La révolution de 1959, qui a décapité l'aristocratie terrienne tutsi, a nivelé à la base la société rwandaise.
Dans les trente années suivantes, la redistribution des terres et l'explosion démographique ont soulevé la production agricole, qui s'est aussi diversifiée par l'expansion de cultures de rente, surtout café et thé.
Depuis 1970, la stagnation, puis le déclin léger mais continu du produit par habitant démontrent qu'il s'agit-là d'une croissance, non d'un développement.
En outre, une stratification sociale s'est reconstituée,
à la faveur de la commercialisation de l'économie
et de l'immobilisme de la classe paysanne. Une bourgeoisie militaire,
administrative, pseudo-technocratique et commerçante détourne
maintenant à son profit une part importante du revenu national.
Longtemps le Rwanda a fait figure de «république égalitaire».
Il est vrai qu'en juillet 1959, une explosion révolutionnaire,
exceptionnelle sous un régime colonial, et qui n'a rien
à envier dans son extrémité à la Révolution
française, a décapité la bourgeoisie «féodale»
qui monopolisait la propriété terrienne. En l'absence
quasi totale de toute autre forme de bourgeoisie autochtone, la
redistribution des terres a radicalement nivelé la stratification
sociale. Lorsqu'en juillet 1962 le pays est devenu indépendant,
les Rwandais étaient égaux
dans la pauvreté.
En 1789, la Révolution française avait substitué
à la noblesse terrienne une bourgeoisie préexistante,
commerçante et industrielle : c'était une révolution
libérale, qui remplaçait une forme de richesse par
une autre. Au Rwanda, la révolution a littéralement
fait table rase, au plan économique et social. La nouvelle
république a donc été forcément égalitaire,
et les ministres du premier gouvernement se déplaçaient
en «Coccinelles» Volkswagen.
La thèse défendue dans cette étude est que
l'égalité est bien révolue : une nouvelle
bourgeoisie multiforme s'est constituée au détriment
de la paysannerie. Notre propos est d'analyser ce processus et
d'en évaluer les conséquences. Mais il nous faudra
d'abord examiner les différentes structures géoclimatique,
démographique et sociopolitique, qui «colorent»
la conjoncture économique du Rwanda. On envisagera ensuite
les transformations survenues au cours d'un quart de siècle,
pour dresser enfin le bilan du régime, avec son actif et
son passif.
La géographie physique et humaine fait du Rwanda un pays
sui generis très différent de la plupart des autres
régions de l'Afrique noire, soulevant dès lors des
problèmes qui appellent une politique économique
spécifique, notamment en matière d'investissement.
1.1. Situation géographique
Le Rwanda est borné au nord par l'Ouganda, à l'est
par la Tanzanie, au sud par le Burundi et à l'ouest par
le Zaïre.
C'est l'un des plus petits pays de l'Afrique continentale. Mgr
Bigirumwami, le premier évêque africain du Rwanda,
en disait : "quand on pose le doigt sur une carte de l'Afrique
pour indiquer le Rwanda, on le cache". Avec une superficie
de 26.338 km2, il fait seulement 86 % du territoire belge.
L'exiguïté de la dimension présente des avantages
et des inconvénients. Le principal inconvénient
réside dans la difficulté d'assurer le seuil de
rentabilité à certaines activités économiques,
à défaut de pouvoir leur procurer de suffisantes
économies d'échelle. Le Rwanda pallie partiellement
cette difficulté par son exceptionnelle densité
de peuplement.
L'avantage consiste dans les facilités d'intégration
et de gestion, si exceptionnelles en Afrique. Le territoire rwandais
constitue un quadrilatère d'environ 200 km de long sur
150 de large. Les distances par route entre les centres de préfecture
n'atteignent jamais 400 km. En diagonale nord-est et sud-ouest,
Byumba et Cyangugu sont distants de 350 km. Du nord-ouest au sud-est,
la distance entre Gisenyi et Kibungo ne dépasse pas 300
km. Comme la capitale est au coeur du pays, elle n'est éloignée
des chefs-lieux de préfectures que de moins de 200 km (sauf
Cyangugu 293 km).
Sur le plan international, le Rwanda est un pays continental,
géographiquement enclavé : l'océan Indien
est à 1.200 km, l'Atlantique à 2.200, et le pays
est à mi-chemin sur la distance du Cap au Caire, longue
de 7.400 km. Avant l'occupation coloniale, cette position géographique
a favorisé un isolement protecteur, notamment contre les
razzias esclavagistes. A présent que le développement
exige l'ouverture de l'économie et son accès au
marché international, l'enclavement constitue un sérieux
handicap.
1.2. Structure géoclimatique
Le relief du Rwanda se subdivise principalement en trois parties, juxtaposées d'ouest en est :
a) La crête de partage des eaux du Congo et du Nil, qui
s'étend dans une ligne générale nord-sud,
longue de 160 km et large de 20 à 50 km. Son altitude varie
de 2.000 à 3.000 mètres. Elle domine le lac Kivu,
situé à 1.460 mètres d'altitude. Enfin elle
se prolonge, le long de la frontière nord-ouest, par la
chaîne des volcans Birunga (entre 3.500 et 4.500 mètres).
b) Le plateau central, unité topographique jouxtant à
l'est la crête Congo-Nil, sur une largeur de 80 km, à
une altitude comprise entre 1.500 et 2.000 mètres. Traversé
de rivières, avec des ravinements profonds mais remblayés
d'alluvions, ce paysage original a valu au Rwanda son appellation
de «pays aux mille collines». Le plateau central est
la région la plus peuplée : les préfectures
de Ruhengeri, Gitarama, Gikongoro et Butare rassemblent près
de la moitié de la population sur 30 % des superficies.
c) L'est du plateau central est une région de surfaces planes et de lacs, de savanes et de marais, dont l'altitude varie de 1.500 à 1.000 mètres.
Du point de vue écoclimatique, les terres utiles pour l'agriculture
se répartissent en deux catégories : les régions
tempérées en-dessous de 1.800 mètres et les
régions froides entre 1.800 et 3.000 mètres. Au-delà,
les cultures sont impraticables dans le cadre des techniques autochtones.
Les deux écoclimats offrent l'un et l'autre à la
fois des avantages et des inconvénients : en raison des
températures plus élevées, les régions
tempérées se prêtent à une gamme plus
variée de cultures; en revanche, les précipitations
y sont beaucoup plus irrégulières.
Capricieux, le climat est caractérisé par un régime
de pluies déconcertant et irrégulier, tant par la
répartiton des précipitations que par leur masse.
Sur la crête Zaïre-Nil, il peut tomber 1.500 mm d'eau
par an, contre 800 sur les plateaux orientaux. Influencé
par l'altitude, le voisinage des montagnes, l'intensité
et la direction des vents, la proximité des forêts
ou de grandes masses d'eau, le climat varie si intensément
qu'il diversifie à l'extrême la physionomie et les
vocations agricoles de régions pourtant fort proches, multipliant
ainsi les «microclimats» (Plan Décennal 1951
: 332).
1.3. Structure démographique
13.1. Dynamique et densité
D'après le dernier rapport de la Banque Mondiale (1986),
le Rwanda détient le record mondial de la natalité,
avec un taux de 5,2 % l'an. Les femmes rwandaises sont donc les
championnes de la fécondité, exprimée par
un indice synthétique de 8 enfants, contre 6,5 au Burundi,
6,1 au Zaïre, 4,4 en Inde, 2,3 en Chine, 1,5 en Europe occidentale.
L'indice synthétique de fécondité exprime
le nombre d'enfants que mettrait au monde une femme qui vivrait
jusqu'à la fin de ses années de procréation
en donnant naissance, à chaque âge, au nombre d'enfants
correspondant au taux de fécondité pour cet âge.
Avec des taux de natalité et de mortalité de 5,2
et 1,8 %, la population rwandaise devrait passer de 6 millions
d'habitants en 1986 à 10 millions en l'an 2000. L'Office
de la Population des Nations Unies, oubliant toute retenue, a
prédit au Rwanda une population de 31 millions d'habitants
pour l'an 2032. On ne se laissera pas impressionner par ces projections
élaborées dans les officines des Nations Unies :
sur plus d'un point l'histoire récente leur a infligé
de cinglants démentis.
Jusqu'à la seconde guerre mondiale, une forte mortalité
due aux épidémies et à des famines récurrentes (1)
a freiné l'expansion : le Rwanda n'avait encore que 2 millions
d'habitants en 1940; il en compte aujourd'hui 6,5. Mais déjà
avant guerre, il apparaissait comme un pays très peuplé,
à l'étiage africain; à présent, avec
250 habitants par km2, il est le pays le plus densément
peuplé de l'Afrique continentale.
13.2. Répartition géographique
Ici encore le Rwanda constitue un cas extrême : il est une
nation de paysans, dont le taux d'urbanisation est le plus faible
du monde : 5 % contre 20 % au Kenya, 30 % au Nigeria, 36 % au
Sénégal, 39 % au Zaïre, 42 % au Cameroun, 48
% en Zambie, 56 % en Tunisie, 75 % en moyenne dans les pays développés.
Il faut dire que sous le régime colonial, la Belgique l'a
systématiquement «ruralisé» (cfr la thèse
de P. Sirven 1984).
Autre particularité du Rwanda : alors que dans l'ensemble,
les populations rurales africaines se groupent en villages, il
se signale par l'extrême dispersion de l'habitat; chaque
famille installe son «rugo» au milieu de ses champs,
sur les pentes de la colline, sans chercher à se rapprocher
des voisins. Le pays est donc dépourvu de villages et les
quelques agglomérations situées dans les campagnes
correspondent à des centres administratifs, commerciaux
ou religieux.
Explications couramment avancées : sous le régime
féodal, l'éparpillement de l'habitat facilitait
le contrôle des populations; la protection assurée
rendait inutile des rassemblements en sites défensifs;
on avance aussi les nécessités du défrichement,
de la culture continue intensive et de la protection des champs
contre les troupeaux (Sirven et al., 1974 : 69). On peut douter
de la validité de ces arguments : les découvertes
archéologiques récentes démontrent en effet
que sur certaines collines, à tout le moins, la dispersion
de l'habitat a précédé de loin l'immigration
des pasteurs tutsi. Le phénomène reste en grande
partie inexplicable.
13.3. Ethnologie
Dans l'optique, héritée par les colonisateurs, d'une
vision assez mythique de l'histoire pré-coloniale, la population
se décompose en trois «ethnies» d'importance
très inégale : Hutu, Tutsi et Twa, qui représentaient
respectivement 85, 14 et 1 % de la population avant la révolution
de 1959. Suivant l'historiographie officielle, les Twa étaient
les premiers occupants; vinrent ensuite les Hutu, qui développèrent
une économie agricole; enfin les Tutsi, peuple pasteur.
Avant l'arrivée des Européens, une féodalité
à dominance tutsi était en train de se développer
et de se centraliser sous un pouvoir royal. Les Allemands d'abord,
les Belges ensuite, confirmèrent et même exacerbèrent
ce régime, tout en le soumettant à leurs convenances;
il fut dissous par la révolution de 1959, deux ans avant
l'indépendance.
1.4. Le legs colonial
La colonisation a fortement marqué le Rwanda. On notera
certains aspects de cette empreinte, dans la mesure où
ils continuent d'affecter l'économie rwandaise.
14.1. La place du Rwanda dans les territoires belges d'Afrique
Sous le régime colonial, les métropoles ont toujours réservé leurs «faveurs» aux pays de la côte : par exemple, les pays du golfe de Guinée par opposition à ceux du Sahel. Mais le cas du Rwanda présente une circonstance aggravante. Au temps de la colonisation, il était lié organiquement au Burundi (loi de 1925) et les deux «territoires sous mandat» n'étaient qu'une annexe du Congo belge. Or le processus de domination Belgique-Congo se reproduisait à l'intérieur du binôme Ruanda-Urundi, où Bujumbura, capitale commune, a toujours bénéficié des prédilections de la métropole, monopolisant la haute administration et le développement commercial et industriel.
| Provinces | Population extra-coutumière en % de la population totale |
|---|
| Katanga | 33,7 | |
| Lˇopoldville | 24,9 | |
| Kivu | 22,2 | |
| Province Orientale | 22,2 | |
| Province de l'Equateur | 18,9 | |
| Kasaï | 8,7 |
| Congo belge | 21,5 |
| Urundi | 2,8 | |
| Ruanda | 0,9 |
| Ruanda-Urundi | 1,8 |
En 1960, 152 sociétés étaient installées
dans les «territoires sous mandat», dont 24 seulement
au Rwanda. Sur les 128 implantées au Burundi, 121 avaient
leur siège principal à Bujumbura (cfr Rapport aux
Chambres 1960, p. 436).
