu'on ne pratique l'élevage intensif des bovins en stabulation; mais les tentatives qui en sont faites restent très marginales.




2.5. Les exploitations minières

Inaugurée en 1930, l'activité minière a toujours été géographiquement très dispersée au Rwanda. Sous le régime colonial, en 1955, on ne comptait pas moins de 269 chantiers pour l'entité Ruanda-Urundi, mais 85 % de la production provenaient du Rwanda seul. L'activité minière était exercée par des sociétés, mais également par des «colons-miniers», qui ont disparu peu avant la fin du régime.




Répartition des mines au Ruanda-Urundi en 1955
Etain 86
Or et argent 74
Wolfram 10
Mixte
Etain-niobium-tantale 51
Id. + wolfram 20
Autres 28

Total 269


Source : Rapport aux Chambres 1955, p. 403.




En 1950, dans le secteur de l'étain, la productivité du travail, c'est-à-dire la valeur de la production annuelle par travailleur africain, se réduisait à 15.900 Fr (1 Fr rwandais = 1 Fr congolais = 1 Fr belge), contre 31.100 Fr au Congo, donc à peu près la moitié. Mais au Congo, en dehors du secteur stannifère, la productivité du travail à l'Union Minière du Haut-Katanga s'élevait à 373.000 Fr.

Cependant les moyennes sont disparates. On a la chance d'en connaître la dispersion, grâce à une analyse plus détaillée du Rapport aux Chambres 1950 (p. 345-346). On y voit que la productivité atteignait 39.500 Fr à la Géoruanda, 16.700 à la Somuki, 12.000 à la Minétain. Ces trois sociétés ont fourni cette année-là 78 % de la production de cassitérite. Mais chez les colons-miniers, la productivité dépassait rarement 10.000 Fr et pouvait s'abaisser jusqu'à 5.000. On observe donc, dans le secteur de l'étain, une dispersion totale de 5.000 à 40.000 Fr, soit de 1 à 8.

En fait, les exploitations minières se contentaient d'écrémer les gisements alluvionnaires avec un matériel des plus rudimentaires, ce qui s'explique en partie par le manque d'énergie et l'éparpillement des gisements. Mais plus fondamentalement, la faiblesse de la productivité se «justifiait» par le bas niveau des salaires. On n'aurait pas gratifié de bulldozers en 1955 des travailleurs qui gagnaient 10 Fr par jour, tout compris.

Après l'indépendance, les sociétés minières se sont regroupées en 1973 sous l'égide de la Géomines pour former, avec le gouvernement, la SOMIRWA (Société Minière du Rwanda), dans laquelle l'Etat s'est contenté d'une représentation de 49 %. Mais à côté, des entrepreneurs indépendants travaillent comme sous-traitants de la SOMIRWA. Il existe enfin un important «artisanat minier», groupant jusque 25.000 travailleurs «indépendants», mais qui vendent leur minerai à la SOMIRWA, laquelle bénéficie d'un monopole d'achat.

C'est important en termes de personnel, mais dérisoire en valeur économique. Le Rwandais est avant tout agriculteur : l'artisanat minier n'est qu'un moyen pour survivre sur une exploitation agricole trop exiguë ou gagner de l'argent pour quelque achat : transistor, montre, bicyclette; les artisans sont souvent des «target workers». Leur travail est pénible - et dangereux -, certes, mais il offre une grande indépendance. La seule obligation est de livrer tous les mois du minerai dont la quantité peut être seulement de l'ordre du kilogramme, ce qui représente environ le salaire de trois journées de manoeuvre (Sirven, 1984 : 379, 384).

De son côté, la SOMIRWA employait quelque 8.000 travailleurs au début des années 1980. Des enquêtes montrent que "…leurs salaires sont extrêmement faibles et les possibilités d'utilisation très limitées… Près du tiers est dépensé en boissons. Ainsi les zones minières comptent plus d'ivrognes que les autres régions du pays : les mineurs ont de l'argent, mais pas pour faire autre chose que boire." (Uwizeyimana, 1988 : 120)




En 54 ans d'exploitation, c'est-à-dire de 1930 à 1984, les mines du Rwanda ont produit 98.500 tonnes de cassitérite à environ 70 % d'étain, donc 68.900 t. d'étain, soit un peu moins de la moitié de la production mondiale annuelle (167.400 t. en 1984). Cela fait une moyenne annuelle de 1.824 t. de cassitérite (1.277 t. d'étain), environ 0,76 % de la production mondiale de 1984. C'est très modeste. Ces mines ont également produit 22.443 t. de wolfram, 2.328 t. de colombo-tantalite et près de 10 t. d'or (cfr Uwizeyimana, 1988 : 27).

Dans le conseil de la SOMIRWA, constitué de 4 représentants de la Géomines et 3 du Gouvernement, ceux-ci étaient minoritaires, et surtout «minorisés». La SOMIRWA a donc accordé à la Géomines le monopole de l'approvisionnement en matériel, la commercialisation des minerais, l'envoi d'experts pour la recherche et l'exploitation. Une conjoncture internationale favorable a soulevé les productions jusqu'en 1980, à des prix en forte hausse : 8,2 $ le kilo d'étain en 1974, 10,7 $ en 1977 et 17,2 $ en 1980. Après, ce fut l'effondrement : 6,9 $ à la fin de 1989.

Des investissements lourds ont été engagés dans un plan quinquennal 1977-1981 : renouvellement du matériel, recherches miniètres, enrichissement des minerais et surtout construction d'une fonderie d'étain à Kabuyé, à environ 15 km de Kigali, financée par la Banque Européenne d'Investissements pour 2,7 millions $ et par le cash flow de la SOMIRWA (6,2 millions $).

L'ensemble des investissements avait été estimé à 1 milliard de Frw; en réalité, les dépenses se sont élevées à 2 milliards et demi. Et avec quels résultats ? Théoriquement, la création d'une fonderie se justifiait par l'énorme distance à parcourir pour embarquer à Mombasa les produits pondéreux que constituent la cassitérite et ses minerais associés. Hélas ce n'est pas une réussite : surdimensionnée, l'entreprise n'a jamais travaillé au mieux qu'à 25 % de sa capacité (4.500 tonnes/an), enregistrant pertes sur pertes.

Sans entrer dans plus de détails, signalons que la SOMIRWA qui avait réalisé des bénéfices jusqu'en 1981, fit un demi milliard Frw de pertes en 1982, 1,4 milliard en 1983, 2,2 en 1984, 2,5 au 31 juillet 1985, date de sa mise en faillite. En Belgique, la Géomines fit aussi faillite; mais auparavant, elle avait pris la précaution de se démultiplier, devenant polycéphale et transnationale. Pauvre Rwanda !

C'est une catastrophe : l'activité minière avait procuré au pays jusqu'à 25 % de ses recettes en devises. Or, pour comble de malheur, entre 1985 et 1988, les prix du café ont baissé de 30 % et ceux du thé de 40 %. Résultat final : les exportations se sont effondrées de 14 milliards Frw en 1984 à 8 milliards en 1988.

La débâcle minière s'explique, dans le long terme, par l'épuisement progressif des gisements superficiels, faciles à exploiter. Il faudrait à présent consentir un nouvel effort de prospection et des investissements en matériel lourd, permettant d'attaquer les gisements profonds et relever la productivité. A court terme, une évolution de ce genre est contrariée par la conjoncture mondiale de l'étain, qui reste déprimée. Plus grave, à défaut de pouvoir exploiter seul ses ressources minières, le Rwanda devra trouver un nouveau partenaire, fiable si possible …

2.6. L'industrie manufacturière



Le secteur manufacturier en 1980
Production
(Mons Frw)
Valeur
ajoutée

(Mons Frw)
Emploi Valeur ajoutée
par travailleur

(000 Frw)
Traitement café-thé 8 274 849 2 550 333
Bière banane-sorgho 21 480 6 79612 185558
Autres industr. aliment. 8 194 4 4003 3601 310
Divers 4 563 2 36114 300165

Source : Banque Mondiale, 1985 : 9.




Jusqu'au début des années 1980, l'«industrie rwandaise» n'était guère que de l'artisanat. Le secteur le plus important est celui de la bière de banane et de sorgho qui, produite sur place par les paysans, n'est qu'une excroissance de l'agriculture. C'est sans doute important, financièrement parlant, mais ce n'est pas de l'industrie.

Aujourd'hui, il existe en tout 80 à 100 entreprises employant plus de 30 personnes. Les industries modernes ne fournissent que 35 à 40 % de la valeur ajoutée du secteur manufacturier et environ 14.000 emplois (soit environ 35 % du total des emplois de ce secteur).

La branche la plus importante est celle des industries alimentaires, où presque tout se concentre à nouveau sur la production de bière ou de boissons gazeuses, mais cette fois à l'échelle industrielle. Remarquons que cette industrie importe des intrants pour une valeur de 34 % de son coût de production, ce qui est excessif, compte tenu des possibilités locales (à part l'eau, presque tous les imputs sont importés).

Elle contribue, comme les bières artisanales, à une véritable alcoolisation de la population rwandaise, qui finalement boit plus qu'elle ne mange, dans la droite ligne de la tradition féodale tutsi (3). Hélas l'ivresse fait oublier la misère : on pense assez naturellement, mutatis mutandis , au rôle de la coca en Amérique du sud.

