Derrière la hausse du minerval : une précarisation silencieuse
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Carte blanche rédigée par Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l’UCLouvain et directeur de recherches honoraire du FNRS
La hausse du minerval marque un signal clair : le financement de l’enseignement supérieur repose de plus en plus sur les étudiant·es et leurs familles. Cette évolution intervient alors même que le travail rémunéré des étudiant·es atteint des niveaux inédits, en Belgique comme ailleurs. Selon les données de l’ONSS, le nombre de « jobistes » est en augmentation constante depuis au moins 2017 (à l'exception d'une chute durant la période Covid-19), passant de 437 741 au troisième trimestre 2017 à 535 781au troisième trimestre 2025. L’enquête que nous avons menée à l’UCLouvain indique que plus de six étudiant·es sur dix avaient exercé un job en 2024.
Aujourd’hui, être étudiant·e ne signifie plus seulement étudier car le recours à un emploi s’inscrit désormais au cœur de l’expérience universitaire. Cette transformation traduit un basculement profond : les temps de formation et de travail s’entremêlent, donnant naissance à une figure hybride, celle de « l’étudiant-travailleur ».
Le relèvement du plafond à 650 heures annuelles du contrat d’occupation d’étudiant·es en est une illustration frappante. Un tel volume correspond à plus d’un tiers-temps sur l’année, alors que les études constituent déjà en elles-mêmes un travail à temps plein (entre 1600 et 1800 heures de travail). Dès lors, la question se pose : est-ce réellement le modèle que nous souhaitons encourager ? Une norme où étudier implique de travailler pour financer sa formation ?
Car derrière cette normalisation se cache souvent une contrainte. Le coût réel d’une année d’études (minerval, logement, alimentation, transports, matériel…) dépasse les dix mille euros. Pour beaucoup, travailler n’est pas un choix mais une nécessité, en particulier pour les jeunes issus des milieux populaires. Et la hausse du minerval, même marginale, risque d’accentuer encore cette dynamique, en poussant certain·es étudiant·es à augmenter leur charge d’emploi au détriment de leur réussite académique et … de leur santé mentale.
Cette situation n’est donc pas sans conséquences. L’emploi étudiant intensif accroît la fatigue, réduit le temps consacré aux études et creuse les inégalités sociales. Tous ne sont pas égaux face à cette double exigence : pour les uns, le travail rémunéré peut relever d’une stratégie d’expérience ou d’autonomie ; pour les autres, il s’agit d’une contrainte quotidienne qui fragilise leur parcours d’études et leur possibilité d’avoir une vie étudiante stimulante d’engagements. À terme, c’est l’égalité d’accès et les chances de réussite dans l’enseignement supérieur qui est mise à mal.
Au-delà des trajectoires individuelles, c’est bien notre modèle d’enseignement supérieur qui est en question. En laissant s’installer cette figure de l’étudiant-travailleur, nous entérinons un transfert progressif des coûts financiers, mais aussi temporels et psychologiques vers les étudiant·es1. Face à ce constat, une régulation apparaît indispensable. Elle suppose de reposer des limites claires au travail étudiant, notamment en réexaminant le plafond d’heures autorisées, afin de préserver le temps des études. Elle implique également d’envisager un système de bourses garantissant un soutien ajusté aux frais réels des études.
Il s’agit, au fond, d’un choix de société. Voulons-nous protéger le temps étudiant comme un espace dédié à la formation et à l’émancipation ? Ou acceptons-nous qu’il devienne un temps fragmenté, ajusté aux contraintes économiques ? Dans ce contexte, la hausse du minerval n’est pas une simple mesure budgétaire : elle révèle et accélère une transformation plus large qu’il est urgent d'interroger.
1. Fusulier, B. et Lodewick, P. (2026). Vivre, étudier, travailler : les (dés)équilibres de la vie étudiante. Les Politiques Sociales, 1-2(1), 5-9. https://doi.org/10.3917/lps.261.0006