Au lendemain de l'indépendance (le 1er juillet 1962), le
pays était quasiment dépourvu de toute infrastructure
administrative et économique : il a vraiment dû partir
de zéro. Sous la pression de l'ONU, il fut dès lors
entraîné dans une Union Economique et Douanière
avec le Burundi, qui de son côté disposait de l'infrastructure
nécessaire; cette union s'étendait à des
domaines aussi essentiels que la monnaie, le commerce extérieur,
la répartition des devises et des recettes fiscales et
douanières. Mais compte tenu de la révolution rwandaise
de 1959, cette union était contre nature : elle fut dénoncée
par le Rwanda qui acquit ainsi son indépendance économique
le 1er juillet 1964.
14.2. L'absence de cadres
Sous le régime colonial, les territoires belges d'Afrique
étaient pratiquement dépourvus de cadres autochtones
de niveau universitaire. Dès lors, à l'indépendance,
les cadres inférieurs ont accédé sans transition
aux plus hauts grades, notamment dans l'Administration et dans
l'armée.
Mais au Rwanda, la situation était particulièrement
grave, parce que les Tutsi y avaient bénéficié
d'un régime de faveur : formant seulement 14 % de la population,
ils représentaient en 1958 60 % des effectifs de l'enseignement
secondaire et occupaient 95 % des postes réservés
aux autochtones dans le régime d'administration indirecte
pratiqué par la métropole : en 1959, 43 chefs sur
45 étaient tutsi et 549 sous-chefs sur 559. Or la plupart
ont été éliminés ou ont émigré
entre 1959 et 1966. Le Rwanda s'est donc trouvé littéralement
dépourvu de cadres, même au niveau subalterne. A
notre connaissance, une telle situation ne s'est présentée
nulle part en Afrique : elle constitue, encore aujourd'hui, le
plus grand défi auquel le pays se trouve confronté.
14.3. La préférence pour l'Atlantique
Géographiquement, le Rwanda appartient manifestement à l'hinterland de l'océan Indien. Les Allemands avaient d'ailleurs conçu le projet de relier le pays à la bretelle ferroviaire unissant le sud du lac Victoria (Mwanza) à Tabora sur le chemin de fer Kigoma-Dar-Es-Salam.
| Route | Eau | Rail | Total | |
|---|---|---|---|---|
| Kigali-Kigoma-Dar-Es-Salam | 270 | 210 | 1.250 | 1.730 |
| Kigali-Kampala-Mombasa | 540 | 1.160 | 1.700 | |
| Kigali-Matadi | 300 | 1 170 | 2.070 | 3.540 |
C'est dire qu'au moment où il acquérait son indépendance
économique, le Rwanda était à la merci du
Burundi, par où passait la seule voie de sortie utilisable
à court délai. La rupture de l'union économique
avec ce pays, les incursions tutsi qui en provenaient, le génocide
anti-hutu de 1972 ont donc gravement déstabilisé
les relations extérieures du Rwanda.
1.5. La structure politique
La révolution de 1959 avait «soudé» les
Hutu contre les Tutsi. Sous la 1ère République (1962-1973),
les postes d'influence ont été distribués
aux personnalités originaires de la préfecture de
Gitarama, lieu d'origine du président Kayibanda, non loin
de Nyanza (aujourd'hui Nyabisindu), dernière capitale royale,
où l'implantation tutsi était naturellement forte.
Progressivement ce régionalisme du centre a inquiété
les gens du nord, région rébelle aux invasions tutsi,
et qui n'avait été soumise qu'avec l'appui des colonisateurs
allemands. Les personnalités nordistes s'étaient
réfugiées dans l'armée, où elles détenaient
les postes d'influence; cependant, dès novembre 1965, J.
Habyarimana était ministre de la Garde nationale et de
la police.
La gangrène du régionalisme s'est donc introduite
au Rwanda et elle ne fait que s'amplifier. Quelles que soient
les raisons invoquées officiellement pour justifier le
coup d' Etat du 5 juillet 1973, son résultat le plus clair
a été de remplacer les gens du centre par ceux du
nord : la préférence est accordée aux préfectures
de Byumba, Ruhengeri et Gisenyi, et dans cette dernière
à Bushiru, la colline du Président.
Comme dans beaucoup de pays d'Afrique, le régime instauré
par J. Habyarimana est un système présidentiel articulé
sur un parti unique : le Mouvement national révolutionnaire
pour le développement (MNRD). L'Assemblée nationale
n'est pas le lieu des délibérations les plus essentielles,
non plus que l'instance ultime de décision. Les débats
les plus importants se déroulent plutôt dans les
assemblées du parti et le lieu du pouvoir se situe par
excellence à la Présidence. Un effort de régionalisation
a été esquissé par la création des
communes, mais tant que les bourgmestres seront imposés
par le pouvoir central
Au plan des relations internationales, le régime s'est
employé avec succès à rétablir de
bonnes relations avec ses voisins, y compris le Burundi. Ainsi
se sont taries les incursions de Tutsi revanchards qui avaient
empoisonné la 1ère république, encore pleine
de préventions envers les tenants de l'ancienne « féodalité (2)».
Quant à la structure économique, elle a évolué
rapidement vers un capitalisme d'Etat; du point de vue national,
on pourrait se féliciter de cette évolution si le
pays disposait à suffisance de cadres intègres et
compétents.
Le terme est choisi à dessein : le Rwanda indépendant
a connu une croissance fondamentalement déterminée
par son expansion démographique, à laquelle le produit
national s'est adapté avec assez de souplesse. Mais malgré
certaines réformes de structure appréciables, le
produit par tête n'a fait aucun progrès : il tend
plutôt à fléchir lentement. De surcroît,
son évolution dissimule une inégalité croissante
au profit d'une bourgeoisie rentière. L'évolution
économique au Rwanda constitue donc de la croissance, non
du développement .
2.1. Le produit national
Les premières années de la nouvelle république
ont enregistré une baisse sensible de la production agricole.
Son développement antérieur était en partie,
il faut le dire, le résultat de longues années de
travaux obligatoires, que les autorités coutumières
tutsi s'étaient employées à discréditer
pour hâter une indépendance dont le bénéfice
allait finalement leur échapper. Inévitablement
ces mauvais souvenirs ont entraîné la disparition
rapide de ces travaux : entretien des caféières,
plantations de manioc, lutte antiérosive, etc.
La production de café, notamment, s'est dégradée continûment de 17.000 tonnes en 1959 à 6.000 en 1963. S'il faut en croire B. Habimana et J.P. Harroy (1981 : 205), la répugnance des Hutu à cultiver le café tenait aux exactions dont ils étaient victimes de la part des chefs tutsi au moment de la récolte. Dans la suite, cependant, la production s'est redressée et développée jusque récemment à un ryhme exponentiel, ralayée ensuite par la théiculture. Le développement des cultures industrielles a permis aux exportations de suivre le rythme d'expansion de la population.

| 1960 | 1965 | 1979 | 1986 | |
|---|---|---|---|---|
| Agriculture | 80 | 75 | 48 | 40 |
| Secteur secondaire | 6 | 7 | 22 | 23 |
| Services | 14 | 18 | 30 | 37 |
| 100 | 100 | 100 | 100 |
Ce qui est moins contestable, c'est la part croissante des services,
comme résultat d'une commercialisation accrue de l'économie
et de son évolution vers un capitalisme d'Etat.
2.2. La production vivrière
L'agriculture vivrière rwandaise se décompose en
quatre secteurs : bananes, céréales, légumineuses,
tubercules, dont l'importance relative varie d'une région
à l'autre, notamment en fonction de l'altitude et du régime
des pluies.
22.1. L'aspect quantitatif
On le sait déjà, le Rwanda est densément peuplé et sa population continue à augmenter au rythme impressionnant de 3,4 % l'an. On ne peut donc esquiver le problème démo-économique : l'agriculture a-t-elle pu répondre à l'accroissement de la demande de vivres?
| 62-70 | 71-80 | 81-86 | 62-86 | |
|---|---|---|---|---|
| Légumineuses | 8,8 | 1,2 | 10,4 | 6,0 |
| Céréales | 6,9 | 2,8 | 9,3 | 5,2 |
| Féculents | 12,8 | 7,0 | 0,3 | 3,9 |
| Bananes | 31,1 | 2,3 | 1,1 | 11,7 |
Mais dans les pays qui accumulent des déficits vivriers,
on importe des produits alimentaires, et toujours davantage. Autosuffisant
avant guerre, le tiers monde a dû importer 5 millions de
tonnes de céréales en 1950, 17 en 1960, 38 en 1970,
74 en 1980. Le Rwanda, lui, n'importait pratiquement rien jusqu'à
la fin des années 1970. Ses achats de céréales
et produits de la minoterie sont passées de 11.000 à
33.000 tonnes de 1979 à 1986. Pour 6,5 millions d'habitants,
ce n'est pas grand chose au regard du reste de l'Afrique. Et encore,
ces importations ne concernent pas les 95 % de la population.
Tout d'abord, l'aide internationale et les importations de vivres
des années 1980 étaient affectées, non pas
aux populations rurales autochtones, mais plutôt aux quelque
40.000 réfugiés (pasteurs plutôt qu'agriculteurs)
provenant du sud-ouest de l'Uganda.
Pour le reste, les importations de vivres sont destinées
en ordre principal :
- aux résidents originaires des pays industrialisés soucieux de garder leurs habitudes alimentaires;
- aux touristes dont le nombre a crû en moyenne de 21 % par an depuis une quinzaine d'années;
- aux élèves internes dans les établissements d'enseignement bénéficiant d'une alimentation non traditionnelle;
- à la bourgeoisie nationale vivant à l'européenne;
- à l'ensemble de la population urbaine (5 % de la population
totale) qui a introduit dans son alimentation : poudre de lait,
concentrés de tomate et huiles de cuisine (totalement importés)
et farine de froment, sucre et riz (dont la production reste encore
insuffisante) (cfr J. Nzisabira, dans Bulletin des Séances,
ARSOM, XXXIV, n° 4, 1987, p. 641).
Observons en passant que si les famines ont depuis longtemps disparu
du Rwanda, il n'en va pas de même des disettes. La famine
résulte d'une insuffisance grave de l'offre globale
de vivres par rapport à la demande. La disette est
la conséquence d'une inadéquation dans le temps
et/ou dans l'espace entre des offres et des demandes partielles
. La disette est parfaitement remédiable, pourvu qu'on
le désire et qu'on lui apporte les remèdes adéquats.
Avant d'envisager le problème alimentaire sous l'angle
qualitatif, où la situation est loin d'être aussi
satisfaisante, essayons de savoir comment l'agriculture a pu réagir
avec autant de souplesse à l'expansion soutenue de la demande.
Ce n'était pas évident : les auteurs belges du Plan
décennal de 1951 estimaient qu'il y avait «par rapport
à la normale» un excédent d'une personne sur
cinq et d'une tête de bétail sur deux. Or à
l'époque, chaque famille disposait en moyenne de 2ha88
de terre de culture et de 1ha63 de pâturages. Suivant l'Enquête
nationale agricole de 1984 (p. 69), la superficie par exploitation
se réduit aujourd'hui à 1ha20 (extrêmes par
préfecture : 0,8 à Gisenyi et 1,6 à Kigali).
Il faut d'abord observer que l'expansion de l'agriculture vivrière a pris surtout une forme extensive, facilitée par la révolution de 1959 qui a redistribué à la paysannerie tout le capital agricole : terres de culture, pâturages, bétail. Ensuite un effort a été fait pour récupérer des terres de culture sur les marais, les pâturages et les forêts.
| 1961-65 | 1981 | |
|---|---|---|
| Superficie totale | 2.634 | 2.634 |
| Superficie des terres | 2.495 | 2.495 |
| Terres cultivées | 635 | 981 |
| Cultures annuelles | 495 | 725 |
| Cultures pérennes | 140 | 256 |
| Pâturages | 872 | 460 |
| Forêts | 328 | 267 |
| Autres | 660 | 787 |
22.2. L'aspect qualitatif
A long terme, on ne dénote aucune amélioration sensible
des rendements agricoles; malgré les déclarations
répétées des instances officielles, rien
jusqu'à présent n'a été sérieusement
fait pour prévenir l'apparition des rendements décroissants
dans l'agriculture vivrière. Ceux-ci sont particulièrement
sensibles dans les bananeraies, en raison d'une extension excessive
en altitude : les rendements qui atteignent couramment 10 tonnes/ha
à 1.500 mètres, s'abaissent à 8 tonnes à
1.750 mètres, pour se dégrader à 5 tonnes
à 2.000 mètres.