Le développement de la bière industrielle pourrait faire espérer une certaine désaffection envers la bananeraie : la brasserie BRALIRWA en produit annuellement non loin de 100 millions de bouteilles . Mais il se pose le problème de prix :



Prix de la bière en 1986
(Frw par bouteille de 72 cl)
Prix moyen Extrêmes par préfecture
Bière <<Primus>> 83 77 - 88
Bière de banane 34 21 - 49
Bière de sorgho 15 10 - 20

Source : Ministère du Plan, Bulletin de Statistique, no 95, oct. 1987, p. 20.




La bière de sorgho, la moins chère, est d'ordinaire réservée aux femmes. Au prix qu'elle coûte, celle de banane n'est pas près d'être concurrencée par la «Primus», toute préférence quant au goût mise à part. Mais elle restera surtout la boisson des campagnes, car elle ne se conserve pas. On remarquera des écarts de prix allant du simple à plus du double pour les bières de banane et de sorgho, qui transitent par le commerce de traite.

Figure aussi sous la rubrique «production industrielle» le conditionnement des produits agricoles d'exportation (café, thé, pyrèthre). Pour le reste, la producion manufacturière vise surtout à se substituer aux importations. En 1982, le secteur industriel employait environ 43.000 personnes, avec une valeur ajoutée totale de 258 millions $, soit 47 $ par habitant (produit par tête global = 260 $ en 1982, soit un des plus faibles du monde).

Quand le Deuxième plan (1977-81) a été mis en oeuvre, l'Etat a pris une part croissante dans le développement industriel. Il s'est associé à des intérêts étrangers pour un certain nombre d'opérations et a financé directement, ou avec une aide étrangère, de gros projets qui n'intéressaient pas le secteur privé à cause de leur complexité et de leur longue gestation. A l'heure actuelle, les entreprises publiques et à participation majoritaire de l'Etat produisent environ un tiers de la valeur ajoutée du secteur manufacturier moderne (Banque Mondiale, 1985 : i). Pendant l'exécution du Deuxième plan, le secteur industriel a connu une croissance de 9 % en termes réels, nettement supérieure à celle du reste de l'économie.

Le Troisième plan (1982-86) a donné une haute priorité à l'industrie, mais sa mise en oeuvre a coïncidé avec un affaissement de la conjoncture; il est trop tôt pour en évaluer les réalisations, sauf à dire qu'elles sont très inférieures aux prévisions.

Le premier obstacle au développement industriel est la faiblesse du marché et la pauvreté des 95 % de la population. Les 5 % qui restent et constituent la bourgeoisie multiforme de ce pays soi-disant égalitaire, ont une demande sophistiquée et diversifiée qui recourra toujours aux importations, au dam de l'industrie locale et de la balance des paiements. Si la moitié de la richesse bourgeoise retournait à l'agriculture - ce ne serait qu'un retour aux sources -, le développement industriel en serait grandement stimulé.

L'autre obstacle est la cherté du transport des intrants importés. Raison de plus pour les produire sur place quand c'est possible, par exemple pour la brasserie et le textile. Actuellement, hormis l'agro-industrie, les entreprises manufacturières importent 64 % de leurs intrants (Banque Mondiale, 1985 : 12). Pour les produits industriels de consommation locale, l'enclavement du pays constitue plutôt, au contraire, une barrière protectrice.







III.

L'ACCUMULATION

Le Rwanda a longtemps fait figure de «république égalitaire», et c'est devenu un mythe. L'ancien Gouverneur J.P. Harroy écrit, aussi tard qu'en 1984 : "C'est à cette époque (fin 1961) que nous avons appris avec plaisir combien le Rwanda républicain voulait adopter une politique d'austérité en matière de dépenses publiques, attitude qui a pu durer, d'ailleurs, jusqu'aujourd'hui, lorsqu'on compare la grande villa qu'occupe le président rwandais à Kigali en 1984 avec les palais que se sont fait construire un Houphouët Boigny ou un Mobutu. Le traitement du chef de l'Etat était fixé à 30.000 Frw mensuels, celui d'un ministre à 12.500, celui d'un député à 5.000. Le président avait une Peugeot avec chauffeur. Les ministres devaient conduire eux-mêmes leur «Coccinelle» Volkswagen (Harroy, 1984 : 486).

Hélas en 1984, la Peugeot présidentielle et les Coccinelles étaient depuis longtemps aux oubliettes et il faudrait être naïf pour croire qu'en Afrique - pour ne rien dire d'ailleurs -, le revenu d'un chef d'Etat, d'un ministre ou d'un député se limite au «traitement mensuel».

3.1. Les signes de l'accumulation

31.1. La distorsion des prix

Dans un pays qui reste foncièrement agricole, la paysannerie est forcément la caryatide de l'accumulation bourgeoise. Ce n'est pas nous qui le disons, c'est un ministre rwandais de l'Agriculture : "1.200.000 familles rwandaises font vivre 6 millions de personnes et contribuent au fonctionnement d'un appareil administratif de plus en plus lourd" (Ntezilyayo, 1986 : 401). Il ajoute encore : "D'aucuns affirment que les prix pratiqués au Rwanda sont favorables au producteur. Ceci n'est qu'une affirmation de consommateurs. Le producteur est constamment lésé et son comportement d'autosubsistance en est la conséquence la plus éloquente." (id. : 409).




Sans être aussi important par le nombre, le prolétariat est tout autant rançonné. Les retards dans l'adaptation aux prix de détail des salaires et des prix d'achat aux producteurs agricoles sont un signe évident du prélèvement d'un surplus que l'on ne peut malheureusement quantifier : la statistique officielle ne s'y prête évidemment pas.

31.2. L'inégale répartition des revenus

a) La paupérisation des campagnes

Etant donné que la population rurale constitue, encore aujourd'hui, 95 % de la population totale, c'est sur elle qu'a été prélevé dès le début un surplus qui n'a fait que croître avec les échanges commerciaux. Trente ans après une révolution qui avait donné de la terre à tout le monde, certains en manquent singulièrement, comme le révèle le recensement agricole de 1984: sur plus d'un million d'exploitations agricoles, près de la moitié sont prises en location pour des besoins de pure subsistance.




Modes de faire-valoir des exploitations agricoles en 1984
Nombre total d'exploitations (4) 1.111.897
Exploitations prises en location 543.755(48,9 %)
Exploitations mises en location 198.125(17,8%)
Raisons de la prise en location :
- besoins alimentaires83,7%
- production d'un surplus10,6
- autres5,7

100,0
Raisons de la mise en location :
- besoin de <<récompense>>56,1%
- manque de main-d'oeuvre20,9
- autres22,9

100,0

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 153.




Qui s'est approprié la terre? Pas les paysans, il s'en faut : avec quoi? Dans les campagnes, le revenu est uniformément bas. L'accès aux terres privées est donc hors de portée des revenus ruraux.

Une enquête nationale récente sur le budget et la consommation révèle qu'en milieu rural, la consommation par tête se réduit à 11.763 Frw par an. C'est dérisoire et pour preuve : les produits alimentaires représentent 81 % de ce montant. Les écarts à la moyenne sont faibles : 62 % des habitants se classent entre 5.000 et 15.000 Frw. Le coefficient de concentration (Gini) (5) est de 0,25 , soit un des plus modestes du monde (cfr Enquête nationale sur le budget, 1988 : 20 et 158).

La paupérisation des paysans a dépassé les limites de l'acceptable et le surplus est sur le point d'entrer dans une phase d'autodestruction. Comme disait l'empereur romain Tibère, "il faut tondre son troupeau et non l'écorcher". Comment la paysannerie peut-elle supporter l'insupportable? Peut-être à cause du souvenir - mais qui s'estompe - de l'exploitation sous le régime féodal, qui était sinon pire, en tout cas plus humiliante.

Dans "La voix des pauvres" (Paris, Gallimard, 1984, p. 35), J.K. Galbraith écrit : "La pauvreté, cela n'a rien d'étonnant, a sa propre culture; là où elle règne, et depuis longtemps, les gens ont trouvé avec elle des accomodements; ils cessent de lutter pour ce qui a toutes les apparences de l'impossible, contre ce qui a toutes les apparences du normal."

L'horizon - physique autant que culturel - du paysan rwandais ne dépasse pas la colline. Il se trouve isolé par l'absence traditionnelle de villages et la politique «ruralisante» pratiquée par les divers régimes. Les infrastructures socio-économiques, par exemple, qui auraient pu amorcer un dynamisme d'urbanisation, ont été systématiquement dispersées : suivant une logique qui se révèle néfaste, on les rapprochait des populations éparses, au lieu que celles-ci se rapprochent d'elles (Runyinya, 1985 : 203).

Faut-il rappeler qu'en Europe, le développement agricole est avant tout imputable aux paysans et à leurs organismes, qui se sont rendus assez forts pour conquérir, tant bien que mal, des prix garantis pour leurs produits, des facilités de crédit, des possibilités de formation, des réseaux de commercialisation efficaces et des marchés rémunérateurs et parfois protégés. Le Rwanda des campagnes reste un autre monde, qui n'a pas la même liberté, ni d'ailleurs le même esprit d'initiative pour s'exprimer et s'organiser.

b) La bourgeoisie

La bourgeoisie rwandaise est quadriforme : militaire, administrative, commerçante et technocratique, ces divers modes formant d'ailleurs souvent des unions croisées. Déjà lors de la campagne pour le référendum de la nouvelle constitution (novembre 1978), "le peuple a élevé la voix pour dénoncer les abus et l'enrichissement scandaleux de certains officiers de l'armée rwandaise; les paysans ont révélé que les nouveaux riches du Rwanda s'emparent de leurs terres et qu'une nouvelle classe de grands propriétaires terriens est en train de renaître" (Gahigi, 1980 : 25).

