Aller au contenu principal

Quand la presse française raconte les crises politiques belges

uclouvain |

uclouvain
6 February 2026

Une recherche révèle comment les journaux français ont interprété les crises politiques belges à l’aune de la proximité culturelle. Une découverte qui interroge notre rapport à l’information et à la construction des narratifs.

La Belgique, avec ses tensions communautaires et ses crises politiques à répétition, fascine autant qu’elle intrigue. Pourquoi notre pays apparaît-il souvent comme ingouvernable dans les médias étrangers ? Comment les liens linguistiques et culturels influencent-ils la manière dont une crise politique est racontée au-delà des frontières ? Une étude (Université d’Oxford, UCLouvain, Université catholique de Lille, Université de Namur) s’est penchée sur la question en analysant la couverture des crises politiques belges par la presse française. Publiée dans Comparative European Politics, cette recherche intitulée « French big brother is watching Belgium : how French newspapers covered Belgian political crises » révèle comment la proximité linguistique et culturelle entre la France et la Wallonie façonnent les récits médiatiques. 

La Belgique, un miroir déformant pour la France?

L’étude porte sur deux périodes majeures d’instabilité politique en Belgique : la crise de 2010-2011, marquée par le record de 541 jours sans gouvernement, et celle de 2018-2020, qui a conduit à près de deux années de blocage. Au total, 252 articles publiés dans quatre grands journaux français (Le Monde, Libération, Le Figaro et La Voix du Nord) ont été passés au crible à l’aide de la méthode de Critical Frame Analysis, une approche méthodologique appliquée ici de manière innovante à l’étude des crises politiques et de leur couverture médiatique.

Les résultats sont édifiants : la presse française explique principalement nos crises par des conflits partisans (50 % des articles) et des divisions culturelles (30 % des articles), en mettant souvent en cause les partis politiques flamands, en particulier la N-VA et son leader Bart De Wever, décrits comme « intransigeants » ou « confrontationnels ». À l’inverse, les figures francophones – comme Elio Di Rupo ou Sophie Wilmès – sont présentées comme « stabilisateurs » ou « pacificateurs ». Quant aux sources citées, elles sont trois fois plus souvent francophones que néerlandophones, révélant un biais lié à la facilité d’accès à l’information, et une affinité culturelle avec la Wallonie.

Décrypter les bais pour mieux comprendre la démocratie

Au-delà du cas belge, cette recherche met en lumière un phénomène plus large : les médias ne se limitent pas à relayer les faits ; ils les interprètent à travers des cadres culturels et symboliques. Si la proximité linguistique facilite l’accès aux sources, elle influence aussi la manière dont les récits se construisent. 

Dans un contexte marqué par la montée des fake news et la polarisation médiatique, cette étude rappelle que l’information n’est jamais totalement neutre. Elle fournit des clés de lecture précieuses pour analyser la formation des stéréotypes politiques et souligne l’importance d’intégrer une pluralité de points de vue au sein de sociétés linguistiquement et culturellement diversifiées. « Cette approche est particulièrement pertinente au regard du rôle central des médias dans la construction des représentations des pays étrangers et dans la formation de l’opinion publique à leur sujet », souligne l’équipe de recherche.

Enfin, cette recherche s’inscrit dans l’expertise reconnue de l’UCLouvain en matière d’analyse des dynamiques politiques et médiatiques. L’équipe dirigée par Min Reuchamps à l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe (ISPOLE) est réputée pour ses travaux sur le fédéralisme belge, les conflits communautaires et les représentations médiatiques. En combinant méthodes quantitatives (analyse de corpus) et qualitatives (Critical Frame Analysis), elle confirme le rôle de l’UCLouvain comme actrice de référence dans l’étude des enjeux démocratiques contemporains.

Min Reuchamps, professeur à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication et chercheur à l’ISPOLE, co-auteur de l’étude.

© Jacky Delorme