On notera tout de même que dans le cadre d'une agriculture qui reste de type traditionnel, le paysan rwandais fait preuve d'une remarquable efficacité. Tout d'abord, les deux tiers des superficies récoltées le sont en double culture; dans le nord du pays, on enregistre jusqu'à trois cultures par an. Ensuite, le paysan accroît sans cesse les superficies complantées : on rencontre ainsi le sorgho, le haricot et la colocasse en plantations intercalaires dans les bananeraies; la patate, le manioc, l'arachide et la courge dans le sorgho; le haricot et le pois sont souvent cultivés en mélange. De nombreuses études agronomiques ont montré la pertinence de ce savoir-faire paysan, de ces formes d'adaptation aux contraintes du milieu (Bart 1988 : 568-571). Enfin déjà à l'époque pré-coloniale, les paysans pratiquaient l'irrigation et l'aménagement des pentes en terrasses.
| 1ère saison | 2ème saison | Total |
|---|
| Banane | 208 | ||
| Manioc | 42 | ||
| Cultures de case | 49 | ||
| Ignames | 5 | ||
| Haricots | 143 | 94 | 237 |
| Pois | 40 | 17 | 57 |
| Sorgho | 4 | 147 | 151 |
| Maïs | 67 | 5 | 72 |
| Froment-éleusine | 8 | 8 | |
| Patate douce | 39 | 66 | 105 |
| Pomme de terre | 17 | 15 | 32 |
| Soja | 5 | - | 5 |
| Arachide | 10 | 7 | 17 |
| 325 | 359 | 988 |
Si quantitativement les disponibilités alimentaires par
habitant ne semblent pas avoir souffert de l'expansion démographique,
par contre la diète reste fortement déséquilibrée
: elle accuse des carences en protéines, graisses et certaines
vitamines (cfr Vis et al., 1975). On est alors surpris de constater
l'importance de la bananeraie, qui s'est encore fortement accusée
après l'indépendance.
Dans la production vivrière, les bananes, qui interviennent pour 51 % en quantité et 34 % en valeur, ne constituent que 19 % des ressources énergétiques. Comment expliquer un tel déséquilibre, qui ferait hurler un nutritionniste ? Justement, ce ne sont pas les nutritionnistes qui décident de la répartition des cultures au Rwanda : ce sont les Rwandais, dont l'échelle des valeurs est déterminée par une culture propre, étrangère à celle des nutritionnistes.
| Quantités produites (%) |
Valeur monétaire (%) |
Valeur énergétique (%) | |
| Bananes | 51,2 | 34,2 | 19,1 |
| Légumineuses | 7,6 | 24,3 | 22,5 |
| Céréales | 7,4 | 13,2 | 26,5 |
| Tubercules | 33,8 | 28,2 | 31,9 |
| Total | 100,0 | 100,0 | 100,0 |
Paradoxalement, la pression démographique a renforcé
l'utilité de la banane, en l'absence d'intrants modernes
auxquels le paysan n'a pas droit. Pour pallier la réduction
des pâturages, elle contribue à nourrir les animaux
: le stipe, dégagé de ses graines extérieures
desséchées, constitue un aliment d'appoint pour
le gros bétail tandis que les chèvres se nourrissent
des feuilles. Pour prévenir les rendements décroissants,
suite à la réduction des jachères, une part
croissante des «déchets» de la bananeraie est
utilisée comme engrais vert ou comme paillage protecteur.
Enfin la pénurie de bois contraint le paysan à utiliser
les débris de végétaux comme combustible.
22.4. L'évolution récente
Avec un retard étonnant, l'expansion démographique, la surcharge des terres et le morcellement des exploitations commencent à induire certaines transformations dans l'agriculture vivrière. Hélas c'est la bananeraie, élément primordial de la sécurité paysanne - sécurité sociale et sécurité économique - qui oppose la plus grande inertie au changement. Pourtant, l'enquête agricole de 1984 révèle que 31 % de la production de bananes portent à présent sur des variété à cuire, ce qui est un progrès appréciable. La banane à cuire contient 802 Kcal/kg, contre 196 seulement pour la banane à bière. On reste loin cependant du haricot vert (3.125) et du sorgho (3.925). Le problème reste dans la distorsion entre la valeur énergétique et la valeur marchande des deux variétés de bananes, qui exprime - qu'on le déplore ou non - les préférences des consommateurs.
| Quantités | Valeur énergétique | Valeur marchande |
|---|
| Variétés à cuire | 31 | 64 | 34 |
| Variétés à bière | 69 | 36 | 66 |
| 100 | 100 | 100 |
Dans les régions d'altitude, c'est la pomme de terre qui
se développe à une allure rapide; les superficies
qui lui sont consacrées, en double saison, sont passées
de 16.000 ha en 1967 à 60.000 en 1984 (en deux cultures,
pures ou en complantation).
On observe enfin un certain développement, mais beaucoup
plus faible et sporadique, de certains oléagineux (arachide
et soja) et de certaines céréales, comme le sorgho,
de nouveau dans les basses terres orientales. Les cultures de
blé et de riz augmentent aussi, mais lentement et dans
des régions très circonscrites. Ces produits sont
pourtant les plus nécessaires, d'une part pour mieux équilibrer
la diète, d'autre part pour éviter dans les villes
la concurrence des céréales importées (Bart,
1988 : 709-774).
2.3. Les cultures industrielles
23.1. Le café
Le Rwanda a commencé à cultiver le café à la fin des années 1920. Sa production est passée de 40 tonnes en 1927 à 2.000 en 1937, 6.500 en 1953, pour culminer à 17.580 en 1959, année des jacqueries paysannes; ensuite elle a régressé pour atteindre un minimum de 6.270 tonnes en 1963; aujourd'hui, elle dépasse les 30.000 tonnes. La culture du café ne fait pas l'objet de plantations industrielles : elle est disséminée presque partout dans les petites exploitations paysannes.

Produit d'exportation n° 1, le café fait l'objet de
toute l'attention et des «encouragements» du gouvernement.
On lui réserve les meilleures terres, les intrants modernes,
les efforts de vulgarisation et d'aide à la production.
Et pourtant le paysan renacle. Déjà après
1959, un fort relâchement avait été observé
dans une culture qui auparavant rapportait plus au «seigneur»
qu'au paysan lui-même. Aujourd'hui, c'est surtout à
l'Etat qu'elle profite : quand elles sont commercialisées,
les cultures vivrières, qui n'ont droit à aucun
encouragement, rapportent nettement plus au cultivateur, tout
en constituant une sécurité alimentaire. Faut-il
s'étonner que la qualité du café ne cesse
de se dégrader?
| Classification | 1960 | 1970 | 1975 | 1980 |
|---|---|---|---|---|
| Fullwashed | 0,06 | 0,08 | 0,00 | 0,00 |
| Superior | 36,09 | 2,90 | 1,69 | 0,00 |
| Standard | 52,90 | 86,52 | 54,64 | 31,96 |
| Ordinary | 4,52 | 8,00 | 22,18 | 42,75 |
| Ungraded | 0,42 | 0,40 | 0,54 | 0,75 |
| Triage | 6,01 | 2,10 | 2,57 | 1,49 |
| Déchets | - | - | 18,38 | 22,97 |
Introduite en 1954 par des planteurs privés, la culture
du thé s'est surtout développée après
l'indépendance avec l'aide étrangère, notamment
du Marché Commun. Le but était de diversifier les
sources de devises et augmenter le pouvoir d'achat des paysans.
Il y avait encore des superficies disponibles sur les versants
des collines et dans les marais de montagne, dont l'assèchement
procure une terre très riche.
La culture du thé présente pour le Rwanda des avantages
indéniables : c'est un produit léger et de haute
valeur unitaire; d'autre part sa récolte, échelonnée
tout au long de l'année, procure au cultivateur un revenu
régulier. De toutes les cultures de rente pratiquées
au Rwanda, le thé est la plus pérenne : ses plantations
gardent de hauts rendements même à l'âge de
70 ans. Conséquence (favorable ou défavorable?)
: elles sont l'oeuvre de deux ou trois générations
et immobilisent pour longtemps l'espace qu'elles occupent.
Après un départ en flèche, la production
tend à plafonner en-dessous des 10.000 tonnes, son expansion
étant en quelque sorte devancée par celle de la
démographie. La production est assez étendue, notamment
au nord, au nord-ouest et au sud-ouest, dans les périmètres
d'une dizaine d'usines de traitement.
23.3. Nous ne citons que pour mémoire des cultures industrielles
de moindre importance, comme le pyrèthre et le quinquina,
dont l'histoire est émaillée de difficultés
de toutes sortes. La culture du pyrèthre, notamment, qui
est une plante annuelle, peut facilement être abandonnée
ou tout au moins réduite quand certaines cultures vivrières
ayant accès au marché rapportent plus : c'est le
cas des pommes de terre dans la région du nord-ouest.
En général, il convient de signaler que les cultures
industrielles, «encouragées» et bénéficiant
d'appuis de toutes sortes, parce qu'elles procurent des devises,
rapportent souvent moins au paysan que les cultures vivrières,
compte tenu du rapport travail/superficie/produit. Nous pourrions
en produire beaucoup d'exemples chiffrés.
"Les paysans évoquent à voix basse, pour souligner
que c'est une confidence, les plantations de thé qu'on
leur impose et qui ne leur rapportent qu'un revenu maigre : "Beaucoup
d'entre nous ont dû perdre leurs terres parce que le projet
les confisquait pour faire planter le thé. Et malheureusement,
ce thé ne nous est pas utile
Si un enfant pleure,
tu ne peux pas aller lui cueillir du thé pour faire de
la soupe ou un plat de légumes. Même les chèvres
n'en mangent pas
Oui, bien sûr qu'il profite à
certains : ces agronomes qui s'évertuent à nous
coller des amendes pour nous obliger à l'entretenir
Ça nous poigne au coeur de devoir maintenir ces cultures
sur des champs où nous produirions du sorgho, du maïs
ou de la pomme de terre que nous pourrions consommer nous-mêmes"
(A bâtons rompus sur les collines rwandaises, 1985 : 6).
On est en pleine logique d'autosuffisance alimentaire.
2.4. L'élevage
Comme la bananeraie, l'élevage de gros bétail présente
une importance sociale, héritée du régime
féodal, qui n'est aucunement justifiée sous sa forme
extensive. Pourtant, après une baisse consécutive
aux troubles de 1959, cet élevage s'est vigoureusement
redressé, contre toute justification économique.
Ensuite, la nécessité a contraint le milieu paysan
à substituer progressivement le petit bétail aux
bovidés pour l'obtention de protéines animales,
qui restent nettement insuffisantes.
"Le poids moyen des chèvres adultes à un an
est de 25 à 30 kg, dont on peut tirer 15 kg d'une viande
qui se vend bien. Une femelle donne une moyenne de 1/2 litre de
lait par jour et un chevreau tous les ans. Ceci explique qu'une
chèvre procure un revenu annuel estimé à
62,5 % de sa valeur vénale. Sa rentabilité est donc
bien plus forte que celle d'une vache, et ce fait, associé
à la diminution des bons pâturages, entraîne
un accroissement rapide du petit bétail" (Sirven et
al., 1974 : 102).
Pourtant ce petit bétail, en termes d'UGB (1 bovin = 6,6 ovins ou caprins = 2,5 porcs), n'occupe encore aujourd'hui que 40 % des superficies réservées aux bovins; la substitution n'est donc pas arrivée à son terme. A moins qu'on ne pratique l'élevage intensif des bovins en stabulation; mais les tentatives qui en sont faites restent très marginales.

2.5. Les exploitations minières
Inaugurée en 1930, l'activité minière a toujours été géographiquement très dispersée au Rwanda. Sous le régime colonial, en 1955, on ne comptait pas moins de 269 chantiers pour l'entité Ruanda-Urundi, mais 85 % de la production provenaient du Rwanda seul. L'activité minière était exercée par des sociétés, mais également par des «colons-miniers», qui ont disparu peu avant la fin du régime.
| Etain | 86 |
| Or et argent | 74 |
| Wolfram | 10 |
| Mixte |
| Etain-niobium-tantale | 51 | |
| Id. + wolfram | 20 | |
| Autres | 28 |
| Total | 269 |
Cependant les moyennes sont disparates. On a la chance d'en connaître
la dispersion, grâce à une analyse plus détaillée
du Rapport aux Chambres 1950 (p. 345-346). On y voit que la productivité
atteignait 39.500 Fr à la Géoruanda, 16.700 à
la Somuki, 12.000 à la Minétain. Ces trois sociétés
ont fourni cette année-là 78 % de la production
de cassitérite. Mais chez les colons-miniers, la productivité
dépassait rarement 10.000 Fr et pouvait s'abaisser jusqu'à
5.000. On observe donc, dans le secteur de l'étain, une
dispersion totale de 5.000 à 40.000 Fr, soit de 1 à
8.
En fait, les exploitations minières se contentaient d'écrémer
les gisements alluvionnaires avec un matériel des plus
rudimentaires, ce qui s'explique en partie par le manque d'énergie
et l'éparpillement des gisements. Mais plus fondamentalement,
la faiblesse de la productivité se «justifiait»
par le bas niveau des salaires. On n'aurait pas gratifié
de bulldozers en 1955 des travailleurs qui gagnaient 10 Fr par
jour, tout compris.
Après l'indépendance, les sociétés
minières se sont regroupées en 1973 sous l'égide
de la Géomines pour former, avec le gouvernement, la SOMIRWA
(Société Minière du Rwanda), dans laquelle
l'Etat s'est contenté d'une représentation de 49
%. Mais à côté, des entrepreneurs indépendants
travaillent comme sous-traitants de la SOMIRWA. Il existe enfin
un important «artisanat minier», groupant jusque 25.000
travailleurs «indépendants», mais qui vendent
leur minerai à la SOMIRWA, laquelle bénéficie
d'un monopole d'achat.