Pour la première fois, à notre connaissance, on trouve un aperçu de l'inégale distribution de la terre dans l'enquête nationale agricole de 1984 (p. 68). On sait déjà que le Rwanda compte 1,1 million d'exploitations agricoles d'une superficie moyenne de 1,21 ha, et dont près de la moitié sont prises en location. Mais la moyenne est disparate : aux extrêmes, 26,5 % des exploitations ont moins de 50 ares, tandis que 16,5 % ont plus de 2 ha; ces dernières accumulent 42,9 % de la superficie totale. Dans la seule préfecture de Kigali, 28,4 % des exploitations ont plus de 2 ha et constituent 56,4 % de la superficie totale. Où est-il passé le Rwanda égalitaire?

A la propriété terrienne s'ajoute la construction immobilière. Un auteur rwandais nous en donne une indication : "Les hauts fonctionnaires, qui par ailleurs perçoivent un salaire relativement élevé, sont presque tous logés gratuitement dans des villas de haut standing que l'Etat loue très cher. Le plus généralement, ce sont ces mêmes hauts fonctionnaires qui sont propriétaires de ces villas et il n'est pas du tout exagéré de dire qu'une même personne peut à elle seule posséder deux à quatre maisons de ce genre qu'elle met à la disposition de l'Etat, des ambassades et des organismes parastataux.

"Ayant bénéficié au départ de crédits de tous genres (Etat ou banques) et pouvant encore en bénéficier davantage à cause de ses garanties de solvabilité (biens immobiliers), le haut fonctionnaire est susceptible de construire une multitude de maisons de divers usages - l'attribution de parcelles n'étant pas limitative - et d'accaparer à lui seul de grands espaces urbains.

"Par contre, le reste des fonctionnaires est obligé de se loger à grands frais et la plupart est canalisée dans des quartiers sordides où les conditions de vie sont parfois très pénibles. Les maisons qu'ils louent si cher appartiennent soit aux commerçants, soit à leurs collègues, peu nombreux, qui se sont débrouillés par des moyens occultes pour construire en l'absence de tout plan cadastral.

"Ce genre d'exploitation est si florissant qu'une même personne peut en construire beaucoup d'autres à partir des profits réalisés sur la première, d'autant plus qu'étant non enregistrées, l'Etat ne perçoit aucune taxe sur ces maisons" (Runyinya, 1982 : 25).

La statistique confirme l'épanouissement de la construction immobilière :




Autorisations de bâtir
Bâtiments résidentiels Autres Total
1971 53 108 161
1976 93 75 168
1980 246 73 319
1983 443 23 466
1986 638 97 735

Source : Ministère du Plan, Bulletin de Statistique, no 14, janv. 1987.




Nous ne parlerons pas des formes d'enrichissement les moins honnêtes, encore stigmatisées par le chef de l'Etat lors de sa dernière réélection, le 19 décembre 1988, avec 99,98 % des voix. Il a annoncé la création d'un «Comité d'Honneur en Matière de Déontologie Publique», dont la principale fonction sera de "contenir les déviations sociales que sont la corruption, la concussion, la course effrénée à l'enrichissement par détournement et trafic d'influence, la violation du secret professionnel, l'ingérence, etc." (Cfr Dialogue, n° 133, mars-avr. 1989, p. 2). Ce langage rend un son connu : on le retrouve dans les discours d'intronisation de la plupart des chefs d'Etat africains.

Pour financer leurs opérations, et notamment la campagne-café, les commerçants recourent au crédit bancaire, et c'est normal. Mais il n'est pas rare qu'ils s'adressent aux Banques Populaires (instituées, comme le mot le dit, pour aider la population pauvre), qui leur prêtent l'épargne déposée en grande partie par les paysans. On hésite à le croire, tant c'est énorme, mais les chiffres sont là :




Situation des Banques Populaires en 1982
% Dépôts % Crédits
Cultivateurs 47 13
Cadres administratifs 21 27
Commerçants 10 42
Coopératives/sociétés 9 12
Artisans 4 2
Enseignants 9 4

100 100

Source : Rapport Annuel 1982 des Banques Populaires.




Suivant l'utilisation faite en 1982, les Banques Populaires accordaient 39 % de leurs crédits à l'habitat et 38 % au commerce, contre 4 % seulement à l'agriculture. Or l'outillage des exploitations agricoles se limite à la houe (99 %), la vanne (89 %), la machette (83 %), et la hache (57 %); tout se transporte sur la tête : 2,7 % seulement des exploitations sont équipées d'une brouette… (Enquête nationale agricole 1984, p. 136). Qui donc a le plus besoin de crédit ?

Pour l'ensemble des banques, le crédit se distribue comme suit :




Crédits bancaires à long terme
(Milliards Frw - fin 1987)
Agriculture et élevage 0,8
Agro-industrie 7,6
Industrie manufacturière1,7
Commerce 4,2
Particuliers et divers 4,7

Total 19,0

Source : Ministère du Plan, Bulletin de statistique, no 95, oct. 1987, p. 85.




3.2. Les moyens de l'accumulation

32.1. Le commerce

Il a toujours existé au Rwanda, au sein de micro-régions, des échanges qui présentent un caractère de réciprocité étalée dans le temps. Les paysans procèdent souvent au niveau d'une colline à des échanges compensatoires, qui constituent, non pas de véritables rapports marchands, mais une régulation pseudo-marchande des conditions différentes de production.

Sous le régime colonial, la formation d'une économie de marché a suivi l'entrée en rapport des plantations de café, l'ouverture des chantiers miniers, l'augmentation de la main-d'oeuvre salariée, l'intensification des migrations temporaires vers les pays voisins, l'obligation de payer un impôt annuel en espèces.

Le commerce était organisé à deux niveaux : les centres commerciaux situés sur les terres domanialisées et les centres de négoce sur des terres «indigènes» appartenant aux chefferies. En 1956, le pays comptait 25 centres commerciaux, où étaient installées 548 firmes, dont 281 belges, 63 «autres européennes» et 204 asiatiques, principalement arabes et pakistanaises. Il y avait 57 centres de négoce, avec 984 parcelles occupées, dont 638 par des autochtones et 256 par des non-autochtones (cfr Structures commerciales du Ruanda-Urundi, 1958 : 194-198).

A défaut de capitaux, les autochtones n'étaient généralement que des gérants travaillant pour des firmes étrangères. Enfin, les collines étaient sillonnées par de nombreux colporteurs, munis - ou non - d'un permis de commerce et de circulation, et que n'a jamais pu recenser la statistique officielle. Sans entrer dans le détail, signalons que les Rwandais se sont rapidement révélés très habiles dans l'exercice du commerce, capables de concurrencer efficacement les firmes étrangères; dès lors, on leur appliqua une règlementation restrictive (cfr Rapport aux Chambres 1960, p. 102-103).

Comme au début le commerce était la seule manière de ponctionner un surplus, le Rwanda indépendant a adopté une politique d'éviction des firmes étrangères. Dans le commerce de détail en 1963, 19 % seulement des commerçants étaient des nationaux; en 1965, 81 %; la presque totalité en 1973 (Sirven et al., 1974 : 145). Dans le commerce de gros, subsistent principalement les firmes étrangères résignées à un partenariat qui procure de substantielles prébendes à la bourgeoisie nationale.

A la vente, les grossistes s'approvisionnent à MAGERWA (Magasins Généraux du Rwanda), qui monopolisent le stockage des produits importés. A l'achat, les commerçants traitent surtout le café et les produits vivriers. Exceptionnellement, des organismes parastataux procèdent directement à l'achat de produits bien spécifiques : le coton (COGERCO), le pyrèthre (ASPY) et le thé (les « Régies »).

Les revenus procurés par le commerce, et qui réduisent la paysannerie à la portion congrue, s'expliquent par d'énormes écarts de prix dans le temps et dans l'espace, qui rendent étonnamment imparfaits les marchés d'un aussi petit pays. C'est cela qu'il convient de mesurer et d'analyser.




Ecarts entre les prix de détail des produits alimentaires
aux chefs-lieux de préfecture

(moyenne 1986 - Frw/kg)
Prix maximum Prix minimum
Haricots blancs8830
Haricots verts17439
Petits pois verts11933
Pommes de terre1610
Farine de sorgho5132
Farine de manioc5524
Bananes à cuire2410
Viande de chèvre450150
Viande de porc450125
Poisson fumé276150

Source : Ministère du Plan, Bulletin de statistique,
octobre 1987, p. 14-16.




Aux chefs-lieux de préfecture, l'écart entre les prix des produits alimentaires les plus courants est de l'ordre de 1 à 2 ou à 4; mais il s'amplifie dès qu'on s'écarte des villes reliées par des moyens de communication modernes, ce qui est le cas de la plupart des marchés du pays. Plus grave, la moyenne annuelle est peu significative, parce qu'elle dissimule d'amples variations saisonnières en cours d'année. Au même endroit, suivant l'époque, les prix peuvent varier du simple au triple ou au quintuple.

