Transformer la pierre par le feu : un savoir-faire vieux de 4000 ans révélé en Crète
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Et si les artisans de l’âge du bronze maîtrisaient déjà des techniques complexes pour transformer la pierre par le feu ? Une étude internationale menée par un chercheur UCLouvain apporte un nouvel éclairage sur les pratiques artisanales de la civilisation minoenne.
Sur le site archéologique de Malia, en Crète, les archéologues ont mis au jour des dizaines de vases en pierre datant de près de 2000 ans avant notre ère. La plupart sont fabriqués en serpentinite, une roche naturellement verte à bleu-vert. Mais certains de ces vases intriguent les archéologues depuis longtemps : ils sont rouges tout en ayant une texture minéralogique similaire aux vases bleus-verts. Une hypothèse circulait sans avoir pu être démontrée : et si ces vases avaient été chauffés volontairement pour changer leur couleur? C’est cette question qu’une équipe de recherche menée par Killian Regnier, doctorant en archéologie et géosciences (UCLouvain et Lyon I) a tenté d’élucider.


© EfA, Hellenic Ministry of Culture
Pour tester cette hypothèse, l’équipe de recherche a combiné plusieurs approches complémentaires, sans jamais altérer les objets archéologiques.
Première étape : comparer la composition des vases. Grâce à des analyses géochimiques, les chercheurs ont montré que les vases rouges et bleu-vert proviennent de la même roche ; la différence de couleur ne provient donc pas du matériau.
Deuxième étape : analyser leurs propriétés physiques. Les chercheurs ont mesuré la susceptibilité magnétique des vases (leur capacité à réagir à un champ magnétique) et constaté que les vases rouges présentent des valeurs nettement plus faibles, signe d’une transformation des minéraux magnétiques potentiellement liée à la chaleur. Enfin, pour confirmer cette hypothèse, l’équipe a reproduit le phénomène en laboratoire en chauffant de la serpentinite provenant de Crète. À haute température (au moins 700 °C pendant plusieurs heures), certains minéraux riches en fer se transforment, modifiant à la fois la couleur de la pierre, qui devient rouge, et sa susceptibilité magnétique, qui diminue.
L’ensemble de ces résultats montre que les artisans minoens maîtrisaient déjà une forme de traitement thermique de la pierre, une technique rarement mise en évidence avec autant de clarté pour cette période. « Ce qui est fascinant, c’est que ces transformations ne sont pas accidentelles : elles impliquent un contrôle précis de la température et du temps de chauffe. Cela montre que les artisans minoens expérimentaient activement avec les matériaux, dans une démarche à la fois technique et esthétique », expliquent Killian Regnier et Charlotte Langohr, coauteur·es et membres du Groupe de recherches interdisciplinaires en archéologie égéenne (INCAL) à l’UCLouvain.
Mais pourquoi chauffer ces vases ?
Les indices viennent du contexte archéologique. Les vases rouges ont été retrouvés dans des espaces riches, aux côtés d’objets précieux comme des armes travaillées ou des céramiques fines. Ce type d’environnement suggère que ces objets n’étaient pas utilitaires, mais associés à des contextes prestigieux, voire à des usages rituels.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce chauffage n’améliore pas la résistance de la pierre : elle se fragilise même. L’intérêt n’est donc pas technique, mais esthétique. Tout porte ainsi à croire que les artisans minoens cherchaient à créer des objets rares, visuellement marquants, et socialement valorisés.
Croiser les disciplines pour comprendre le passé
Ce projet, mené en collaboration entre plusieurs universités (Lyon, Saint-Étienne, Liège et UCLouvain), a réuni des experts en archéologie, géologie, géochimie et sciences des matériaux. À l’UCLouvain, l’expertise archéologique a permis de replacer les objets dans leur contexte historique et culturel. À Lyon, les analyses scientifiques ont contribué à mieux comprendre leur composition et leur origine. L’ensemble illustre l’importance d’une approche interdisciplinaire pour étudier le passé. L’étude a été réalisée dans le cadre d’une thèse de doctorat financée par le F.R.S.-FNRS.
Mieux comprendre les savoir-faire anciens
Cette recherche montre que, dès l’âge du bronze, les artisans crétois maîtrisaient des techniques de chauffe complexes et partageaient leurs savoir-faire entre différents domaines (pierre, métal, céramique). Elle souligne aussi que l’innovation technique existait déjà il y a 4000 ans, portée à la fois par des besoins pratiques et des recherches esthétiques.
Par ailleurs, cette étude ouvre de nouvelles perspectives : les chercheur·es souhaitent approfondir leurs analyses, étudier d’autres objets et appliquer leur méthode à différents matériaux et sites. À terme, ces avancées pourraient également améliorer les techniques de conservation du patrimoine grâce à des méthodes plus accessibles et moins invasives.
© Kathy Hall