C'est important en termes de personnel, mais dérisoire
en valeur économique. Le Rwandais est avant tout agriculteur
: l'artisanat minier n'est qu'un moyen pour survivre sur une exploitation
agricole trop exiguë ou gagner de l'argent pour quelque achat
: transistor, montre, bicyclette; les artisans sont souvent des
«target workers». Leur travail est pénible -
et dangereux -, certes, mais il offre une grande indépendance.
La seule obligation est de livrer tous les mois du minerai dont
la quantité peut être seulement de l'ordre du kilogramme,
ce qui représente environ le salaire de trois journées
de manoeuvre (Sirven, 1984 : 379, 384).
De son côté, la SOMIRWA employait quelque 8.000 travailleurs au début des années 1980. Des enquêtes montrent que " leurs salaires sont extrêmement faibles et les possibilités d'utilisation très limitées Près du tiers est dépensé en boissons. Ainsi les zones minières comptent plus d'ivrognes que les autres régions du pays : les mineurs ont de l'argent, mais pas pour faire autre chose que boire." (Uwizeyimana, 1988 : 120)

En 54 ans d'exploitation, c'est-à-dire de 1930 à
1984, les mines du Rwanda ont produit 98.500 tonnes de cassitérite
à environ 70 % d'étain, donc 68.900 t. d'étain,
soit un peu moins de la moitié de la production mondiale
annuelle (167.400 t. en 1984). Cela fait une moyenne annuelle
de 1.824 t. de cassitérite (1.277 t. d'étain), environ
0,76 % de la production mondiale de 1984. C'est très modeste.
Ces mines ont également produit 22.443 t. de wolfram, 2.328
t. de colombo-tantalite et près de 10 t. d'or (cfr Uwizeyimana,
1988 : 27).
Dans le conseil de la SOMIRWA, constitué de 4 représentants
de la Géomines et 3 du Gouvernement, ceux-ci étaient
minoritaires, et surtout «minorisés». La SOMIRWA
a donc accordé à la Géomines le monopole
de l'approvisionnement en matériel, la commercialisation
des minerais, l'envoi d'experts pour la recherche et l'exploitation.
Une conjoncture internationale favorable a soulevé les
productions jusqu'en 1980, à des prix en forte hausse :
8,2 $ le kilo d'étain en 1974, 10,7 $ en 1977 et 17,2 $
en 1980. Après, ce fut l'effondrement : 6,9 $ à
la fin de 1989.
Des investissements lourds ont été engagés
dans un plan quinquennal 1977-1981 : renouvellement du matériel,
recherches miniètres, enrichissement des minerais et surtout
construction d'une fonderie d'étain à Kabuyé,
à environ 15 km de Kigali, financée par la Banque
Européenne d'Investissements pour 2,7 millions $ et par
le cash flow de la SOMIRWA (6,2 millions $).
L'ensemble des investissements avait été estimé
à 1 milliard de Frw; en réalité, les dépenses
se sont élevées à 2 milliards et demi. Et
avec quels résultats ? Théoriquement, la création
d'une fonderie se justifiait par l'énorme distance à
parcourir pour embarquer à Mombasa les produits pondéreux
que constituent la cassitérite et ses minerais associés.
Hélas ce n'est pas une réussite : surdimensionnée,
l'entreprise n'a jamais travaillé au mieux qu'à
25 % de sa capacité (4.500 tonnes/an), enregistrant pertes
sur pertes.
Sans entrer dans plus de détails, signalons que la SOMIRWA
qui avait réalisé des bénéfices jusqu'en
1981, fit un demi milliard Frw de pertes en 1982, 1,4 milliard
en 1983, 2,2 en 1984, 2,5 au 31 juillet 1985, date de sa mise
en faillite. En Belgique, la Géomines fit aussi faillite;
mais auparavant, elle avait pris la précaution de se démultiplier,
devenant polycéphale et transnationale. Pauvre Rwanda !
C'est une catastrophe : l'activité minière avait
procuré au pays jusqu'à 25 % de ses recettes en
devises. Or, pour comble de malheur, entre 1985 et 1988, les prix
du café ont baissé de 30 % et ceux du thé
de 40 %. Résultat final : les exportations se sont effondrées
de 14 milliards Frw en 1984 à 8 milliards en 1988.
La débâcle minière s'explique, dans le long
terme, par l'épuisement progressif des gisements superficiels,
faciles à exploiter. Il faudrait à présent
consentir un nouvel effort de prospection et des investissements
en matériel lourd, permettant d'attaquer les gisements
profonds et relever la productivité. A court terme, une
évolution de ce genre est contrariée par la conjoncture
mondiale de l'étain, qui reste déprimée.
Plus grave, à défaut de pouvoir exploiter seul ses
ressources minières, le Rwanda devra trouver un nouveau
partenaire, fiable si possible
2.6. L'industrie manufacturière
| Production (Mons Frw) | Valeur ajoutée (Mons Frw) | Emploi | Valeur ajoutée par travailleur (000 Frw) |
|
|---|---|---|---|---|
| Traitement café-thé | 8 274 | 849 | 2 550 | 333 |
| Bière banane-sorgho | 21 480 | 6 796 | 12 185 | 558 |
| Autres industr. aliment. | 8 194 | 4 400 | 3 360 | 1 310 |
| Divers | 4 563 | 2 361 | 14 300 | 165 |
Aujourd'hui, il existe en tout 80 à 100 entreprises employant
plus de 30 personnes. Les industries modernes ne fournissent que
35 à 40 % de la valeur ajoutée du secteur manufacturier
et environ 14.000 emplois (soit environ 35 % du total des emplois
de ce secteur).
La branche la plus importante est celle des industries alimentaires,
où presque tout se concentre à nouveau sur la production
de bière ou de boissons gazeuses, mais cette fois à
l'échelle industrielle. Remarquons que cette industrie
importe des intrants pour une valeur de 34 % de son coût
de production, ce qui est excessif, compte tenu des possibilités
locales (à part l'eau, presque tous les imputs sont importés).
Elle contribue, comme les bières artisanales, à
une véritable alcoolisation de la population rwandaise,
qui finalement boit plus qu'elle ne mange, dans la droite ligne
de la tradition féodale tutsi (3). Hélas
l'ivresse fait oublier la misère : on pense assez naturellement,
mutatis mutandis , au rôle de la coca en Amérique
du sud.
Le développement de la bière industrielle pourrait faire espérer une certaine désaffection envers la bananeraie : la brasserie BRALIRWA en produit annuellement non loin de 100 millions de bouteilles . Mais il se pose le problème de prix :
| Prix moyen | Extrêmes par préfecture | |
|---|---|---|
| Bière <<Primus>> | 83 | 77 - 88 |
| Bière de banane | 34 | 21 - 49 |
| Bière de sorgho | 15 | 10 - 20 |
Figure aussi sous la rubrique «production industrielle»
le conditionnement des produits agricoles d'exportation (café,
thé, pyrèthre). Pour le reste, la producion manufacturière
vise surtout à se substituer aux importations. En 1982,
le secteur industriel employait environ 43.000 personnes, avec
une valeur ajoutée totale de 258 millions $, soit 47 $
par habitant (produit par tête global = 260 $ en 1982, soit
un des plus faibles du monde).
Quand le Deuxième plan (1977-81) a été mis
en oeuvre, l'Etat a pris une part croissante dans le développement
industriel. Il s'est associé à des intérêts
étrangers pour un certain nombre d'opérations et
a financé directement, ou avec une aide étrangère,
de gros projets qui n'intéressaient pas le secteur privé
à cause de leur complexité et de leur longue gestation.
A l'heure actuelle, les entreprises publiques et à participation
majoritaire de l'Etat produisent environ un tiers de la valeur
ajoutée du secteur manufacturier moderne (Banque Mondiale,
1985 : i). Pendant l'exécution du Deuxième plan,
le secteur industriel a connu une croissance de 9 % en termes
réels, nettement supérieure à celle du reste
de l'économie.
Le Troisième plan (1982-86) a donné une haute priorité
à l'industrie, mais sa mise en oeuvre a coïncidé
avec un affaissement de la conjoncture; il est trop tôt
pour en évaluer les réalisations, sauf à
dire qu'elles sont très inférieures aux prévisions.
Le premier obstacle au développement industriel est la
faiblesse du marché et la pauvreté des 95 % de la
population. Les 5 % qui restent et constituent la bourgeoisie
multiforme de ce pays soi-disant égalitaire, ont une demande
sophistiquée et diversifiée qui recourra toujours
aux importations, au dam de l'industrie locale et de la balance
des paiements. Si la moitié de la richesse bourgeoise retournait
à l'agriculture - ce ne serait qu'un retour aux sources
-, le développement industriel en serait grandement stimulé.
L'autre obstacle est la cherté du transport des intrants
importés. Raison de plus pour les produire sur place quand
c'est possible, par exemple pour la brasserie et le textile. Actuellement,
hormis l'agro-industrie, les entreprises manufacturières
importent 64 % de leurs intrants (Banque Mondiale, 1985 : 12).
Pour les produits industriels de consommation locale, l'enclavement
du pays constitue plutôt, au contraire, une barrière
protectrice.
Le Rwanda a longtemps fait figure de «république égalitaire»,
et c'est devenu un mythe. L'ancien Gouverneur J.P. Harroy écrit,
aussi tard qu'en 1984 : "C'est à cette époque
(fin 1961) que nous avons appris avec plaisir combien le Rwanda
républicain voulait adopter une politique d'austérité
en matière de dépenses publiques, attitude qui a
pu durer, d'ailleurs, jusqu'aujourd'hui, lorsqu'on compare la
grande villa qu'occupe le président rwandais à Kigali
en 1984 avec les palais que se sont fait construire un Houphouët
Boigny ou un Mobutu. Le traitement du chef de l'Etat était
fixé à 30.000 Frw mensuels, celui d'un ministre
à 12.500, celui d'un député à 5.000.
Le président avait une Peugeot avec chauffeur. Les ministres
devaient conduire eux-mêmes leur «Coccinelle»
Volkswagen (Harroy, 1984 : 486).
Hélas en 1984, la Peugeot présidentielle et les
Coccinelles étaient depuis longtemps aux oubliettes et
il faudrait être naïf pour croire qu'en Afrique - pour
ne rien dire d'ailleurs -, le revenu d'un chef d'Etat, d'un ministre
ou d'un député se limite au «traitement mensuel».
3.1. Les signes de l'accumulation
31.1. La distorsion des prix
Dans un pays qui reste foncièrement agricole, la paysannerie est forcément la caryatide de l'accumulation bourgeoise. Ce n'est pas nous qui le disons, c'est un ministre rwandais de l'Agriculture : "1.200.000 familles rwandaises font vivre 6 millions de personnes et contribuent au fonctionnement d'un appareil administratif de plus en plus lourd" (Ntezilyayo, 1986 : 401). Il ajoute encore : "D'aucuns affirment que les prix pratiqués au Rwanda sont favorables au producteur. Ceci n'est qu'une affirmation de consommateurs. Le producteur est constamment lésé et son comportement d'autosubsistance en est la conséquence la plus éloquente." (id. : 409).

Sans être aussi important par le nombre, le prolétariat
est tout autant rançonné. Les retards dans l'adaptation
aux prix de détail des salaires et des prix d'achat aux
producteurs agricoles sont un signe évident du prélèvement
d'un surplus que l'on ne peut malheureusement quantifier : la
statistique officielle ne s'y prête évidemment pas.
31.2. L'inégale répartition des revenus
a) La paupérisation des campagnes
Etant donné que la population rurale constitue, encore aujourd'hui, 95 % de la population totale, c'est sur elle qu'a été prélevé dès le début un surplus qui n'a fait que croître avec les échanges commerciaux. Trente ans après une révolution qui avait donné de la terre à tout le monde, certains en manquent singulièrement, comme le révèle le recensement agricole de 1984: sur plus d'un million d'exploitations agricoles, près de la moitié sont prises en location pour des besoins de pure subsistance.
| Nombre total d'exploitations (4) | 1.111.897 | ||
| Exploitations prises en location | 543.755 | (48,9 | %) |
| Exploitations mises en location | 198.125 | (17,8 | %) |
| Raisons de la prise en location : |
| - besoins alimentaires | 83,7 | % | ||
| - production d'un surplus | 10,6 | |||
| - autres | 5,7 |
| 100,0 |
| Raisons de la mise en location : |
| - besoin de <<récompense>> | 56,1 | % | ||
| - manque de main-d'oeuvre | 20,9 | |||
| - autres | 22,9 |
| 100,0 |
Une enquête nationale récente sur le budget et la
consommation révèle qu'en milieu rural, la consommation
par tête se réduit à 11.763 Frw par an. C'est
dérisoire et pour preuve : les produits alimentaires représentent
81 % de ce montant. Les écarts à la moyenne sont
faibles : 62 % des habitants se classent entre 5.000 et 15.000
Frw. Le coefficient de concentration (Gini) (5) est de 0,25 ,
soit un des plus modestes du monde (cfr Enquête nationale
sur le budget, 1988 : 20 et 158).