Ces variations tiennent à l'hétérogénéité de la production agricole et aux irrégularités du climat. Dans l'espace , ou plutôt suivant l'altitude, la nature a stratifié des régions distinctes, avec leurs productions particulières. Les diverses spéculations peuvent déborder leurs frontières naturelles, mais c'est au prix d'un avilissement rapide des rendements. La diversité dans la vocation des sols appelle donc leur spécialisation et il en résulterait naturellement une division du travail assortie d'un réseau d'échanges si l'espace était fluide. Mais il s'en faut.

Dans le temps , la plupart des produits ont un cycle court (exceptions notables : le manioc et la banane) et l'année agricole comporte deux saisons (semis respectifs en octobre et en mars), scandées par l'apparition des pluies. Celles de la première saison sont plus courtes et aléatoires : il arrive que les paysans n'aient pas le temps de labourer autant de surfaces qu'ils le souhaiteraient, si tant est qu'ils s'en donnent la peine. L'offre de produits vivriers est donc erratique et, à défaut de stocks régulateurs, ses fluctuations entraînent de brusques variations de prix.

La vocation majeure du commerce serait de redistribuer les produits de manière à établir une péréquation géographique des prix et leur nivellement dans le temps en dépit des variations saisonnières de la production. Mais il ne remplit pas cette vocation parce qu'il n'y va pas de son intérêt. Dans une ambiance d'incertitude, la spéculation peut se donner libre cours, et il ne s'en prive pas; il lui arrive même couramment d'utiliser le stockage pour accuser les pénuries et provoquer des flambées de prix pendant la soudure.

Prenons un exemple, dans un paysannat du Bugesera au début des années 1980 (Runyinya, 1985 : 209-210) :

A. Un commerçant achète dans le paysannat en juillet-août, au moment des récoltes, deux tonnes et demie de sorgho à 10 Frw. Il les stocke pendant deux mois et, à la pénurie des mois d'octobre-novembre, il les revend aux mêmes paysans à 20 Frw.

Coût des achats 25.000
Frais de stockage, pertes5.000
Recette des ventes 50.000
Marge bénéficiaire20.000Frw = 67 % du prix d'achat.


B. En octobre-novembre, les paysans manquent souvent de haricots et ils sont à court de liquidités. Le commerçant leur prête l'équivalent de 5 sacs de haricots, qu'ils rembourseront avec du café à la récolte de mai-juin. La convention est simple, mais usurière : un sac de haricots (100 k) vaut un sac de café (50 k).

Coût des haricots à 10 Frw/k 5.000
Recette sur le café à 120 Frw/k30.000
Marge bénéficiaire25.000Frw = 500 % du prix d'achat.


C'est la « traite », aussi ambiguë dans son utilité et ses prévarications que sous l'Afrique coloniale. Certes à présent les commerçants sont rwandais, mais pour la paysannerie rien n'a changé; à qui donc l'indépendance a-t-elle profité ?

On ne peut dire cependant que le gouvernement soit resté indifférent. Avec l'aide étrangère, il a créé un réseau de routes modernes qui partent du centre vers les quatre coins du pays. Hélas l'extrême dispersion de l'habitat, si particulière au Rwanda, continue à maintenir dans l'isolement une importante partie des régions rurales. D'après l'Enquête nationale agricole de 1984 (p. 65), 36 % des paysans habitent à plus d'une heure de marche du marché le plus proche, qu'ils fréquentent au maximum un jour par mois.

Les routes modernes profitent aux commerçants, pas à la paysannerie. Exemple : Ntakirutimana nous dit (1982 : 127) : "Le paysan n'est pas assez rémunéré : le rusé commerçant s'approprie presque tout. Jugez-en vous- mêmes : 1 kg de pommes de terre coûte 3 Frw à Ruhengeri, mais ce même kilo coûte 13 Frw à Kigali (Kigali-Ruhengeri = 110 km d'une excellente route asphaltée). A ce prix, tout paysan qui produit 4 pommes de terre n'en profite que d'une seule".

Ensuite, le gouvernement a créé en 1975 l'OPROVIA, office ayant pour mission d'organiser le marché des produits agricoles afin de régulariser et stabiliser autant que possible les prix des denrées alimentaires, à la consommation aussi bien qu'à la production, et de constituer des stocks régulateurs. Grâce à l'aide de la CEE et de l'US-AID, l'office dispose actuellement de 22 entrepôts répartis aux chefs-lieux des 10 préfectures et dans les grands centres commerciaux, pour une capacité totale de 18.600 tonnes, ainsi que de 18 comptoirs de vente également répartis dans les 10 préfectures.

Pour réduire les imperfections du marché, le gouvernement encourage encore le développement des coopératives, qui sont nombreuses et groupent des dizaines de milliers de membres. La plus importante, TRAFIPRO (Travail-Fidélité-Progrès), créée sous le régime colonial en 1956, soutenue à présent par l'aide suisse, compte plus de 40 succursales dans les principaux centres. Hélas elle n'a plus de coopérative que le nom, l'Etat étant devenu le principal « coopérateur » et les commerçants figurant parmi ses clients. Du reste, la moitié des magassins TRAFIPRO, implantés dans la campagne, ne font que 20 % du chiffre d'affaires total, tandis que la coopérative édifie en ville des grands magasins à l'européenne, bien plus rentables.

En réalité, le système mis en place par l'Etat (OPROVIA, TRAFIPRO, OVAPAM, MAGERWA et tutti quanti) régularise bien le commerce, mais au profit des commerçants. A l'achat comme à la vente, ceux-ci n'ont aucune difficulté à s'interposer entre le monde paysan et ces organismes qui ne sauront jamais pratiquer la traite auprès d'un million d'exploitations agricoles. Quant aux organismes paysans, ils n'auront pas la moindre efficacité tant qu'ils sont parachutés par les pouvoirs publics. La plupart des coopératives souffrent d'un manque de sensibilisation des paysans, de l'inexpérience des cadres, souvent de leurs prévarications. Nous n'épiloguerons pas sur l'évidente connivence, sur les intérêts croisés entre les diverses formes de la bourgeoisie rwandaise.

32.2. Le développement d'un secteur étatique

Dès son accession au pouvoir, le président Habyarimana a déclaré, dans un discours-programme du 1er août 1973 : "Le gouvernement estime urgent que nos compatriotes commerçants s'organisent le plus rapidement possible pour prendre en mains (6) non seulement le commerce de détail, mais encore celui de gros, d'importation et d'exportation, les activités industrielles, la concession et la représentation des marques étrangères, ainsi que les activités du secteur tertiaire… La «rwandisation» progressive à tous les échelons, y compris les cadres, devra être poursuivie dans tous les secteurs d'activité" (CARDAF, n° 004, 5 juillet 1973, p. 4).

"Le 6 juin 1975, le Conseil du gouvernement a adopté un décret-loi, relatif à l'immatriculation au registre de commerce, visant à concilier la qualité d'agent de l'Etat avec l'exercice de certaines activités lucratives en vue de participer au développement du pays. Ainsi tout agent de l'Etat est autorisé sans restriction à participer aux entreprises de production. Le gouvernement a mis un accent tout particulier à la réalisation de telles activités dans le milieu rural pour servir d'exemple à la population. Les coopératives agricoles et artisanales, les fermettes modernes, la pisciculture, etc. sont autant de domaines qui s'offrent à l'agent de l'Etat soucieux du développement de sa région et du pays. Sont également autorisées la possession de maisons et l'achat de véhicules à louer, la participation aux entreprises d'économie mixte ainsi qu'aux associations commerciales à capitaux par actions légalement reconnues." (cfr CARDAF, n° 097, 15 mai 1975).

Dès lors on a vu se développer, en plus des établissements publics déjà existants, un important portefeuille de l'Etat comprenant de nombreuses participations, directes ou par l'intermédiaire de sociétés mixtes ou d'établissements publics, dans toutes les branches de l'activité économique.




Portefeuille de la BRD au 31 décembre 1984
(en millions de Frw et en pour-cent)
Prêts ParticipationsTotalEn %
Agriculture-élevage 150 -1507
Agro-industrie 323 2935215
Ind. manufacturières 553 5761027
Hotellerie-tourisme 77 261034
Transports 172 171898
Autres 685 20288739

Total 1 960 3312 291100

Source : Rapports annuels de la BRD.




Et ce n'est qu'un début : au 31 décembre 1984, les prêts et participations « approuvés » s'élevaient à 4.650 millions Frw, toujours suivant les rapports de la BRD (Banque Rwandaise de Développement). Il serait long et fastidieux de présenter une descriptipn plus détaillée du secteur public ou parapublic. Essayons seulement de découvrir quelles sont ses performances économiques.

Et d'abord, laissons au Ministère du Plan le soin d'en faire lui-même l'évaluation. On lit dans le IIIème Plan : "Le secteur public, en particulier les entreprises parastatales, qui devraient être des pôles de croissance pour leur secteur respectif, continue de peser lourdement sur le budget ordinaire suite aux subventions d'exploitation qui doivent lui être transférées. Si cette situation peut se comprendre pour les entreprises qui rendent un service public, elle est fort préjudiciable pour les unités de production qui devraient au contraire être l'un des outils de l'Etat dans sa politique économique et de l'emploi" (IIIème Plan 1982-1986, p. 100-101).

