Quand l’IA fait parler des jeux de l’Antiquité
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En bref :
Article : Contact presse : Éric Piette, professeur à l’école polytechnique de Louvain et chercheur au Pôle en ingénierie informatique à l’Information and Communication Technologies, Electronics, and Applied Mathematics (ICTEAM) : gsm sur demande |
Grâce à un système d’intelligence artificielle développé à l’UCLouvain, une équipe internationale de scientifiques a réussi à reconstituer les règles d’un jeu de société romain dont personne ne connaissait l’existence. En combinant archéologie, modélisation numérique et simulations massives, cette recherche ouvre une nouvelle voie pour comprendre les pratiques culturelles du passé et illustre le potentiel de l’IA comme outil au service de la connaissance.
Tout a commencé avec une petite plaque de calcaire gravée, découverte au cœur des Pays-Bas romains et conservée depuis des décennies dans un musée sans que personne ne connaisse exactement son usage. Des marques d’usure linéaires, visibles à la surface de la pierre, laissaient supposer un usage répété peut-être dans le cadre d’un jeu, mais sans explication formelle. Pour lever cette énigme, une équipe associant des scientifiques de l’UCLouvain, des universités de Leiden et de Maastricht (Pays-Bas) et de la Flinders University (Australie), en étroite collaboration avec le Romeins Museum de Heerlen (Pays-Bas), a combiné plusieurs approches. La pierre a d’abord été numérisée en 3D afin de cartographier les zones d’usure. À partir de ces données, l’équipe a formulé toutes les configurations de plateaux plausibles correspondant aux traces observées : un rectangle central, complété par différentes lignes horizontales ou diagonales.
Ces hypothèses ont ensuite été intégrées dans Ludii, une plateforme logicielle UCLouvain d’intelligence artificielle dédiée au jeu, qui permet de simuler automatiquement des milliers de parties grâce à des IA. Développée par Éric Piette, spécialiste de l’IA appliquée aux jeux, l’objectif de Ludii est de développer des outils computationnels permettant d’analyser, de simuler et de comparer des jeux de société issus de cultures très diverses, d’en étudier les règles, les mécaniques et les comportements de jeu. Créée grâce à une bourse du European Research Council (ERC), Eric Piette partage aujourd’hui ses découvertes au sein du réseau GameTable.
Plus d’une centaine de configurations et de jeux potentiels ont été testés et des milliers de parties ont été jouées par Ludii. Les simulations ont permis d’éliminer rapidement les règles incompatibles avec les traces d’usure réelles, jusqu’à faire émerger un résultat robuste : le plateau correspond très probablement à un jeu de blocage, dans lequel un joueur cherche à immobiliser complètement son adversaire. Au-delà de la découverte archéologique, cette recherche met en lumière une facette souvent oubliée de l’intelligence artificielle. « L’IA ne se limite pas aux assistants conversationnels ou à l’optimisation industrielle. C’est un ensemble très large de méthodes mathématiques et informatiques qui, lorsqu’elles sont bien utilisées, deviennent un formidable outil de compréhension et de transmission », souligne Éric Piette.
Dans ce projet, l’IA ne remplace ni l’archéologue ni l’historien·ne : « elle agit comme un accélérateur de raisonnement, capable d’explorer en quelques heures des hypothèses qui auraient nécessité des décennies de travail manuel. Elle permet aussi de créer un langage commun entre les disciplines, facilitant la collaboration entre informaticien·nes, archéologues, historien·nes, psychologues ou spécialistes de l’éducation. »
Cette approche illustre un usage résolument positif et responsable de l’IA : comprendre notre passé, préserver le patrimoine culturel et rendre accessibles des savoirs qui, autrement, resteraient fragmentaires ou hypothétiques. Cette découverte suggère aussi des échanges culturels entre le nord de l’Empire romain et la Scandinavie, où des jeux de blocage similaires apparaissent plus tard, le jeu ayant pu servir de vecteur de transmission entre populations.
Les retombées de cette recherche dépassent largement le cadre de l’Antiquité romaine. Les outils développés dans le cadre du projet Ludii sont aujourd’hui utilisés dans de nombreux contextes : analyse du comportement humain, enseignement de concepts mathématiques ou informatiques, étude des mécanismes cognitifs liés au jeu, ou encore conception et test de nouveaux jeux contemporains.
En redonnant vie à des pratiques ludiques anciennes, cette étude, publiée dans la prestigieuse revue internationale Antiquity, montre que le jeu est un langage universel, un vecteur de transmission culturelle et sociale à travers les siècles. « Comprendre comment on jouait, c’est aussi mieux comprendre comment les sociétés échangeaient, apprenaient et interagissaient », conclut le scientifique UCLouvain, Éric Piette.