La paupérisation des paysans a dépassé les
limites de l'acceptable et le surplus est sur le point d'entrer
dans une phase d'autodestruction. Comme disait l'empereur romain
Tibère, "il faut tondre son troupeau et non l'écorcher".
Comment la paysannerie peut-elle supporter l'insupportable? Peut-être
à cause du souvenir - mais qui s'estompe - de l'exploitation
sous le régime féodal, qui était sinon pire,
en tout cas plus humiliante.
Dans "La voix des pauvres" (Paris, Gallimard, 1984,
p. 35), J.K. Galbraith écrit : "La pauvreté,
cela n'a rien d'étonnant, a sa propre culture; là
où elle règne, et depuis longtemps, les gens ont
trouvé avec elle des accomodements; ils cessent de lutter
pour ce qui a toutes les apparences de l'impossible, contre
ce qui a toutes les apparences du normal."
L'horizon - physique autant que culturel - du paysan rwandais
ne dépasse pas la colline. Il se trouve isolé par
l'absence traditionnelle de villages et la politique «ruralisante»
pratiquée par les divers régimes. Les infrastructures
socio-économiques, par exemple, qui auraient pu amorcer
un dynamisme d'urbanisation, ont été systématiquement
dispersées : suivant une logique qui se révèle
néfaste, on les rapprochait des populations éparses,
au lieu que celles-ci se rapprochent d'elles (Runyinya, 1985 :
203).
Faut-il rappeler qu'en Europe, le développement agricole
est avant tout imputable aux paysans et à leurs organismes,
qui se sont rendus assez forts pour conquérir, tant bien
que mal, des prix garantis pour leurs produits, des facilités
de crédit, des possibilités de formation, des réseaux
de commercialisation efficaces et des marchés rémunérateurs
et parfois protégés. Le Rwanda des campagnes reste
un autre monde, qui n'a pas la même liberté, ni d'ailleurs
le même esprit d'initiative pour s'exprimer et s'organiser.
b) La bourgeoisie
La bourgeoisie rwandaise est quadriforme : militaire, administrative,
commerçante et technocratique, ces divers modes formant
d'ailleurs souvent des unions croisées. Déjà
lors de la campagne pour le référendum de la nouvelle
constitution (novembre 1978), "le peuple a élevé
la voix pour dénoncer les abus et l'enrichissement scandaleux
de certains officiers de l'armée rwandaise; les paysans
ont révélé que les nouveaux riches du Rwanda
s'emparent de leurs terres et qu'une nouvelle classe de grands
propriétaires terriens est en train de renaître"
(Gahigi, 1980 : 25).
Pour la première fois, à notre connaissance, on
trouve un aperçu de l'inégale distribution de la
terre dans l'enquête nationale agricole de 1984 (p. 68).
On sait déjà que le Rwanda compte 1,1 million d'exploitations
agricoles d'une superficie moyenne de 1,21 ha, et dont près
de la moitié sont prises en location. Mais la moyenne est
disparate : aux extrêmes, 26,5 % des exploitations ont moins
de 50 ares, tandis que 16,5 % ont plus de 2 ha; ces dernières
accumulent 42,9 % de la superficie totale. Dans la seule préfecture
de Kigali, 28,4 % des exploitations ont plus de 2 ha et constituent
56,4 % de la superficie totale. Où est-il passé
le Rwanda égalitaire?
A la propriété terrienne s'ajoute la construction
immobilière. Un auteur rwandais nous en donne une indication
: "Les hauts fonctionnaires, qui par ailleurs perçoivent
un salaire relativement élevé, sont presque tous
logés gratuitement dans des villas de haut standing que
l'Etat loue très cher. Le plus généralement,
ce sont ces mêmes hauts fonctionnaires qui sont propriétaires
de ces villas et il n'est pas du tout exagéré de
dire qu'une même personne peut à elle seule posséder
deux à quatre maisons de ce genre qu'elle met à
la disposition de l'Etat, des ambassades et des organismes parastataux.
"Ayant bénéficié au départ de
crédits de tous genres (Etat ou banques) et pouvant encore
en bénéficier davantage à cause de ses garanties
de solvabilité (biens immobiliers), le haut fonctionnaire
est susceptible de construire une multitude de maisons de divers
usages - l'attribution de parcelles n'étant pas limitative
- et d'accaparer à lui seul de grands espaces urbains.
"Par contre, le reste des fonctionnaires est obligé
de se loger à grands frais et la plupart est canalisée
dans des quartiers sordides où les conditions de vie sont
parfois très pénibles. Les maisons qu'ils louent
si cher appartiennent soit aux commerçants, soit à
leurs collègues, peu nombreux, qui se sont débrouillés
par des moyens occultes pour construire en l'absence de tout plan
cadastral.
"Ce genre d'exploitation est si florissant qu'une même
personne peut en construire beaucoup d'autres à partir
des profits réalisés sur la première, d'autant
plus qu'étant non enregistrées, l'Etat ne perçoit
aucune taxe sur ces maisons" (Runyinya, 1982 : 25).
La statistique confirme l'épanouissement de la construction immobilière :
| Bâtiments résidentiels | Autres | Total | |
|---|---|---|---|
| 1971 | 53 | 108 | 161 |
| 1976 | 93 | 75 | 168 |
| 1980 | 246 | 73 | 319 |
| 1983 | 443 | 23 | 466 |
| 1986 | 638 | 97 | 735 |
Pour financer leurs opérations, et notamment la campagne-café, les commerçants recourent au crédit bancaire, et c'est normal. Mais il n'est pas rare qu'ils s'adressent aux Banques Populaires (instituées, comme le mot le dit, pour aider la population pauvre), qui leur prêtent l'épargne déposée en grande partie par les paysans. On hésite à le croire, tant c'est énorme, mais les chiffres sont là :
| % Dépôts | % Crédits | |
|---|---|---|
| Cultivateurs | 47 | 13 |
| Cadres administratifs | 21 | 27 |
| Commerçants | 10 | 42 |
| Coopératives/sociétés | 9 | 12 |
| Artisans | 4 | 2 |
| Enseignants | 9 | 4 |
| 100 | 100 |
Pour l'ensemble des banques, le crédit se distribue comme suit :
| Agriculture et élevage | 0,8 |
| Agro-industrie | 7,6 |
| Industrie manufacturière | 1,7 |
| Commerce | 4,2 |
| Particuliers et divers | 4,7 |
| Total | 19,0 |
32.1. Le commerce
Il a toujours existé au Rwanda, au sein de micro-régions,
des échanges qui présentent un caractère
de réciprocité étalée dans le temps.
Les paysans procèdent souvent au niveau d'une colline à
des échanges compensatoires, qui constituent, non pas de
véritables rapports marchands, mais une régulation
pseudo-marchande des conditions différentes de production.
Sous le régime colonial, la formation d'une économie
de marché a suivi l'entrée en rapport des plantations
de café, l'ouverture des chantiers miniers, l'augmentation
de la main-d'oeuvre salariée, l'intensification des migrations
temporaires vers les pays voisins, l'obligation de payer un impôt
annuel en espèces.
Le commerce était organisé à deux niveaux
: les centres commerciaux situés sur les terres domanialisées
et les centres de négoce sur des terres «indigènes»
appartenant aux chefferies. En 1956, le pays comptait 25 centres
commerciaux, où étaient installées 548 firmes,
dont 281 belges, 63 «autres européennes» et 204
asiatiques, principalement arabes et pakistanaises. Il y avait
57 centres de négoce, avec 984 parcelles occupées,
dont 638 par des autochtones et 256 par des non-autochtones (cfr
Structures commerciales du Ruanda-Urundi, 1958 : 194-198).
A défaut de capitaux, les autochtones n'étaient
généralement que des gérants travaillant
pour des firmes étrangères. Enfin, les collines
étaient sillonnées par de nombreux colporteurs,
munis - ou non - d'un permis de commerce et de circulation, et
que n'a jamais pu recenser la statistique officielle. Sans entrer
dans le détail, signalons que les Rwandais se sont rapidement
révélés très habiles dans l'exercice
du commerce, capables de concurrencer efficacement les firmes
étrangères; dès lors, on leur appliqua une
règlementation restrictive (cfr Rapport aux Chambres 1960,
p. 102-103).
Comme au début le commerce était la seule manière
de ponctionner un surplus, le Rwanda indépendant a adopté
une politique d'éviction des firmes étrangères.
Dans le commerce de détail en 1963, 19 % seulement des
commerçants étaient des nationaux; en 1965, 81 %;
la presque totalité en 1973 (Sirven et al., 1974 : 145).
Dans le commerce de gros, subsistent principalement les firmes
étrangères résignées à un partenariat
qui procure de substantielles prébendes à la bourgeoisie
nationale.
A la vente, les grossistes s'approvisionnent à MAGERWA
(Magasins Généraux du Rwanda), qui monopolisent
le stockage des produits importés. A l'achat, les commerçants
traitent surtout le café et les produits vivriers. Exceptionnellement,
des organismes parastataux procèdent directement à
l'achat de produits bien spécifiques : le coton (COGERCO),
le pyrèthre (ASPY) et le thé (les « Régies
»).
Les revenus procurés par le commerce, et qui réduisent
la paysannerie à la portion congrue, s'expliquent par d'énormes
écarts de prix dans le temps et dans l'espace, qui rendent
étonnamment imparfaits les marchés d'un aussi petit
pays. C'est cela qu'il convient de mesurer et d'analyser.
| Prix maximum | Prix minimum | |
|---|---|---|
| Haricots blancs | 88 | 30 |
| Haricots verts | 174 | 39 |
| Petits pois verts | 119 | 33 |
| Pommes de terre | 16 | 10 |
| Farine de sorgho | 51 | 32 |
| Farine de manioc | 55 | 24 |
| Bananes à cuire | 24 | 10 |
| Viande de chèvre | 450 | 150 |
| Viande de porc | 450 | 125 |
| Poisson fumé | 276 | 150 |
Ces variations tiennent à l'hétérogénéité
de la production agricole et aux irrégularités du
climat. Dans l'espace , ou plutôt suivant l'altitude,
la nature a stratifié des régions distinctes, avec
leurs productions particulières. Les diverses spéculations
peuvent déborder leurs frontières naturelles, mais
c'est au prix d'un avilissement rapide des rendements. La diversité
dans la vocation des sols appelle donc leur spécialisation
et il en résulterait naturellement une division du travail
assortie d'un réseau d'échanges si l'espace était
fluide. Mais il s'en faut.
Dans le temps , la plupart des produits ont un cycle court
(exceptions notables : le manioc et la banane) et l'année
agricole comporte deux saisons (semis respectifs en octobre et
en mars), scandées par l'apparition des pluies. Celles
de la première saison sont plus courtes et aléatoires
: il arrive que les paysans n'aient pas le temps de labourer autant
de surfaces qu'ils le souhaiteraient, si tant est qu'ils s'en
donnent la peine. L'offre de produits vivriers est donc erratique
et, à défaut de stocks régulateurs, ses fluctuations
entraînent de brusques variations de prix.
La vocation majeure du commerce serait de redistribuer les produits
de manière à établir une péréquation
géographique des prix et leur nivellement dans le temps
en dépit des variations saisonnières de la production.
Mais il ne remplit pas cette vocation parce qu'il n'y va pas de
son intérêt. Dans une ambiance d'incertitude, la
spéculation peut se donner libre cours, et il ne s'en prive
pas; il lui arrive même couramment d'utiliser le stockage
pour accuser les pénuries et provoquer des flambées
de prix pendant la soudure.
Prenons un exemple, dans un paysannat du Bugesera au début
des années 1980 (Runyinya, 1985 : 209-210) :
A. Un commerçant achète dans le paysannat en juillet-août,
au moment des récoltes, deux tonnes et demie de sorgho
à 10 Frw. Il les stocke pendant deux mois et, à
la pénurie des mois d'octobre-novembre, il les revend aux
mêmes paysans à 20 Frw.
| Coût des achats | 25.000 | ||
| Frais de stockage, pertes | 5.000 | ||
| Recette des ventes | 50.000 | ||
| Marge bénéficiaire | 20.000 | Frw = 67 % du prix d'achat. |
| Coût des haricots à 10 Frw/k | 5.000 | ||
| Recette sur le café à 120 Frw/k | 30.000 | ||
| Marge bénéficiaire | 25.000 | Frw = 500 % du prix d'achat. |
On ne peut dire cependant que le gouvernement soit resté
indifférent. Avec l'aide étrangère, il a
créé un réseau de routes modernes qui partent
du centre vers les quatre coins du pays. Hélas l'extrême
dispersion de l'habitat, si particulière au Rwanda, continue
à maintenir dans l'isolement une importante partie des
régions rurales. D'après l'Enquête nationale
agricole de 1984 (p. 65), 36 % des paysans habitent à plus
d'une heure de marche du marché le plus proche, qu'ils
fréquentent au maximum un jour par mois.