En matière industrielle, sur 22 projets achevés entre 1977 et 1981, 13 étaient des opérations publiques ou à participation majoritaire de l'Etat. Malheureusement, d'après un rapport de la Banque Mondiale (1985 : vi-vii), "la plupart de ces interventions ont été mal planifiées et mal exécutées. Aucune structure n'ayant été mise en place pour les gérer, un grand nombre de projets industriels lancés par l'Etat ont été intégrés à l'Administration une fois terminés. Ils n'ont aucune autonomie de gestion et fonctionnent comme des services publics. Toutes les décisions importantes sont prises à l'échelon ministériel, la comptabilité est négligée et le contrôle des coûts est pratiquement inexistant. La plupart des entreprises publiques sont déficitaires et tournent à une très faible capacité".

Bref c'est du gâchis. Mais pas pour tout le monde, et particulièrement pas pour la « technostructure » dont la compétence est loin d'être à la mesure du revenu. On se dispensera de commenter la présence, parmi les hauts cadres de divers organismes, des mêmes personnages soumis sans succès à l'exercice périlleux du jongleur chinois qui doit maintenir en rotation une multitude d'assiettes.

En attendant, l'Etat doit éponger les déficits et il s'endette. Envers le système bancaire national, sa dette est passée de 1 à 7 milliards Frw entre 1982 et 1988. Mais cela ne suffit pas; il doit donc emprunter à l'étranger : l'encours de la dette extérieure à long terme est passé de 2 millions $ en 1970 à 158 en 1980 et 439 en 1986 (Rapport BIRD 1986).







IV.


LE BILAN DU REGIME

4.1. L'actif

En quarante ans, le Rwanda a connu d'importants changements de structure favorables en principe au développement : l'abolition du régime féodal, l'expansion des cultures de rente, la construction de voies de communication modernes, la création de centrales électriques et d'un important réseau de distribution, le désenclavement géographique, la rwandisation progressive des activités économiques, un contrôle croissant du secteur moderne par l'Etat.

Sur chacun de ces points, nous pourrions ici longuement épiloguer; nous n'en voyons pas l'intérêt. Qu'il soit dit seulement une fois pour toutes que souvent ces réalisations sont utiles, parfois remarquables, et qu'à cet égard, le régime a utilisé au mieux l'aide étrangère : le Rwanda n'est pas le pays des cathédrales dans le désert.

Chose également remarquable, malgré des difficultés de toutes sortes, le pays n'a jamais recouru que modérément aux manipulations monétaires. Pendant la période 1980-1986, son taux d'inflation annuelle n'a pas dépassé 5,6 %, contre 8,3 en Côte d'Ivoire, 9,5 au Sénégal, 10,5 au Nigeria, 17,8 à Madagascar, 21,5 en Tanzanie, 23,3 en Zambie, 54,1 au Zaïre, 74,9 en Ouganda (Rapport Banque Mondiale 1986). Or sur le plan monétaire, le Rwanda n'est pas « protégé » par des garde-fous comme les pays de la zone franc.

Cela ne veut pas dire que tout soit parfait : la hâte mise à réaliser certains objectifs et la négligence envers d'autres qui auraient mérité la priorité suscitent à présent des problèmes qu'il nous reste à examiner.

4.2. Les problèmes

42.1. Le problème malthusien

La révolution de 1959 a facilité considérablement l'expansion de l'agriculture en faisant sauter le goulot qui faisait de la terre, sous le régime féodal puis colonial, un facteur limitant. Mais en opérant cette redistribution au niveau de la famille nucléaire, elle allait conduire, sous l'effet de l'explosion démographique, à un morcellement excessif qui devient un obstacle à l'utilisation économique des sols. Les exploitations agricoles, au nombre de 1,1 million, ont aujourd'hui une superficie moyenne de 1,2 ha et elles se subdivisent en 5,2 blocs non contigus d'une superficie moyenne de 23,5 ares. A l'extrême, dans la préfecture de Gisenyi, l'exploitation moyenne se réduit à 0,8 ha, éclatée en 6 blocs de 13 ares.




Superficie et morcellement des exploitations agricoles
(1ère saison culturale 1984)
Préfectures Superficie par
exploitation
(ha)
Nombre de blocs (a)
par exploitation
Superficie
des blocs
(ares)
Gisenyi 0,8 6,013,0
Cyangugu 0,9 4,023,2
Ruhengery 1,0 6,415,1
Butare 1,1 5,421,0
Kibuye 1,2 5,919,7
Gikongoro 1,3 6,021,6
Gitarama 1,3 5,424,3
Byumba 1,4 5,325,5
Kibungo 1,5 3,246,6
Kigali 1,6 3,842,8

Ensemble 1,2 5,223,5

(a) Le bloc est un ensemble de terres contiguës et cultivées par un même exploitant agricole. Un bloc peut porter un ou plusieurs champs.

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 69.




Une bonne partie de ces exploitations ne suffisent plus à nourrir leurs occupants, qui doivent soit recourir à la location d'autres terres (cfr infra), soit prester leurs services à l'extérieur pour obtenir un revenu d'appoint. 70 % des exploitations agricoles recourent à des journaliers : en moyenne 32 hommes/jour par an, dont 18 pour le défrichement et le labour.

Sous la pression démographique, on est amené aujourd'hui à exploiter des terres jadis considérées comme impropres à la culture, par exemple à cause de la déclivité : il en va ainsi des superficies ayant une inclinaison supérieure à 10 degrés, qui représentent à présent non moins de la moitié des surfaces cultivées ou en jachère et les deux tiers des champs non cultivés depuis deux ans.




Déclivité des superficies
(2ème saison culturale1984)
Champs cultivés
ou en jachère
Champs non cultivés
depuis deux ans
Superficies (000 ha) 818 260
Degré d'inclinaison
0 - 5 degrés 22,0% 12,1%
6 - 10 27,4 19,4
11 - 20 30,6 25,4
> 20 degrés 20,1 43,1

100,0% 100,0%

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 179 et 181.




Une évolution aussi défavorable aurait dû susciter une politique de protection et d'amélioration des terres. Sous le régime colonial, alors que la situation était loin d'être aussi délabrée, un important programme de conservation des sols avait été entrepris sur une grande échelle par l'établissement de fossés ou de haies vives contre l'érosion. Fin 1960, on comptait 364.892 km d'ouvrages de protection en courbes de niveau, représentant à raison d'une largeur moyenne de 10 m par terrasse, 364.000 ha protégés, soit 40 % des terres de culture et 8 % des pâturages. Hélas il avait fallu recourir aux travaux obligatoires, qui ont laissé un mauvais souvenir, et furent abandonnés dès l'indépendance; si bien qu'en 1966 déjà, on estimait qu'un tiers des ouvrages devait être reconstruit et un autre tiers amélioré. Dans le Rwanda d'aujourd'hui, 63 % des terres sont sans protection et un égal pourcentage ne fait l'objet d'aucune amélioration.




Protection et amélioration des sols cultivés
(2ème saison agricole 1984)
Protection
Sans protection 63,2 %
Terrasses
Sans haie 8,2
Avec fossé 4,0
Avec haie 16,1
Avec haie et fossé 6,5
Drainage 1,1
Autres 0,9

100,0
Améliorations
Ni fumure, ni paillis 62,5 %
Fumure 23,9
Paillis 10,8
Fumure et paillis 2,8

100,0

Source : Enquête nationale agricole 1984, p. 179.




L'élimination d'une partie de l'élevage bovin et des pâturages a également compromis les rendements agricoles : d'une part, les terres d'élevage étant par définition les moins fertiles, leur affectation à l'agriculture a amoindri la qualité moyenne des terres de culture; d'autre part, la disparition de 100.000 bovins a réduit l'apport de fumier naturel. Le gouvernement a-t-il alors décidé de recourir aux engrais artificiels ?

Aussi tard qu'en 1981, le Rwanda était le pays du monde utilisant le moins d'engrais : 0,3 kg par ha de terre arable (en 1985 = 1,3 kg), contre 3,3 kg en Ethiopie, 4,7 au Sénégal, 6,4 au Mali, 13,2 en Côte d'Ivoire, 23,9 au Maroc, 33,8 en Inde, 34,4 au Kenya, 74,4 en Indonésie, 298,4 en France, 490,2 en Belgique (cfr Rapport de la Banque Mondiale 1984, p. 260). Quand on connaît la densité démographique autant que le délabrement des sols au Rwanda, on peut estimer que cette carence crie vengeance au ciel; et encore le peu d'engrais utilisé est jalousement réservé aux cultures d'exportation.

Dans un rapport présenté au Séminaire sur les Projets de Développement Rural tenu à Kigali en 1982, il est dit : "Les cultures de rapport ont accaparé à elles seules 33,71 % du financement total réservé aux projets agricoles de 1962 à 1981. Les cultures vivrières n'ont eu que 0,90 % de ce fonds… Dans tous les financements, l'économie vivrière est de loin la moins gagnante de l'opération…" (cité par Runyinya, 1985 : 197).

L'idée - fausse à la base - était que la constation des progrès obtenus par la culture « améliorée » des produits de rente induirait chez les paysans un comportement novateur dans leurs cultures vivrières. Or d'une part, enfermé jusqu'à présent dans une logique d'autosuffisance alimentaire, le paysan ne s'intéressera jamais aux cultures d'exportation tant qu'il vivra dans l'insécurité : on ne peut assouvir sa faim en consommant du thé ou du café. D'autre part, en lui imposant d'utiliser ses bonnes terres pour cultiver les produits-fournisseurs-de-devises et de consacrer à leur entretien un temps considérable, le tout assorti d'une surveillance tracassière, on pouvait être certain - c'était garanti sur facture - d'aboutir au résultat inverse. Et de fait les cultures vivrières, dépourvues de tout intrant moderne, rapportent plus que les cultures de rente « encouragées ». Jusqu'en 1976, en tout cas, le producteur rwandais de café arabica était le plus mal payé du monde.




