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Quand l’intelligence artificielle fait parler les jeux de l’Antiquité

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10 February 2026

Grâce à un système d’IA développé à l’UCLouvain, une équipe internationale de chercheurs a réussi à reconstituer les règles d’un jeu de société romain jusqu’alors inconnu. En combinant archéologie, modélisation numérique et simulations massives, cette recherche ouvre de nouvelles perspectives sur les pratiques culturelles du passé et illustre le potentiel de l’IA comme outil au service de la connaissance.

Tout a commencé avec une petite plaque de calcaire gravée, découverte au cœur des Pays-Bas romains et conservée depuis des décennies dans un musée sans que personne ne connaisse exactement son usage. À sa surface, des marques d’usure linéaires suggéraient un usage répété, probablement lié à un jeu, sans qu’aucune interprétation formelle ne puisse être établie. Pour résoudre cette énigme, une équipe associant des chercheurs de l’UCLouvain, des universités de Leiden et de Maastricht (Pays-Bas) et de la Flinders University (Australie), en étroite collaboration avec le Romeins Museum de Heerlen (Pays-Bas), a combiné plusieurs approches complémentaires. La pierre a d’abord été numérisée en 3D afin de cartographier précisément les zones d’usure. À partir de ces données, l’équipe a formulé toutes les configurations de plateaux plausibles correspondant aux traces observées : un rectangle central, complété par différentes lignes horizontales ou diagonales. 

Ces hypothèses ont ensuite été intégrées dans Ludii, une plateforme logicielle d’intelligence artificielle dédiée au jeu et développée à l’UCLouvain, qui permet de décrire, analyser et simuler automatiquement des milliers de parties grâce à des IA afin d’en étudier les règles, les mécaniques et les comportements de jeu. À l’UCLouvain, cette recherche est portée par Éric Piette, professeur à l’école polytechnique de Louvain et chercheur au Pôle en ingénierie informatique à l’Information and Communication Technologies, Electronics, and Applied Mathematics (ICTEAM). . Spécialiste de l’IA appliquée aux jeux, il développe depuis plusieurs années des outils computationnels permettant d’analyser, de simuler et de comparer des jeux de société issus de cultures très diverses. Ce travail s’inscrit dans la continuité d’un projet européen ERC, le Digital Ludeme Project, et se poursuit aujourd’hui au sein du vaste réseau COST GameTable, qui fédère plusieurs centaines de chercheur·es à travers le monde.

Au total, plus d’une centaine de configurations et de jeux potentiels ont été testés et des milliers de parties ont été jouées par Ludii. Ces simulations ont permis d’écarter rapidement les règles incompatibles avec les traces d’usure réelles, jusqu’à faire émerger un résultat solide : le plateau correspond très probablement à un jeu de blocage, dans lequel un joueur cherche à immobiliser complètement son adversaire.

Au-delà de la découverte archéologique, cette recherche met en lumière une facette souvent méconnue de l’intelligence artificielle. « L’IA ne se limite pas aux assistants conversationnels ou à l’optimisation industrielle. Elle regroupe un vaste ensemble de méthodes mathématiques et informatiques qui, bien utilisées, deviennent de formidables outils de compréhension et de transmission », souligne Éric Piette.

Dans ce projet, l’IA ne remplace ni l’archéologue ni l’historien·ne : elle agit comme un accélérateur de raisonnement, capable d’explorer en quelques heures des hypothèses qui auraient nécessité des décennies de travail manuel. Elle permet aussi de créer un langage commun entre les disciplines, facilitant la collaboration entre informaticien·nes, archéologues, historien·nes, psychologues ou spécialistes de l’éducation.

Cette approche illustre un usage résolument positif et responsable de l’IA : comprendre notre passé, préserver le patrimoine culturel et rendre accessibles des savoirs qui, autrement, resteraient fragmentaires ou hypothétiques. La découverte suggère aussi des échanges culturels entre le nord de l’Empire romain et la Scandinavie, où des jeux de blocage similaires apparaissent plus tard, le jeu ayant pu servir de vecteur de transmission entre populations. 

Les retombées de cette recherche dépassent largement le cadre de l’Antiquité romaine. Les outils développés dans le cadre du projet Ludii sont aujourd’hui utilisés dans de nombreux domaines : analyse du comportement humain, enseignement de concepts mathématiques ou informatiques, étude des mécanismes cognitifs liés au jeu, ou encore conception et test de nouveaux jeux contemporains.

En redonnant vie à des pratiques ludiques anciennes, cette étude, publiée dans la prestigieuse revue internationale Antiquity, montre que le jeu est un langage universel, un vecteur de transmission culturelle et sociale à travers les siècles. « Comprendre comment on jouait, c’est aussi mieux comprendre comment les sociétés échangeaient, apprenaient et interagissaient », conclut Éric Piette.

 

« Comprendre comment on jouait, c’est aussi mieux comprendre comment les sociétés échangeaient, apprenaient et interagissaient.» 

 Éric Piette (UCLouvain)

 

 

 

Crédits photos :
Illustration Coriovallum ©  Mikko Kriek at BCL Archaeological Support Amsterdam
Pierre calcaire et reconstitution du jeu © Walter Crist
Pions en verre ©Het romeins museum