Les routes modernes profitent aux commerçants, pas à
la paysannerie. Exemple : Ntakirutimana nous dit (1982 : 127)
: "Le paysan n'est pas assez rémunéré
: le rusé commerçant s'approprie presque tout. Jugez-en
vous- mêmes : 1 kg de pommes de terre coûte 3 Frw
à Ruhengeri, mais ce même kilo coûte 13 Frw
à Kigali (Kigali-Ruhengeri = 110 km d'une excellente route
asphaltée). A ce prix, tout paysan qui produit 4 pommes
de terre n'en profite que d'une seule".
Ensuite, le gouvernement a créé en 1975 l'OPROVIA,
office ayant pour mission d'organiser le marché des produits
agricoles afin de régulariser et stabiliser autant que
possible les prix des denrées alimentaires, à la
consommation aussi bien qu'à la production, et de constituer
des stocks régulateurs. Grâce à l'aide de
la CEE et de l'US-AID, l'office dispose actuellement de 22 entrepôts
répartis aux chefs-lieux des 10 préfectures et dans
les grands centres commerciaux, pour une capacité totale
de 18.600 tonnes, ainsi que de 18 comptoirs de vente également
répartis dans les 10 préfectures.
Pour réduire les imperfections du marché, le gouvernement
encourage encore le développement des coopératives,
qui sont nombreuses et groupent des dizaines de milliers de membres.
La plus importante, TRAFIPRO (Travail-Fidélité-Progrès),
créée sous le régime colonial en 1956, soutenue
à présent par l'aide suisse, compte plus de 40 succursales
dans les principaux centres. Hélas elle n'a plus de coopérative
que le nom, l'Etat étant devenu le principal « coopérateur
» et les commerçants figurant parmi ses clients. Du
reste, la moitié des magassins TRAFIPRO, implantés
dans la campagne, ne font que 20 % du chiffre d'affaires total,
tandis que la coopérative édifie en ville des grands
magasins à l'européenne, bien plus rentables.
En réalité, le système mis en place par l'Etat
(OPROVIA, TRAFIPRO, OVAPAM, MAGERWA et tutti quanti) régularise
bien le commerce, mais au profit des commerçants. A l'achat
comme à la vente, ceux-ci n'ont aucune difficulté
à s'interposer entre le monde paysan et ces organismes
qui ne sauront jamais pratiquer la traite auprès d'un million
d'exploitations agricoles. Quant aux organismes paysans, ils n'auront
pas la moindre efficacité tant qu'ils sont parachutés
par les pouvoirs publics. La plupart des coopératives souffrent
d'un manque de sensibilisation des paysans, de l'inexpérience
des cadres, souvent de leurs prévarications. Nous n'épiloguerons
pas sur l'évidente connivence, sur les intérêts
croisés entre les diverses formes de la bourgeoisie rwandaise.
32.2. Le développement d'un secteur étatique
Dès son accession au pouvoir, le président Habyarimana
a déclaré, dans un discours-programme du 1er août
1973 : "Le gouvernement estime urgent que nos compatriotes
commerçants s'organisent le plus rapidement possible pour
prendre en mains (6) non seulement le commerce de détail,
mais encore celui de gros, d'importation et d'exportation, les
activités industrielles, la concession et la représentation
des marques étrangères, ainsi que les activités
du secteur tertiaire
La «rwandisation» progressive
à tous les échelons, y compris les cadres, devra
être poursuivie dans tous les secteurs d'activité"
(CARDAF, n° 004, 5 juillet 1973, p. 4).
"Le 6 juin 1975, le Conseil du gouvernement a adopté
un décret-loi, relatif à l'immatriculation au registre
de commerce, visant à concilier la qualité d'agent
de l'Etat avec l'exercice de certaines activités lucratives
en vue de participer au développement du pays. Ainsi tout
agent de l'Etat est autorisé sans restriction à
participer aux entreprises de production. Le gouvernement a mis
un accent tout particulier à la réalisation de telles
activités dans le milieu rural pour servir d'exemple à
la population. Les coopératives agricoles et artisanales,
les fermettes modernes, la pisciculture, etc. sont autant de domaines
qui s'offrent à l'agent de l'Etat soucieux du développement
de sa région et du pays. Sont également autorisées
la possession de maisons et l'achat de véhicules à
louer, la participation aux entreprises d'économie mixte
ainsi qu'aux associations commerciales à capitaux par actions
légalement reconnues." (cfr CARDAF, n° 097, 15
mai 1975).
Dès lors on a vu se développer, en plus des établissements publics déjà existants, un important portefeuille de l'Etat comprenant de nombreuses participations, directes ou par l'intermédiaire de sociétés mixtes ou d'établissements publics, dans toutes les branches de l'activité économique.
| Prêts | Participations | Total | En % | |
|---|---|---|---|---|
| Agriculture-élevage | 150 | - | 150 | 7 |
| Agro-industrie | 323 | 29 | 352 | 15 |
| Ind. manufacturières | 553 | 57 | 610 | 27 |
| Hotellerie-tourisme | 77 | 26 | 103 | 4 |
| Transports | 172 | 17 | 189 | 8 |
| Autres | 685 | 202 | 887 | 39 |
| Total | 1 960 | 331 | 2 291 | 100 |
Et d'abord, laissons au Ministère du Plan le soin d'en
faire lui-même l'évaluation. On lit dans le IIIème
Plan : "Le secteur public, en particulier les entreprises
parastatales, qui devraient être des pôles de croissance
pour leur secteur respectif, continue de peser lourdement sur
le budget ordinaire suite aux subventions d'exploitation qui doivent
lui être transférées. Si cette situation peut
se comprendre pour les entreprises qui rendent un service public,
elle est fort préjudiciable pour les unités de production
qui devraient au contraire être l'un des outils de l'Etat
dans sa politique économique et de l'emploi" (IIIème
Plan 1982-1986, p. 100-101).
En matière industrielle, sur 22 projets achevés
entre 1977 et 1981, 13 étaient des opérations publiques
ou à participation majoritaire de l'Etat. Malheureusement,
d'après un rapport de la Banque Mondiale (1985 : vi-vii),
"la plupart de ces interventions ont été mal
planifiées et mal exécutées. Aucune structure
n'ayant été mise en place pour les gérer,
un grand nombre de projets industriels lancés par l'Etat
ont été intégrés à l'Administration
une fois terminés. Ils n'ont aucune autonomie de gestion
et fonctionnent comme des services publics. Toutes les décisions
importantes sont prises à l'échelon ministériel,
la comptabilité est négligée et le contrôle
des coûts est pratiquement inexistant. La plupart des entreprises
publiques sont déficitaires et tournent à une très
faible capacité".
Bref c'est du gâchis. Mais pas pour tout le monde, et particulièrement
pas pour la « technostructure » dont la compétence
est loin d'être à la mesure du revenu. On se dispensera
de commenter la présence, parmi les hauts cadres de divers
organismes, des mêmes personnages soumis sans succès
à l'exercice périlleux du jongleur chinois qui doit
maintenir en rotation une multitude d'assiettes.
En attendant, l'Etat doit éponger les déficits et
il s'endette. Envers le système bancaire national, sa dette
est passée de 1 à 7 milliards Frw entre 1982 et
1988. Mais cela ne suffit pas; il doit donc emprunter à
l'étranger : l'encours de la dette extérieure à
long terme est passé de 2 millions $ en 1970 à 158
en 1980 et 439 en 1986 (Rapport BIRD 1986).
4.1. L'actif
En quarante ans, le Rwanda a connu d'importants changements de
structure favorables en principe au développement : l'abolition
du régime féodal, l'expansion des cultures de rente,
la construction de voies de communication modernes, la création
de centrales électriques et d'un important réseau
de distribution, le désenclavement géographique,
la rwandisation progressive des activités économiques,
un contrôle croissant du secteur moderne par l'Etat.
Sur chacun de ces points, nous pourrions ici longuement épiloguer;
nous n'en voyons pas l'intérêt. Qu'il soit dit seulement
une fois pour toutes que souvent ces réalisations sont
utiles, parfois remarquables, et qu'à cet égard,
le régime a utilisé au mieux l'aide étrangère
: le Rwanda n'est pas le pays des cathédrales dans le désert.
Chose également remarquable, malgré des difficultés
de toutes sortes, le pays n'a jamais recouru que modérément
aux manipulations monétaires. Pendant la période
1980-1986, son taux d'inflation annuelle n'a pas dépassé
5,6 %, contre 8,3 en Côte d'Ivoire, 9,5 au Sénégal,
10,5 au Nigeria, 17,8 à Madagascar, 21,5 en Tanzanie, 23,3
en Zambie, 54,1 au Zaïre, 74,9 en Ouganda (Rapport Banque
Mondiale 1986). Or sur le plan monétaire, le Rwanda n'est
pas « protégé » par des garde-fous comme
les pays de la zone franc.
Cela ne veut pas dire que tout soit parfait : la hâte mise
à réaliser certains objectifs et la négligence
envers d'autres qui auraient mérité la priorité
suscitent à présent des problèmes qu'il nous
reste à examiner.
4.2. Les problèmes
42.1. Le problème malthusien
La révolution de 1959 a facilité considérablement
l'expansion de l'agriculture en faisant sauter le goulot qui faisait
de la terre, sous le régime féodal puis colonial,
un facteur limitant. Mais en opérant cette redistribution
au niveau de la famille nucléaire, elle allait conduire,
sous l'effet de l'explosion démographique, à un
morcellement excessif qui devient un obstacle à l'utilisation
économique des sols. Les exploitations agricoles, au nombre
de 1,1 million, ont aujourd'hui une superficie moyenne de 1,2
ha et elles se subdivisent en 5,2 blocs non contigus d'une superficie
moyenne de 23,5 ares. A l'extrême, dans la préfecture
de Gisenyi, l'exploitation moyenne se réduit à 0,8
ha, éclatée en 6 blocs de 13 ares.
| Préfectures | Superficie par exploitation (ha) | Nombre de blocs (a) par exploitation | Superficie des blocs (ares) |
|---|---|---|---|
| Gisenyi | 0,8 | 6,0 | 13,0 |
| Cyangugu | 0,9 | 4,0 | 23,2 |
| Ruhengery | 1,0 | 6,4 | 15,1 |
| Butare | 1,1 | 5,4 | 21,0 |
| Kibuye | 1,2 | 5,9 | 19,7 |
| Gikongoro | 1,3 | 6,0 | 21,6 |
| Gitarama | 1,3 | 5,4 | 24,3 |
| Byumba | 1,4 | 5,3 | 25,5 |
| Kibungo | 1,5 | 3,2 | 46,6 |
| Kigali | 1,6 | 3,8 | 42,8 |
| Ensemble | 1,2 | 5,2 | 23,5 |
| (a) Le bloc est un ensemble de terres contiguës et cultivées par un même exploitant agricole. Un bloc peut porter un ou plusieurs champs. |
Sous la pression démographique, on est amené aujourd'hui à exploiter des terres jadis considérées comme impropres à la culture, par exemple à cause de la déclivité : il en va ainsi des superficies ayant une inclinaison supérieure à 10 degrés, qui représentent à présent non moins de la moitié des surfaces cultivées ou en jachère et les deux tiers des champs non cultivés depuis deux ans.
| Champs cultivés ou en jachère | Champs non cultivés depuis deux ans |
|
|---|---|---|
| Superficies (000 ha) | 818 | 260 |
| Degré d'inclinaison |
| 0 - 5 degrés | 22,0 | % | 12,1 | % | |
| 6 - 10 | 27,4 | 19,4 | |||
| 11 - 20 | 30,6 | 25,4 | |||
| > 20 degrés | 20,1 | 43,1 |
| 100,0 | % | 100,0 | % |
| Protection | ||
|---|---|---|
| Sans protection | 63,2 | % |
| Terrasses |
| Sans haie | 8,2 | ||
| Avec fossé | 4,0 | ||
| Avec haie | 16,1 | ||
| Avec haie et fossé | 6,5 |
| Drainage | 1,1 | |
| Autres | 0,9 |
| 100,0 |
| Améliorations | ||
|---|---|---|
| Ni fumure, ni paillis | 62,5 | % |
| Fumure | 23,9 | |
| Paillis | 10,8 | |
| Fumure et paillis | 2,8 |
| 100,0 |
Aussi tard qu'en 1981, le Rwanda était le pays du monde
utilisant le moins d'engrais : 0,3 kg par ha de terre arable (en
1985 = 1,3 kg), contre 3,3 kg en Ethiopie, 4,7 au Sénégal,
6,4 au Mali, 13,2 en Côte d'Ivoire, 23,9 au Maroc, 33,8
en Inde, 34,4 au Kenya, 74,4 en Indonésie, 298,4 en France,
490,2 en Belgique (cfr Rapport de la Banque Mondiale 1984, p.