Comparaison internationale des prix du café arabica
(U.S. cents/lb en 1976)
Valeur à l'exportation
(F.O.B.)
Prix d'achat
au producteur
Colombie 123,37 72,28
Kenya 131,83 67,35
Salvador 101,43 76,36
Burundi 114,56 37,25
Rwanda 81,77 31,76

Source : Quarterly Statistical Bulletin on Coffee,avril-juillet 1977,
tableaux IV-5 et IV-13.




Il serait trop long de faire le bilan des tentatives d'amendement de l'agriculture traditionnelle par la constitution de paysannats. Conçue dans les années 1950 pour le Congo belge, où les gens vivent en villages, la formule ne pouvait être transposée sans plus au Rwanda; les nouveaux «koulaks» ont donc eu la vie brève et tout a été balayé par le cyclone démographique.

Plusieurs expériences de better farming , entreprises généralement par l'aide étrangère, ont obtenu des résultats probants, qu'il serait trop long de relater ici, mais toujours à l'échelle microcosmique. Ce qui manque, c'est la volonté politique d'aider le paysan en tenant compte de ses préférences; cela, on ne l'a jamais sérieusement fait, en dépit des déclarations officielles les plus solennelles.

L'expansion démographique dans un espace limité a conduit d'abord à l'occupation extensive des sols, ensuite à leur utilisation abusive : cultures dans les «terres d'élevage», pentes excessives dépourvues de protection contre l'érosion, raccourcissement de la jachère, etc. Dans ces conditions, l'agriculture rwandaise est entrée dans un processus de rendements décroissants, qui rend la situation précaire. Au cours de l'Enquête nationale agricole de 1984, 50,2 % des exploitants ont déclaré que la productivité de leurs champs diminuait, dont 24,3 % à cause d'une surexploitation et 9,0 % à cause de l'érosion (cfr Enquête, p. 81).

L'érosion des sols, qui devient inquiétante, dépend de l'intensité des pluies, de l'inclinaison des terres, du type de culture qu'on y pratique, de l'insuffisance des précautions anti-érosives. Elle a fait l'objet d'une enquête pilote du SESA, qui a estimé la perte de terre à 10,1 tonnes par hectare en 1984. A titre de comparaison, la perte de sol la plus élevée enregistrée en Afrique est de 15,5 t/ha/an. Observons qu'au Rwanda en 1984, 50 % des champs ont perdu moins de 3,7/t/an; on en conclut que les pertes sévères de terre sont concentrées sur un petit pourcentage des champs : 5 % d'entre eux enregistrent une perte supérieure à 36 t, tandis que 1 % subissent une perte de plus de 68 t. Remarquons au passage que les pertes de terre s'élèvent à 26 t/ha/an pour le maïs, 18 pour le manioc, 10 pour le haricot, 2,9 pour le bananier, 0,6 pour le café; ces différences tiennent moins à la nature de la plante qu'aux soins (paillis) apportés plus ou moins spontanément à sa culture.




Estimation des pertes de terre en 1984
(en tonnes par ha)
Médiane
Moyenne 50% 95% 99%
1ère saison 4,9 1,4 >= 18 >= 37
2ème saison 5,2 2,3 >= 18 >= 32

Année 1984 10,1 3,7 >= 36 >= 32

Source : Pertes de terres dues à l'érosion, SESA, déc. 1986.




Faut-il pour autant prêcher l'apocalypse - certains observateurs excellent dans ce genre - et dépêcher au Rwanda les spécialistes onusiens de la contraception : cette soupape de sûreté visant à réduire la fécondité pour soulager la « pression sur les terres » ? On connaît le simplisme : deux fois moins de Rwandais = des Rwandais deux fois mieux nourris.

On ne dissimulera pas la gravité de la situation : si la paysannerie est parvenue à résoudre le problème de l'équilibre entre la production vivrière et l'expansion démographique, c'est au prix de l'épuisement des terres agricoles. Les méthodes utilisées au cours des vingt dernières années ne sont donc pas extrapolables aux vingt prochaines. Les symptômes d'une dégradation de la fertilité, déjà bien observables, imposent une réorientation des pratiques paysannes, mais surtout de la politique agricole, sous peine d'un délabrement difficilement réversible du patrimoine foncier (Ntezilyayo, 1986 : 397).

Il faut d'abord remédier à la «mésallocation» des sols. Sans entrer dans le détail, illustrons par deux exemples. La vocation des sols varie fort d'une région à l'autre, notamment en fonction de l'altitude et de la pluviosité : cette variété est un atout à condition d'y conformer les divers types de cultures. C'est l'opinion du ministre de l'Agriculture, de l'Elevage et des Forêts : "Notre politique d'intensification sera basée sur la régionalisation des cultures, seule capable d'optimiser la production par zone écologique et de permettre un échange équilibré des productions agricoles entre les différentes régions" (Ntezilyayo, 1986 : 405).

Or aujourd'hui ce n'est pas le cas : dans les terres de lave du nord-ouest, par exemple, 37 % des exploitations produisent encore des bananes avec des rendements dérisoires en raison de l'altitude. C'est aberrant : la logique voudrait que les bananeraies se confinent aux régions qui leur conviennent. Mais les gens du nord ont « besoin » de bananes; il faut donc procéder à l'échange - par exemple, bananes contre pommes de terre - à condition que les intermédiaires ne grugent pas leur clientèle, et c'est là que le bât blesse.

Autre exemple : l'élevage des bovins. En 1984, on en comptait 830.000 (7) têtes, contre 973.000 en 1949; c'est encore beaucoup trop : ils occupent 108.000 hectares (quand ce serait de moindre qualité), contre 700.000 pour les cultures. Or le gros bétail, qu'on trouve dans 24 % des exploitations agricoles, était encore élevé en pâture à raison de 75 %, contre 21 % en semi-stabulation et 4 % en stabulation permanente. "Tout ce bétail, nous dit le Ministre Ntezilyayo (1986 : 398), à défaut d'aider à l'amélioration des exploitations agricoles par l'apport de fumier, à l'augmentation de la ration alimentaire par l'apport de lait et de viande, contribue à la dégradation de l'environnement dans les zones déjà vulnérables du point de vue climatique".

Ajoutons deux remarques. La détention de gros bétail se limite à 24 % des exploitations et 22 % des bovins sont donnés en location; cela ne rappelle-t-il pas fâcheusement le contrat de servage pastoral ? Une faible partie seulement de ce bétail est exploitée de manière économique : 27 % des exploitations possédant des vaches laitières fournissent 64 % de la production laitière totale. Pour un grand nombre de propriétaires, qui ne figurent manifestement pas dans la classe pauvre, l'élevage est avant tout une activité de prestige, comme sous le régime féodal. Se résigneront-ils, osera-t-on les contraindre à une reconversion vers un élevage en stabulation, plus performant mais tellement prosaïque ?

Le plus grand défi des prochaines années reste le passage à une agriculture intensive, au sens «moderne». Rendons la parole au ministre Ntezilyayo (1986 : 407) : "L'agriculture telle que nous la pratiquons actuellement, sans aucun apport extérieur à la plante ou sans aucun soin, est plutôt proche d'une cueillette organisée". Les expériences de l'ISAR démontrent que l'on peut doubler les rendements, moyennant l'adoption de plantes sélectionnées, d'engrais, de pesticides appropriés. Le problème n'est pas d'ordre technique, mais économique, social et politique.

Nous ne disons pas que c'est facile, nous disons que c'est possible. Tant que l'on s'en remettra à l'étranger pour «entreprendre», tant que le gouvernement - au-delà des déclarations d'intention - ne se sentira pas réellement concerné, rien ne se produira. Dans les budgets ordinaires du Rwanda, le ministère de l'Agriculture a toujours reçu moins de 5 % de l'ensemble; c'est dérisoire, même compte tenu de la participation indirecte d'autres ministères au développement rural.

42.2. La commercialisation

"A l'heure actuelle, la campagne produit et la ville consomme… Le schéma est le suivant : le paysan produit, sa production permet l'acquisition de quelques devises; grâce à ces dernières, on achète à l'étranger. Ces produits étrangers sont si chers que le paysan n'arrive pas à se les procurer. Qui parle français, consomme français; ainsi la ville et ses habitants européanisés à outrance épuisent les quelques réserves en devises par des consommations souvent fastueuses.

"Combien de kilos de café faut-il pour importer une Mercédès? Au moins 10 tonnes, soit plus de 40 ans de journées de travail d'un manoeuvre ou d'un paysan (Mercédès hors taxe = 1.300.000 Frw; prix du café au producteur = 120 Frw/kg; salaire journalier = 100 Frw)" (Ntakirutimana, 1982 : 122).

Ce texte très concret exprime bien le profond malaise du Rwanda d'aujourd'hui. Les irrégularités de la commercialisation, tolérées - nous n'oserions pas dire « entretenues » - par les autorités qui déclarent si souvent tout faire pour les éliminer, sont la racine même du mal que constitue le déséquilibre entre le milieu rural et les classes privilégiées du milieu urbain, en ce qui concerne d'une part la production de l'effort, d'autre part la répartition des revenus.

