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Pollinisateurs : l’angle mort qui menace notre avenir

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18 May 2026 , modifié le 27 May 2026

Nous, scientifiques issus de plusieurs universités et institutions de recherche belges, tirons aujourd’hui la sonnette d’alarme. À l’heure où la biodiversité s’effondre, le projet de plan fédéral pour les pollinisateurs 2026-2028 manque sa cible. Derrière une ambition affichée, il entretient une confusion majeure : protéger les pollinisateurs ne se résume pas à soutenir l’apiculture.

En Belgique, la situation des pollinisateurs sauvages est critique. Plus de 30 % des espèces d’abeilles sont menacées d’extinction, faisant de notre pays l’un des plus touchés d’Europe. Et pourtant, l’essentiel des mesures proposées porte sur l’abeille domestique. Utile pour certaines productions agricoles, elle ne représente qu’une fraction du monde des pollinisateurs. Les véritables piliers de la pollinisation — abeilles sauvages,bourdons, syrphes, papillons — sont largement ignorés, alors même qu’ils assurent une part majeure, souvent plus efficace, de ce service indispensable à nos écosystèmes et à notre alimentation. Plus des trois quarts des plantes cultivées dépendent des insectes pollinisateurs.

Ce déséquilibre n’est pas anodin. Il détourne l’attention des véritables enjeux : la disparition des habitats, l’usage massif de pesticides, l’artificialisation des sols ou encore les effets du dérèglement climatique. En l’état, le plan fédéral privilégie des actions relevant de la santé apicole — surveillance des ruches, lutte contre les maladies, soutien à la filière — au détriment de mesures structurelles en faveur de la biodiversité. Il s’agit d’une politique agricole et vétérinaire, pas d’une stratégie ambitieuse de protection des pollinisateurs. Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS illustre ce biais en faveur de l’abeille domestique par une comparaison pertinente. « Vouloir sauver les insectes pollinisateurs en installant une ruche, c’est comme vouloir sauver les oiseaux en construisant un poulailler dans son jardin »

Plus inquiétant encore, ce plan entre en contradiction avec les engagements européens visant à enrayer le déclin des pollinisateurs sauvages d’ici 2030. Là où l’Europe appelle à des actions contraignantes et ciblées, la Belgique se limite trop souvent à observer, mesurer ou encourager, sans imposer de changements réels. Les dispositifs de suivi proposés ignorent en grande partie les espèces sauvages, et les politiques de réduction des pesticides restent largement insuffisantes.

Pourtant, les connaissances scientifiques existent. En Belgique comme ailleurs, de nombreux travaux et plans d’action ont déjà identifié des mesures concrètes : diversifier et restaurer les habitats, interdire les espèces végétales non indigènes horticoles dans les sites publics, réduire drastiquement l’usage des pesticides et les pratiques de l’agriculture intensive, mettre en place un suivi rigoureux des populations sauvages, aménager le territoire à l’échelle des paysages, conscientiser et former le grand public. D’autres pays et régions ont montré que des politiques ambitieuses sont possibles. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?

Nous appelons les décideurs politiques à revoir en profondeur ce plan fédéral, ainsi que le plan en cours d’élaboration pour la Wallonie1. Il est inquiétant de constater que la publicité autour de ces plans d’action belges est confidentielle, sans consultation des experts, et des délais de réaction très courts, de l’ordre de quelques jours à 2 semaines.
Protéger les pollinisateurs ne peut se faire sans prioriser les espèces sauvages, ni sans des mesures fortes, contraignantes et immédiates. Il en va de la résilience de nos écosystèmes, de la sécurité de notre alimentation et, plus largement, de notre avenir collectif.

Ignorer cette réalité, c’est accepter de voir disparaître silencieusement une part essentielle du vivant2. Nous refusons cette fatalité.

Sous l’égide de la FAO, la journée internationale des abeilles, World Bee Day, a lieu ce 20 mai (https://www.fao.org/world-bee-day/en/) sur le thème « Bee together for people and the planet. A partnership that
sustains all of us ».

Signataires :

Yannick Agnan (UCLouvain)
Maxime Eeraerts (UGent)
Thierry Hance (UClouvain)
Olivier Honnay (KU Leuven)
Anne-Laure Jacquemart (UCLouvain)
Guillaume Lobet (UCLouvain)
Kevin Maebe (INBO)
Dirk Maes (INBO)
Carolin Mayer (UNamur)
Ivan Meeus (UGent)
Denis Michez (UMONS)
Julien Radoux (UCLouvain)
Fabienne Van Rossum (Meise Botanic Garden)
Nicolas J. Vereecken (ULB)
Renate Wesselingh (Royal Botanical Society of Belgium & UCLouvain)

1 Un appel à projets vient d’être lancé en Wallonie le 14 mai … mais ne porte que sur une méthodologie de suivis des populations d’insectes floricoles pollinisateurs (monitoring).
2 La journée internationale de la Biodiversité a lieu ce 22 mai avec comme thème 2026 « des actions locales à l’impact mondial » (https://www.cbd.int/article/2026-03-17-Biodiversity-Day-2026-theme).