260). Quand on connaît la densité démographique
autant que le délabrement des sols au Rwanda, on peut estimer
que cette carence crie vengeance au ciel; et encore le peu d'engrais
utilisé est jalousement réservé aux cultures
d'exportation.
Dans un rapport présenté au Séminaire sur
les Projets de Développement Rural tenu à Kigali
en 1982, il est dit : "Les cultures de rapport ont accaparé
à elles seules 33,71 % du financement total réservé
aux projets agricoles de 1962 à 1981. Les cultures vivrières
n'ont eu que 0,90 % de ce fonds
Dans tous les financements,
l'économie vivrière est de loin la moins gagnante
de l'opération
" (cité par Runyinya, 1985
: 197).
L'idée - fausse à la base - était que la constation des progrès obtenus par la culture « améliorée » des produits de rente induirait chez les paysans un comportement novateur dans leurs cultures vivrières. Or d'une part, enfermé jusqu'à présent dans une logique d'autosuffisance alimentaire, le paysan ne s'intéressera jamais aux cultures d'exportation tant qu'il vivra dans l'insécurité : on ne peut assouvir sa faim en consommant du thé ou du café. D'autre part, en lui imposant d'utiliser ses bonnes terres pour cultiver les produits-fournisseurs-de-devises et de consacrer à leur entretien un temps considérable, le tout assorti d'une surveillance tracassière, on pouvait être certain - c'était garanti sur facture - d'aboutir au résultat inverse. Et de fait les cultures vivrières, dépourvues de tout intrant moderne, rapportent plus que les cultures de rente « encouragées ». Jusqu'en 1976, en tout cas, le producteur rwandais de café arabica était le plus mal payé du monde.
| Valeur à l'exportation (F.O.B.) | Prix d'achat au producteur |
|
|---|---|---|
| Colombie | 123,37 | 72,28 |
| Kenya | 131,83 | 67,35 |
| Salvador | 101,43 | 76,36 |
| Burundi | 114,56 | 37,25 |
| Rwanda | 81,77 | 31,76 |
Plusieurs expériences de better farming , entreprises
généralement par l'aide étrangère,
ont obtenu des résultats probants, qu'il serait trop long
de relater ici, mais toujours à l'échelle microcosmique.
Ce qui manque, c'est la volonté politique d'aider le paysan
en tenant compte de ses préférences; cela, on ne
l'a jamais sérieusement fait, en dépit des déclarations
officielles les plus solennelles.
L'expansion démographique dans un espace limité
a conduit d'abord à l'occupation extensive des sols, ensuite
à leur utilisation abusive : cultures dans les «terres
d'élevage», pentes excessives dépourvues de
protection contre l'érosion, raccourcissement de la jachère,
etc. Dans ces conditions, l'agriculture rwandaise est entrée
dans un processus de rendements décroissants, qui rend
la situation précaire. Au cours de l'Enquête nationale
agricole de 1984, 50,2 % des exploitants ont déclaré
que la productivité de leurs champs diminuait, dont 24,3
% à cause d'une surexploitation et 9,0 % à cause
de l'érosion (cfr Enquête, p. 81).
L'érosion des sols, qui devient inquiétante, dépend
de l'intensité des pluies, de l'inclinaison des terres,
du type de culture qu'on y pratique, de l'insuffisance des précautions
anti-érosives. Elle a fait l'objet d'une enquête
pilote du SESA, qui a estimé la perte de terre à
10,1 tonnes par hectare en 1984. A titre de comparaison, la perte
de sol la plus élevée enregistrée en Afrique
est de 15,5 t/ha/an. Observons qu'au Rwanda en 1984, 50 % des
champs ont perdu moins de 3,7/t/an; on en conclut que les pertes
sévères de terre sont concentrées sur un
petit pourcentage des champs : 5 % d'entre eux enregistrent une
perte supérieure à 36 t, tandis que 1 % subissent
une perte de plus de 68 t. Remarquons au passage que les pertes
de terre s'élèvent à 26 t/ha/an pour le maïs,
18 pour le manioc, 10 pour le haricot, 2,9 pour le bananier, 0,6
pour le café; ces différences tiennent moins à
la nature de la plante qu'aux soins (paillis) apportés
plus ou moins spontanément à sa culture.
| Médiane | ||||
|---|---|---|---|---|
| Moyenne | 50% | 95% | 99% | |
| 1ère saison | 4,9 | 1,4 | >= 18 | >= 37 |
| 2ème saison | 5,2 | 2,3 | >= 18 | >= 32 |
| Année 1984 | 10,1 | 3,7 | >= 36 | >= 32 |
On ne dissimulera pas la gravité de la situation : si la
paysannerie est parvenue à résoudre le problème
de l'équilibre entre la production vivrière et l'expansion
démographique, c'est au prix de l'épuisement des
terres agricoles. Les méthodes utilisées au cours
des vingt dernières années ne sont donc pas extrapolables
aux vingt prochaines. Les symptômes d'une dégradation
de la fertilité, déjà bien observables, imposent
une réorientation des pratiques paysannes, mais surtout
de la politique agricole, sous peine d'un délabrement difficilement
réversible du patrimoine foncier (Ntezilyayo, 1986 : 397).
Il faut d'abord remédier à la «mésallocation»
des sols. Sans entrer dans le détail, illustrons par deux
exemples. La vocation des sols varie fort d'une région
à l'autre, notamment en fonction de l'altitude et de la
pluviosité : cette variété est un atout à
condition d'y conformer les divers types de cultures. C'est l'opinion
du ministre de l'Agriculture, de l'Elevage et des Forêts
: "Notre politique d'intensification sera basée sur
la régionalisation des cultures, seule capable d'optimiser
la production par zone écologique et de permettre un échange
équilibré des productions agricoles entre les différentes
régions" (Ntezilyayo, 1986 : 405).
Or aujourd'hui ce n'est pas le cas : dans les terres de lave du
nord-ouest, par exemple, 37 % des exploitations produisent encore
des bananes avec des rendements dérisoires en raison de
l'altitude. C'est aberrant : la logique voudrait que les bananeraies
se confinent aux régions qui leur conviennent. Mais les
gens du nord ont « besoin » de bananes; il faut donc
procéder à l'échange - par exemple, bananes
contre pommes de terre - à condition que les intermédiaires
ne grugent pas leur clientèle, et c'est là que le
bât blesse.
Autre exemple : l'élevage des bovins. En 1984, on en comptait
830.000
(7) têtes, contre 973.000 en 1949;
c'est encore beaucoup trop : ils occupent 108.000 hectares (quand
ce serait de moindre qualité), contre 700.000 pour les
cultures. Or le gros bétail, qu'on trouve dans 24 % des
exploitations agricoles, était encore élevé
en pâture à raison de 75 %, contre 21 % en semi-stabulation
et 4 % en stabulation permanente. "Tout ce bétail,
nous dit le Ministre Ntezilyayo (1986 : 398), à défaut
d'aider à l'amélioration des exploitations agricoles
par l'apport de fumier, à l'augmentation de la ration alimentaire
par l'apport de lait et de viande, contribue à la dégradation
de l'environnement dans les zones déjà vulnérables
du point de vue climatique".
Ajoutons deux remarques. La détention de gros bétail
se limite à 24 % des exploitations et 22 % des bovins sont
donnés en location; cela ne rappelle-t-il pas fâcheusement
le contrat de servage pastoral ? Une faible partie seulement de
ce bétail est exploitée de manière économique
: 27 % des exploitations possédant des vaches laitières
fournissent 64 % de la production laitière totale. Pour
un grand nombre de propriétaires, qui ne figurent manifestement
pas dans la classe pauvre, l'élevage est avant tout une
activité de prestige, comme sous le régime féodal.
Se résigneront-ils, osera-t-on les contraindre à
une reconversion vers un élevage en stabulation, plus performant
mais tellement prosaïque ?
Le plus grand défi des prochaines années reste le
passage à une agriculture intensive, au sens «moderne».
Rendons la parole au ministre Ntezilyayo (1986 : 407) : "L'agriculture
telle que nous la pratiquons actuellement, sans aucun apport extérieur
à la plante ou sans aucun soin, est plutôt proche
d'une cueillette organisée". Les expériences
de l'ISAR démontrent que l'on peut doubler les rendements,
moyennant l'adoption de plantes sélectionnées, d'engrais,
de pesticides appropriés. Le problème n'est pas
d'ordre technique, mais économique, social et politique.
Nous ne disons pas que c'est facile, nous disons que c'est possible.
Tant que l'on s'en remettra à l'étranger pour «entreprendre»,
tant que le gouvernement - au-delà des déclarations
d'intention - ne se sentira pas réellement concerné,
rien ne se produira. Dans les budgets ordinaires du Rwanda, le
ministère de l'Agriculture a toujours reçu moins
de 5 % de l'ensemble; c'est dérisoire, même compte
tenu de la participation indirecte d'autres ministères
au développement rural.
42.2. La commercialisation
"A l'heure actuelle, la campagne produit et la ville consomme
Le schéma est le suivant : le paysan produit, sa production
permet l'acquisition de quelques devises; grâce à
ces dernières, on achète à l'étranger.
Ces produits étrangers sont si chers que le paysan n'arrive
pas à se les procurer. Qui parle français, consomme
français; ainsi la ville et ses habitants européanisés
à outrance épuisent les quelques réserves
en devises par des consommations souvent fastueuses.
"Combien de kilos de café faut-il pour importer une
Mercédès? Au moins 10 tonnes, soit plus de 40 ans
de journées de travail d'un manoeuvre ou d'un paysan (Mercédès
hors taxe = 1.300.000 Frw; prix du café au producteur =
120 Frw/kg; salaire journalier = 100 Frw)" (Ntakirutimana,
1982 : 122).
Ce texte très concret exprime bien le profond malaise du
Rwanda d'aujourd'hui. Les irrégularités de la commercialisation,
tolérées - nous n'oserions pas dire « entretenues
» - par les autorités qui déclarent si souvent
tout faire pour les éliminer, sont la racine même
du mal que constitue le déséquilibre entre le milieu
rural et les classes privilégiées du milieu urbain,
en ce qui concerne d'une part la production de l'effort, d'autre
part la répartition des revenus.
42.3. Le développement urbain
Longtemps le Rwanda a pu se féliciter de ne pas connaître
le déferlement démographique vers les villes, dont
l'importance et surtout l'accélération sont néfastes
en bien des pays du tiers monde. Le milieu rural s'y dévitalise,
un déficit alimentaire croissant soulève de graves
problèmes de balances de paiements, une population oisive
ou sous-employée dans le « secteur informel »
croupit dans les bidonsvilles, etc.
Mais quand on ne tombe pas dans cet excès, "la ville
possède une vertu spécifique, en ce qui concerne
le développement, pour deux raisons théoriques :
d'une part, elle procure aux unités implantées des
«économies externes» : un développement
urbain suscite une demande additionnelle en produits intermédiaires
et en produits finaux, le transport favorise le commerce et le
tourisme, etc.; d'autre part, le milieu urbain contient des «points
de rendements croissants», entreprises ou industries nouvelles
qui atteignent progressivement leur dimension optimum, qui éveillent
des demandes liées et qui reçoivent en cascade les
effets d'innovation
"Dans la logique de l'urbanisation, même si une ville
n'a au départ qu'une vocation purement administrative,
petit à petit d'autres services et fonctions s'y ajoutent
jusqu'à ce qu'elle trouve un statut polyvalent de capitale
régionale ou nationale par exemple, et de noyau d'industries
diverses à cause d'une concentration judicieuse de la population"
(cfr Perroux, 1967 : 1.150).
Kigali aura tôt fait de s'hypertrophier, sans pour autant
vraiment s'urbaniser : la moitié de la population active
y relève du secteur primaire. A fortiori les villes provinciales
sont des «cités de paysans».
42.4. La pénurie de cadres
Le transfert au secteur public d'un certain nombre d'activités
de service, voire de production, pouvait favoriser la maîtrise
par le pays de son propre développement; c'est la raison
pour laquelle nous avons fait figurer cette politique à
l'actif du régime.
Mais elle a été appliquée dans la précipitation,
sans une conception claire du rôle du secteur public dans
l'économie nationale, et surtout en l'absence d'une technocratie
suffisante et compétente. Nous l'avons déjà
dit, c'est une séquelle de la colonisation et ce n'est
pas en remplissant les vides par de jeunes universitaires frais
émoulus qu'on remédiera à la situation; le
diplôme n'est pas tout : il ne remplace pas l'expérience.
Mais surtout, plus que la compétence, ce sont souvent les
accointances avec le régime qui ont fait naître et
fleurir une nouvelle forme de bourgeoisie pseudo-technocratique.
Et suivant les heurs et malheurs de la faveur politique, on assiste
à un turnover effrayant de ces bourgeois-gentilhommes.
En trois ans, tel haut personnage a exercé successivement
quatre fonctions : administrateur de l'usine de pyrèthre
de Ruhengeri, directeur général de la Caisse Sociale
du Rwanda, préfet de Kibungo et enfin ministre de l'Education
nationale : quelle agréable diversité, quelle garantie
d'efficacité! Nous pourrions multiplier des exemples de
cette rotation effrénée, qui renforce l'allégeance
envers le régime.