42.3. Le développement urbain

Longtemps le Rwanda a pu se féliciter de ne pas connaître le déferlement démographique vers les villes, dont l'importance et surtout l'accélération sont néfastes en bien des pays du tiers monde. Le milieu rural s'y dévitalise, un déficit alimentaire croissant soulève de graves problèmes de balances de paiements, une population oisive ou sous-employée dans le « secteur informel » croupit dans les bidonsvilles, etc.

Mais quand on ne tombe pas dans cet excès, "la ville possède une vertu spécifique, en ce qui concerne le développement, pour deux raisons théoriques : d'une part, elle procure aux unités implantées des «économies externes» : un développement urbain suscite une demande additionnelle en produits intermédiaires et en produits finaux, le transport favorise le commerce et le tourisme, etc.; d'autre part, le milieu urbain contient des «points de rendements croissants», entreprises ou industries nouvelles qui atteignent progressivement leur dimension optimum, qui éveillent des demandes liées et qui reçoivent en cascade les effets d'innovation …

"Dans la logique de l'urbanisation, même si une ville n'a au départ qu'une vocation purement administrative, petit à petit d'autres services et fonctions s'y ajoutent jusqu'à ce qu'elle trouve un statut polyvalent de capitale régionale ou nationale par exemple, et de noyau d'industries diverses à cause d'une concentration judicieuse de la population" (cfr Perroux, 1967 : 1.150).

Kigali aura tôt fait de s'hypertrophier, sans pour autant vraiment s'urbaniser : la moitié de la population active y relève du secteur primaire. A fortiori les villes provinciales sont des «cités de paysans».

42.4. La pénurie de cadres

Le transfert au secteur public d'un certain nombre d'activités de service, voire de production, pouvait favoriser la maîtrise par le pays de son propre développement; c'est la raison pour laquelle nous avons fait figurer cette politique à l'actif du régime.

Mais elle a été appliquée dans la précipitation, sans une conception claire du rôle du secteur public dans l'économie nationale, et surtout en l'absence d'une technocratie suffisante et compétente. Nous l'avons déjà dit, c'est une séquelle de la colonisation et ce n'est pas en remplissant les vides par de jeunes universitaires frais émoulus qu'on remédiera à la situation; le diplôme n'est pas tout : il ne remplace pas l'expérience.

Mais surtout, plus que la compétence, ce sont souvent les accointances avec le régime qui ont fait naître et fleurir une nouvelle forme de bourgeoisie pseudo-technocratique. Et suivant les heurs et malheurs de la faveur politique, on assiste à un turnover effrayant de ces bourgeois-gentilhommes. En trois ans, tel haut personnage a exercé successivement quatre fonctions : administrateur de l'usine de pyrèthre de Ruhengeri, directeur général de la Caisse Sociale du Rwanda, préfet de Kibungo et enfin ministre de l'Education nationale : quelle agréable diversité, quelle garantie d'efficacité! Nous pourrions multiplier des exemples de cette rotation effrénée, qui renforce l'allégeance envers le régime.

Sans vouloir généraliser, il est permis de soutenir qu'une partie de la bourgeoisie rwandaise est franchement parasitaire et prébendaire. A dire le vrai, une fraction de cette bourgeoisie réinvestit tout de même une partie de ses revenus. De nombreuses activités industrielles ont été, à l'origine, des opérations commerciales. Certains commerçants se sont lancés dans l'industrie pour diversifier leurs activités, d'autres parce que leur commerce d'importation était devenu moins rentable en raison de la concurrence des produits de remplacement fabriqués localement.

Cette reconversion des grands commerçants est diversement appréciée. Dans le sens critique, E. Gapyizi (1981 : 35) : "Quant aux nationaux qui se sont lancés dans les activités industrielles, il s'agit de quelques commerçants qui, sur une période de moins de 15 ans, ont accumulé des fortunes qu'en tout cas le seul commerce «honnête» saurait difficilement justifier. Il est dès lors permis de se demander si un pays peut remettre l'avenir de son secteur industriel dans les mains de quelques individus - étrangers ou nationaux - dont le seul stimulant est l'appétit du profit qui, par essence, ne concorde pas toujours avec l'intérêt général de la société."

Dans un sens plus positif, le Rapport de la Banque Mondiale (1985 : 13) : "Cette évolution a souvent d'heureuses conséquences, car la pratique du commerce développe, chez qui veut réussir dans la production manufacturière, une grande partie des compétences nécessaires : commercialisation et distribution, comptabilité, fixation des prix, gestion du personnel, etc.".

42.5. L'enclavement géographique

Le Rwanda a gravement souffert à plusieurs reprises de sa dépendance alternative envers l'une ou l'autre voie de sortie. Au lendemain de l'indépendance, le commerce extérieur s'effectuait vers le sud par le réseau mixte Bujumbura(route)-Kigoma(lac)-Dar-es-Salam(chemin de fer).

Sous la première république, à la suite de ses démêlés avec le Burundi, le Rwanda s'est vu contraint d'orienter son commerce vers le nord à travers l'Ouganda et le Kenya jusqu'au port de Mombasa, également par un réseau mixte Kampala(route)-Mombasa(chemin de fer). Une fois la route asphaltée, le transport par cette voie revenait en gros 25 % moins cher : dès lors elle fut utilisée à raison de 88% pour les importations et 70 % pour les exportations.

Hélas la situation s'est dégradée à la suite d'un différend entre le Kenya et l'Ouganda, auquel le Rwanda était parfaitement étranger. Les causes immédiates des difficultés étant l'éclatement de la Communauté Est-Africaine (et le chemin de fer Kampala-Mombasa étant une entreprise communautaire), le Rwanda a été réduit à effectuer ses transports par route jusqu'à Mombasa. La longueur du trajet routier a donc triplé et la durée du voyage aller-retour des camions est passée de 8 à 20 jours; à cela s'ajoutaient des mesures vexatoires de toutes sortes. Pendant tout un temps, le Rwanda en est arrivé à devoir transporter par avion son thé, une partie de son café et jusqu'à la cassitérite; et du ciment comme fret de retour! Ces transports ont dû figurer parmi les plus chers du monde.

Bien que la situation soit plus ou moins normalisée, les experts s'accordent à penser qu'il faudrait au Rwanda une troisième voie de sortie, directement par la Tanzanie, en court-circuitant le Burundi. Il existe une magnifique route asphaltée de Kigali vers le sud-est à Ruzumo, où un pont moderne franchit la rivière Akagera, constituant la frontière avec la Tanzanie. C'est déjà par là que les Allemands avaient projeté de relier le Rwanda à leur réseau ferré est-africain. Une route d'environ 400 km relierait Rusumo à Isaka, au milieu de la bretelle Mwanza-Tabora qui relie le lac Victoria au chemin de fer Kigoma-Dar-es-Salam. Cela coûterait cher, mais la CEE a été une nouvelle fois sollicitée.

42.6. La balance des paiements

Elle traduit, en les intensifiant, les tensions qui se développent depuis dix ans dans l'économie rwandaise. Jusqu'à la fin des années 1970, la balance commerciale est restée bon an mal an positive, à travers les soubresauts de la conjoncture internationale des matières premières. Ensuite elle s'est gravement détériorée pour deux raisons : côté exportations, de nouvelles baisses de prix pour le café et le thé (1984-1988), mais surtout l'effondrement du secteur minier; côté importations, un gonflement explicable par les crises pétrolières, moins justifiable par des achats de biens de consommation pour une clientèle riche. En 1988, la balance des biens atteignait son minimum historique.

Signalons au passage que l'estimation des exportations «réelles» a toujours fait problème en raison des fraudes importantes qui se commettent aux frontières, notamment du Zaïre et de l'Ouganda. Ainsi l'OCIR traite des quantités non négligeables de café provenant des pays voisins : quand il s'agit de Robusta, elles sont facilement repérables, puisque le Rwanda n'en produit point; mais le Kivu cultive l'Arabica et dans ce cas, l'importance de la fraude est indécelable, pour excessive qu'apparaisse parfois la production des préfectures limitrophes du Lac. Mais la fraude peut s'effectuer en sens inverse : tout dépend des prix relatifs payés aux producteurs dans les divers pays. Comme les frontières sont «poreuses», le commerce frontalier est d'autant plus facile qu'il s'effectue entre Rwandais, résidents ou expatriés. Et il a encore été favorisé par l'asphaltage des routes frontalières : Ruhengeri-Gisenyi (1977) vers l'ouest, Kigali-Byumba-Gatuna (1978) vers le nord.




La balance des services a gravement décliné de 1972 à 1979, suite à la crise des transports internationaux, effectués pour 70 % à l'importation par des non-résidents. Ce déficit s'aggrave du service de la dette extérieure à long terme qui est passée, rappelons-le, de 2 millions $ en 1970 à 158 en 1980 et 439 en 1986.

Pour équilibrer - bien imparfaitement - la balance déficitaire des biens et services, le Rwanda bénéficie heureusement de «transferts sans contrepartie», c'est-à-dire d'une aide étrangère généreuse, justifiée par l'usage qu'il en fait, par contraste avec nombre de pays africains. Enfin d'importantes entrées de capitaux, reflétant la confiance des bailleurs de fonds étrangers, renflouent tant bien que mal depuis 1984 une balance qui reste précaire. Les avoirs extérieurs des autorités monétaires se sont constamment réduites d'un maximum de 17 milliards Frw en 1980 à 9 milliards en 1988.