Sans vouloir généraliser, il est permis de soutenir
qu'une partie de la bourgeoisie rwandaise est franchement parasitaire
et prébendaire. A dire le vrai, une fraction de cette bourgeoisie
réinvestit tout de même une partie de ses revenus.
De nombreuses activités industrielles ont été,
à l'origine, des opérations commerciales. Certains
commerçants se sont lancés dans l'industrie pour
diversifier leurs activités, d'autres parce que leur commerce
d'importation était devenu moins rentable en raison de
la concurrence des produits de remplacement fabriqués localement.
Cette reconversion des grands commerçants est diversement
appréciée. Dans le sens critique, E. Gapyizi (1981
: 35) : "Quant aux nationaux qui se sont lancés dans
les activités industrielles, il s'agit de quelques commerçants
qui, sur une période de moins de 15 ans, ont accumulé
des fortunes qu'en tout cas le seul commerce «honnête»
saurait difficilement justifier. Il est dès lors permis
de se demander si un pays peut remettre l'avenir de son secteur
industriel dans les mains de quelques individus - étrangers
ou nationaux - dont le seul stimulant est l'appétit du
profit qui, par essence, ne concorde pas toujours avec l'intérêt
général de la société."
Dans un sens plus positif, le Rapport de la Banque Mondiale (1985
: 13) : "Cette évolution a souvent d'heureuses conséquences,
car la pratique du commerce développe, chez qui veut réussir
dans la production manufacturière, une grande partie des
compétences nécessaires : commercialisation et distribution,
comptabilité, fixation des prix, gestion du personnel,
etc.".
42.5. L'enclavement géographique
Le Rwanda a gravement souffert à plusieurs reprises de
sa dépendance alternative envers l'une ou l'autre voie
de sortie. Au lendemain de l'indépendance, le commerce
extérieur s'effectuait vers le sud par le réseau
mixte Bujumbura(route)-Kigoma(lac)-Dar-es-Salam(chemin de fer).
Sous la première république, à la suite de
ses démêlés avec le Burundi, le Rwanda s'est
vu contraint d'orienter son commerce vers le nord à travers
l'Ouganda et le Kenya jusqu'au port de Mombasa, également
par un réseau mixte Kampala(route)-Mombasa(chemin de fer).
Une fois la route asphaltée, le transport par cette voie
revenait en gros 25 % moins cher : dès lors elle fut utilisée
à raison de 88% pour les importations et 70 % pour les
exportations.
Hélas la situation s'est dégradée à
la suite d'un différend entre le Kenya et l'Ouganda, auquel
le Rwanda était parfaitement étranger. Les causes
immédiates des difficultés étant l'éclatement
de la Communauté Est-Africaine (et le chemin de fer Kampala-Mombasa
étant une entreprise communautaire), le Rwanda a été
réduit à effectuer ses transports par route jusqu'à
Mombasa. La longueur du trajet routier a donc triplé et
la durée du voyage aller-retour des camions est passée
de 8 à 20 jours; à cela s'ajoutaient des mesures
vexatoires de toutes sortes. Pendant tout un temps, le Rwanda
en est arrivé à devoir transporter par avion
son thé, une partie de son café et jusqu'à
la cassitérite; et du ciment comme fret de retour! Ces
transports ont dû figurer parmi les plus chers du monde.
Bien que la situation soit plus ou moins normalisée, les
experts s'accordent à penser qu'il faudrait au Rwanda une
troisième voie de sortie, directement par la Tanzanie,
en court-circuitant le Burundi. Il existe une magnifique route
asphaltée de Kigali vers le sud-est à Ruzumo, où
un pont moderne franchit la rivière Akagera, constituant
la frontière avec la Tanzanie. C'est déjà
par là que les Allemands avaient projeté de relier
le Rwanda à leur réseau ferré est-africain.
Une route d'environ 400 km relierait Rusumo à Isaka, au
milieu de la bretelle Mwanza-Tabora qui relie le lac Victoria
au chemin de fer Kigoma-Dar-es-Salam. Cela coûterait cher,
mais la CEE a été une nouvelle fois sollicitée.
42.6. La balance des paiements
Elle traduit, en les intensifiant, les tensions qui se développent
depuis dix ans dans l'économie rwandaise. Jusqu'à
la fin des années 1970, la balance commerciale est restée
bon an mal an positive, à travers les soubresauts de la
conjoncture internationale des matières premières.
Ensuite elle s'est gravement détériorée pour
deux raisons : côté exportations, de nouvelles baisses
de prix pour le café et le thé (1984-1988), mais
surtout l'effondrement du secteur minier; côté importations,
un gonflement explicable par les crises pétrolières,
moins justifiable par des achats de biens de consommation pour
une clientèle riche. En 1988, la balance des biens atteignait
son minimum historique.
Signalons au passage que l'estimation des exportations «réelles» a toujours fait problème en raison des fraudes importantes qui se commettent aux frontières, notamment du Zaïre et de l'Ouganda. Ainsi l'OCIR traite des quantités non négligeables de café provenant des pays voisins : quand il s'agit de Robusta, elles sont facilement repérables, puisque le Rwanda n'en produit point; mais le Kivu cultive l'Arabica et dans ce cas, l'importance de la fraude est indécelable, pour excessive qu'apparaisse parfois la production des préfectures limitrophes du Lac. Mais la fraude peut s'effectuer en sens inverse : tout dépend des prix relatifs payés aux producteurs dans les divers pays. Comme les frontières sont «poreuses», le commerce frontalier est d'autant plus facile qu'il s'effectue entre Rwandais, résidents ou expatriés. Et il a encore été favorisé par l'asphaltage des routes frontalières : Ruhengeri-Gisenyi (1977) vers l'ouest, Kigali-Byumba-Gatuna (1978) vers le nord.

La balance des services a gravement décliné de 1972
à 1979, suite à la crise des transports internationaux,
effectués pour 70 % à l'importation par des non-résidents.
Ce déficit s'aggrave du service de la dette extérieure
à long terme qui est passée, rappelons-le, de 2
millions $ en 1970 à 158 en 1980 et 439 en 1986.
Pour équilibrer - bien imparfaitement - la balance déficitaire
des biens et services, le Rwanda bénéficie heureusement
de «transferts sans contrepartie», c'est-à-dire
d'une aide étrangère généreuse, justifiée
par l'usage qu'il en fait, par contraste avec nombre de pays africains.
Enfin d'importantes entrées de capitaux, reflétant
la confiance des bailleurs de fonds étrangers, renflouent
tant bien que mal depuis 1984 une balance qui reste précaire.
Les avoirs extérieurs des autorités monétaires
se sont constamment réduites d'un maximum de 17 milliards
Frw en 1980 à 9 milliards en 1988.
La solution aux problèmes du Rwanda n'est pas simple. Pays
«surpeuplé», sous-dimensionné, relativement
pauvre en ressources naturelles, enclavé à 1.500
km de l'océan le plus proche : n'est-il pas un cas désespéré?
C'est loin d'être notre avis.
D'abord, nous restons un adepte convaincu de l'aphorisme de Jean
Bodin : "il n'est de richesse que d'hommes". Ce qui
constitue la vraie richesse du Rwanda, c'est sa population : par
son importance, son endurance, son ingéniosité,
son dynamisme. Elle refuse superbement les faux remèdes
que lui proposent les agences néo-malthusiennes des Nations
Unies, et avec raison : historiquement, la réduction des
naissances a toujours été la conséquence,
jamais la cause du développement. De nombreux pays africains
moins densément peuplés doivent importer d'énormes
quantités de vivres et accusent une dégradation
bien pire de leur environnement. Certes le malheur des uns ne
fait pas le bonheur des autres
Mais si l'on réduisait
de moitié la population rwandaise sans modifier la politique
économique et sociale du régime, le produit national
diminuerait de moitié et le produit par tête resterait
inchangé. Autrement dit, le produit par tête n'est
pas déterminé par le rapport des surfaces cultivables
au volume de la population. Pour s'en convaincre, il suffit au
Rwanda de regarder vers l'ouest.
La politique de développement doit être principalement
inspirée par le souci de relever les rendements de l'agriculture
vivrière : c'est un impératif majeur. Nous avons
été heureusement étonné de lire, dans
le rapport de la Banque Mondiale (1985 : 64) consacré au
secteur manufacturier : "Une politique industrielle qui aurait
pour effet d'accaparer des ressources au détriment du secteur
agricole irait à l'encontre du but recherché. Il
a été observé(
) qu'une conséquence
involontaire des mesures gouvernementales avait été
de désavantager l'agriculture au profit de l'industrie."
Comme nous ne sommes pas tenu de pratiquer l'euphémisme,
nous doutons que la conséquence ait été «involontaire»
: elle était dans la droite ligne des intérêts
d'une certaine bourgeoisie.
Le développement de l'agriculture vivrière requiert
l'utilisation d'engrais, de plantes sélectionnées,
de moyens de stockage multipliés : les pertes subies après
les récoltes sont estimées à plus de 25 %.
Il faut lui réserver de bonnes terres et un encadrement
efficace, dussent en souffrir provisoirement les plantations industrielles
dont la productivité restera de toute façon médiocre
tant que le paysan ne bénéficiera pas de la sécurité
alimentaire. L'augmentation de la production vivrière ne
se traduira pas immédiatement par de gros apports au marché,
étant donné la forte élasticité au
revenu de la demande de vivres dans une population sous-alimentée;
il est assez normal que le paysan, comme le citadin, finisse par
manger à sa faim. Mais assez rapidement l'offre augmentera,
ce qui fera cesser l'ambiance de disette saisonnière qui
provoque l'affolement des prix, si néfaste aux consommateurs-paysans,
si profitable aux commerçants-parasites.
Quand on aura obtenu en agriculture vivrière des résultats
spectaculaires - et il faut qu'ils le soient -, on sera étonné
de voir avec quelle facilité le progrès se propagera
- mais alors seulement - dans l'agriculture de rente. Et pour
la rendre attrayante, il faudra qu'elle soit rémunératrice,
ce qui implique un assainissement dans le traitement industriel
des produits d'exportation (café, thé, pyrèthre),
qui dans l'incurie actuelle engloutit en vain d'énormes
crédits.
Et encore tout cela restera vain si l'on ne réussit pas
à contrôler le commerce et à réduire,
au profit de la paysannerie, l'énorme surplus qu'il prélève.
Qu'on ne se fasse pas d'illusion : nous sommes ici au confluent
de l'ordre économique et de l'ordre politique. Les grandes
décisions doivent être prises par une catégorie
sociale qui pâtira à court terme de leur exécution;
il y va pourtant de son intérêt car le Rwanda n'est
pas, plus que n'importe quel pays, à l'abri de conflits
sociaux. De même, pour financer un important programme de
développement rural, il faudra de l'argent, et on ne peut
le prendre que là où il se trouve : c'est l'occasion
de réformer une fiscalité hypermyope en matière
d'impôts directs; dans les recettes fiscales de 1986, l'impôt
sur les revenus personnels ne représentait que 24 % de
l'ensemble, contre 69 % pour les recettes douanières.
Enfin l'industrie doit se développer suivant deux axes
: l'agro-industrie fournissant des intrants agricoles et l'industrie
des produits de grande consommation. On fonde de grands espoirs
sur les engrais qui pourraient être produits à partir
du gaz méthane du lac Kivu; de petites industries devraient
aussi pourvoir au petit outillage et aux matériaux de construction.
Quand le pouvoir d'achat de la paysannerie augmentera, il soulèvera
la demande de produits industriels de consommation, dont le niveau
actuel est insuffisant pour rentabiliser des entreprises modernes.
Par sa nature, cette industrie nouvelle ne doit pas venir surcharger
Kigali. Il est urgent de décentraliser et susciter en des
points stratégiques judicieusement choisis, des agropoles
qui devraient constituer l'amorce d'une véritable urbanisation.
Ici aussi, le régime n'échappera pas à des
révisions déchirantes. Heureusement l'attraction
de la capitale n'est pas aussi forte que dans la plupart des pays
africains parce que le Rwanda est peu étendu et que Kigali
en occupe le centre : les distances à parcourir sur un
réseau routier d'excellente qualité ne sont donc
pas prohibitives. Encore faut-il que le gouvernement prenne des
mesures d'encouragement par des interventions financières
et la construction des infrastructures : ici l'aide internationale
serait d'un grand appoint.
Les problèmes auxquels se trouve confrontée l'économie rwandaise, et les remèdes qu'ils appellent, se situent, nous y avons insisté, au confluent de l'ordre socio-politique et de l'ordre économique. C'est dire qu'on ne résoudra rien par des ajustements partiels et qui ménageraient les «intérêts établis». Ce qui est en cause, c'est l'ordre social existant, et la gravité de la situation nécessite rien de moins qu'une mutation de société.
Louvain-la-Neuve, janvier 1990
Fernand Bézy
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