V.

CONCLUSION

La solution aux problèmes du Rwanda n'est pas simple. Pays «surpeuplé», sous-dimensionné, relativement pauvre en ressources naturelles, enclavé à 1.500 km de l'océan le plus proche : n'est-il pas un cas désespéré? C'est loin d'être notre avis.

D'abord, nous restons un adepte convaincu de l'aphorisme de Jean Bodin : "il n'est de richesse que d'hommes". Ce qui constitue la vraie richesse du Rwanda, c'est sa population : par son importance, son endurance, son ingéniosité, son dynamisme. Elle refuse superbement les faux remèdes que lui proposent les agences néo-malthusiennes des Nations Unies, et avec raison : historiquement, la réduction des naissances a toujours été la conséquence, jamais la cause du développement. De nombreux pays africains moins densément peuplés doivent importer d'énormes quantités de vivres et accusent une dégradation bien pire de leur environnement. Certes le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres… Mais si l'on réduisait de moitié la population rwandaise sans modifier la politique économique et sociale du régime, le produit national diminuerait de moitié et le produit par tête resterait inchangé. Autrement dit, le produit par tête n'est pas déterminé par le rapport des surfaces cultivables au volume de la population. Pour s'en convaincre, il suffit au Rwanda de regarder vers l'ouest.

La politique de développement doit être principalement inspirée par le souci de relever les rendements de l'agriculture vivrière : c'est un impératif majeur. Nous avons été heureusement étonné de lire, dans le rapport de la Banque Mondiale (1985 : 64) consacré au secteur manufacturier : "Une politique industrielle qui aurait pour effet d'accaparer des ressources au détriment du secteur agricole irait à l'encontre du but recherché. Il a été observé(…) qu'une conséquence involontaire des mesures gouvernementales avait été de désavantager l'agriculture au profit de l'industrie." Comme nous ne sommes pas tenu de pratiquer l'euphémisme, nous doutons que la conséquence ait été «involontaire» : elle était dans la droite ligne des intérêts d'une certaine bourgeoisie.

Le développement de l'agriculture vivrière requiert l'utilisation d'engrais, de plantes sélectionnées, de moyens de stockage multipliés : les pertes subies après les récoltes sont estimées à plus de 25 %. Il faut lui réserver de bonnes terres et un encadrement efficace, dussent en souffrir provisoirement les plantations industrielles dont la productivité restera de toute façon médiocre tant que le paysan ne bénéficiera pas de la sécurité alimentaire. L'augmentation de la production vivrière ne se traduira pas immédiatement par de gros apports au marché, étant donné la forte élasticité au revenu de la demande de vivres dans une population sous-alimentée; il est assez normal que le paysan, comme le citadin, finisse par manger à sa faim. Mais assez rapidement l'offre augmentera, ce qui fera cesser l'ambiance de disette saisonnière qui provoque l'affolement des prix, si néfaste aux consommateurs-paysans, si profitable aux commerçants-parasites.

Quand on aura obtenu en agriculture vivrière des résultats spectaculaires - et il faut qu'ils le soient -, on sera étonné de voir avec quelle facilité le progrès se propagera - mais alors seulement - dans l'agriculture de rente. Et pour la rendre attrayante, il faudra qu'elle soit rémunératrice, ce qui implique un assainissement dans le traitement industriel des produits d'exportation (café, thé, pyrèthre), qui dans l'incurie actuelle engloutit en vain d'énormes crédits.

Et encore tout cela restera vain si l'on ne réussit pas à contrôler le commerce et à réduire, au profit de la paysannerie, l'énorme surplus qu'il prélève. Qu'on ne se fasse pas d'illusion : nous sommes ici au confluent de l'ordre économique et de l'ordre politique. Les grandes décisions doivent être prises par une catégorie sociale qui pâtira à court terme de leur exécution; il y va pourtant de son intérêt car le Rwanda n'est pas, plus que n'importe quel pays, à l'abri de conflits sociaux. De même, pour financer un important programme de développement rural, il faudra de l'argent, et on ne peut le prendre que là où il se trouve : c'est l'occasion de réformer une fiscalité hypermyope en matière d'impôts directs; dans les recettes fiscales de 1986, l'impôt sur les revenus personnels ne représentait que 24 % de l'ensemble, contre 69 % pour les recettes douanières.

Enfin l'industrie doit se développer suivant deux axes : l'agro-industrie fournissant des intrants agricoles et l'industrie des produits de grande consommation. On fonde de grands espoirs sur les engrais qui pourraient être produits à partir du gaz méthane du lac Kivu; de petites industries devraient aussi pourvoir au petit outillage et aux matériaux de construction. Quand le pouvoir d'achat de la paysannerie augmentera, il soulèvera la demande de produits industriels de consommation, dont le niveau actuel est insuffisant pour rentabiliser des entreprises modernes.

Par sa nature, cette industrie nouvelle ne doit pas venir surcharger Kigali. Il est urgent de décentraliser et susciter en des points stratégiques judicieusement choisis, des agropoles qui devraient constituer l'amorce d'une véritable urbanisation. Ici aussi, le régime n'échappera pas à des révisions déchirantes. Heureusement l'attraction de la capitale n'est pas aussi forte que dans la plupart des pays africains parce que le Rwanda est peu étendu et que Kigali en occupe le centre : les distances à parcourir sur un réseau routier d'excellente qualité ne sont donc pas prohibitives. Encore faut-il que le gouvernement prenne des mesures d'encouragement par des interventions financières et la construction des infrastructures : ici l'aide internationale serait d'un grand appoint.

Les problèmes auxquels se trouve confrontée l'économie rwandaise, et les remèdes qu'ils appellent, se situent, nous y avons insisté, au confluent de l'ordre socio-politique et de l'ordre économique. C'est dire qu'on ne résoudra rien par des ajustements partiels et qui ménageraient les «intérêts établis». Ce qui est en cause, c'est l'ordre social existant, et la gravité de la situation nécessite rien de moins qu'une mutation de société.


Louvain-la-Neuve, janvier 1990

Fernand Bézy

Professeur à l'Université







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(1) La dernière famine date de 1943 et elle n'est pas étrangère à d'excessifs prélèvements pour <<soutenir l'effort de guerre>>; il faut peut-être tenir pour également excessive l'évaluation de la mortalité consécutive à 20 pour cent de la population. Dans les statistiques officielles, en tout cas, la population est ramenée de 2 à 1,6 millions d'habitants.

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(2) "En 1963, des milliers de Tutsi furent massacrés en plusieurs régions du Rwanda, tandis que d'autres, gravement maltraités, virent leurs biens pillés, leurs huttes brûlées, un grand nombre fut jeté en prison. Les raids des réfugiés basés au Burundi, grandis par les rumeurs, accroissaient le sentiment d'insécurité et provoquaient de nouvelles persécutions à l'encontre des Tutsi, considérés comme complices de l'intérieur." (Vidal, 1985 : 170).

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(3) "Les Tutsi buvaient plus qu'ils ne mangeaient(...). Leur attitude par rapport à la nourriture solide était purement négative; ils n'en parlaient jamais et s'en dispensaient si c'était possible. Cette attitude a été interprétée comme une tendance à souligner leur indépendance par rapport à la production agricole des Hutu et à affirmer une sorte de différence fondamentale entre leur caste et celle des paysans." (cfr d'Hertefelt, 1962 : 28-29).

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(4) On observe une apparente discordance dans l'importance des exploitations <<prises>> et <<mises>> en location. A défaut d'indication dans les documents disponibles, l'explication nous semble consister dans le fait que l'enquête a recensé le nombre des exploitations et non leur superficie . Un exemple fera comprendre : le propriétaire d'une exploitation de 5 ha la donne en location à 5 preneurs, à raison d'un ha pour chacun. Cette opération fait augmenter le nombre total des exploitations <<prises>> en location de cinq unités, tandis que le nombre des exploitations <<mises>> en location augmentera d'une seule unité. La superficie moyenne des exploitations <<mises>> en location l'emporte donc sur celle des exploitations <<prises>> en location, ce qui est normal : les bailleurs de terres sont surtout les riches propriétaires.

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(5) Le coefficient de Gini mesure le niveau d'égalité de la distribution d'une variable (souvent le revenu) au sein d'une population. Un coefficient de 1,0 exprime l'inégalité parfaite, tandis qu'une valeur de 0,0 exprime l'égalité parfaite où chaque membre est responsable pour la même quantité. Dans la plupart des cas, le coefficient de concentration du revenu se situe entre 0,35 et 0,65. A titre indicatif, il s'établit en milieu rural à 0,48 en Inde et en Indonésie, 0,47 en Côte d'Ivoire et en Zambie, 0,35 au Nigeria, 0,30 au Sénégal. Dans 14 pays africains pour lesquels on possède des données relatives au milieu rural, il est égal ou supérieur à 0,30.

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(6) C'était déjà chose faite (note de l'auteur).

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(7) L'Enquête nationale agricole de 1984 (p. 53) a recensé 837.102 bovins; la statistique officielle n'en compte que 606.494 têtes (cfr Ministère du Plan, Bulletin de statistique, no 13, janv. 1986, p. 37). Nous ne savons d'où provient la différence.

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12 février 1996
Responsable : Lemaître Jean-Pierre < lemaitre@econ.ucl.ac.be >
Auteur : Fernand BEZY < bezy@dvlp.ucl.ac.be >