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Le monde risque de perdre la mémoire des catastrophes… Une situation évitable, qui devrait toutes et tous nous alarmer!

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26 May 2026 , modifié le 25 June 2026

 

En bref :

En 2025, l'administration américaine a discrètement mis fin au soutien de l'USAID du projet EM-DAT, la base de données en libre accès, la plus fiable au monde recensant les catastrophes naturelles et technologiques depuis 1900. L’impact direct de cette mesure ? Le risque de suppression de cette base de données, si de nouveaux financements ne venaient pas rapidement la pérenniser.
L’impact pour le grand public ? Une absence de mémoire des catastrophes passées et donc une incapacité à comprendre et surtout prédire l’impact des événements climatiques majeurs à venir. Et donc, une plus grande difficulté, pour les gouvernements et autres acteurs internationaux à prévenir et apporter des solutions concrètes.
4 scientifiques internationaux alertent : « la suppression d’une telle ressource scientifique aura pour impact direct l’impossibilité de lancer des alertes précoces. Elle coûtera des vies que des données de qualité auraient pu sauver. » À une époque où les inondations, les incendies de forêt et les vagues de chaleur battent tous les records, ignorer les données qui révèlent où et comment les gens souffrent et meurent est imprudent et tout à fait évitable.
Ce que demandent les scientifiques ? Un refinancement correct de cet outil
indispensable, utilisé par des centaines de milliers de chercheurs dans le monde.

EM-DAT: https://www.emdat.be/ 

Lorsque la prochaine inondation, vague de chaleur ou tremblement de terre frappera, les gouvernements devront répondre à deux questions simples mais fondamentales : qui est le plus en danger, et que nous enseigne le passé ? Depuis des décennies, une base de données en accès libre, gérée par l’Université catholique de Louvain, en Belgique, apporte une part essentielle de cette réponse. Aujourd’hui, cet outil public mondial est menacé.

Lors du démantèlement de l’USAID par l’administration du Président Trump en 2025, une petite ligne budgétaire a été supprimée, presque imperceptiblement : la modeste subvention qui assurait la survie et les développements liés à la base de données la plus fiable au monde sur les catastrophes climatiques. Aucun nouveau financement n’a, à ce jour, pris le relais. Si rien ne change, l’une des rares sources indépendantes permettant de comparer les catastrophes à l’échelle mondiale, et sur lequel s’appuient la Banque mondiale, l’ONU et des dizaines de gouvernements, risque d’être fragilisée, voire de s’éteindre discrètement, au moment même où les sociétés ont le plus besoin de comprendre les risques que les populations affrontent.

EM-DAT rassemble des informations vérifiées sur plus de 27 000 catastrophes, depuis 1900, liées à des aléas naturels : inondations, tempêtes, sécheresses, séismes, vagues de chaleur ; ainsi que des accidents technologiques. Elle documente les morts, les personnes affectées et les pertes économiques. Elle est nécessaire pour comparer les événements au-delà des frontières et des décennies, dans un domaine où les statistiques nationales restent souvent inégales, fragmentaires et difficiles à rapprocher. Ce ne sont pas seulement des archives rigoureuses. C’est un langage commun. Aujourd’hui, ce sont plus de 110 000 utilisateurs du monde entier qui compulsent ces données afin de prévenir de nouveaux cataclysmes.

Un pas plus loin, ce registre documente la manière dont les catastrophes façonnent le
monde. Il permet aux pays de tirer les leçons du passé, de comparer les risques au-delà des frontières et de planifier l’avenir. Sans cette base de données, les décideurs seraient contraints de naviguer dans le flou, dans un paysage de risques de plus en plus instable, avec moins de données factuelles et donc un impact direct sur leurs actes.

Si ces données peuvent paraître abstraites, elles orientent pourtant des décisions très
concrètes. La Banque mondiale utilise par exemple EM-DAT pour identifier les pays vulnérables aux chocs climatiques. Les agences des Nations Unies s'appuient sur cette base de données pour réaliser des évaluations des risques à l'échelle mondiale et régionale. Les gouvernements l'utilisent pour mettre en place des régimes d'assurance contre les catastrophes qui versent des indemnités en cas d'inondations ou de cyclones. Récemment encore, des scientifiques ont utilisé les données d'EM-DAT pour mettre en évidence le fardeau climatique disproportionné qui pèse sur les petits États insulaires, ce qui a incité l'ONU à allouer davantage de fonds à ces nations vulnérables.

EM-DAT n’est pas parfaite. Aucune base mondiale ne peut l’être. Les vagues de chaleur, les pertes indirectes, les catastrophes lentes ou locales restent difficiles à mesurer. Mais ces limites sont précisément une raison d’investir, non de capituler. Cet outil indépendant, transparent sur ses méthodes et alimenté dans un cadre académique, permet d’améliorer la qualité des données, de rendre visibles les angles morts et d’éviter que chaque acteur ne produise son propre récit du risque.

La perte d’EM-DAT ne serait donc pas une simple panne technique. Elle affaiblirait la
capacité des pays à apprendre des catastrophes passées, à comparer leurs vulnérabilités et à cibler les communautés les plus exposées. Les réponses d’urgence seraient moins bien informées. Les investissements de prévention risqueraient d’être moins efficaces. Les débats sur le climat, l’aide internationale et les pertes économiques reposeraient sur une mémoire plus lacunaire.

Ce qui rend cette situation si absurde, c’est son coût. Maintenir EM-DAT exige environ 300 000 euros par an. Les catastrophes recensées en 2025 ont causé des pertes estimées à 170 milliards de dollars. A l’échelle des budgets internationaux, sauver cette infrastructure représente une dépense minime ; perdre cet outil coûterait beaucoup plus cher en décisions moins justes, en argent mal orienté et, parfois, en vies qui auraient pu être mieux protégées.

Les institutions qui utilisent déjà EM-DAT pourraient la préserver ensemble : la Banque
mondiale et les banques régionales de développement, les agences des Nations unies, le Fonds vert pour le climat, les fondations philanthropiques et les grands bailleurs de la recherche. Le problème n’est pas l’absence de moyens. Il est dans la coordination et dans la reconnaissance du fait que les données sur les catastrophes constituent un bien public mondial.

Les gouvernements, institutions et communautés internationales ont désormais le choix. Ils peuvent agir dès maintenant pour préserver la mémoire collective mondiale des catastrophes naturelles. Ou bien ils peuvent attendre que la prochaine catastrophe nous rappelle ce qui aura été perdu. 

Niko Speybroeck, Université catholique de Louvain (UCLouvain), Belgique
Ilan Noy, Université Victoria de Wellington, Nouvelle-Zélande
Albert Kettner, Université du Colorado, États-Unis
Dewald Van Niekerk, Université du Nord-Ouest, Afrique du Sud

À propos des auteurs

  • Niko Speybroeck est professeur d’épidémiologie à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain), en Belgique et supervise le projet EM-DAT. Il travaille en
    étroite collaboration tant avec les données qu’avec les communautés qui s’appuient sur celles-ci.
  • Ilan Noy est titulaire de la chaire Te Āwhionukurangi en économie des catastrophes
    et du changement climatique à l’université Victoria de Wellington, en Nouvelle-
    Zélande, et professeur d’économie appliquée à l’Institut scientifique du Gran Sasso, en Italie. Ses travaux portent sur les impacts économiques des risques naturels ainsi que sur les systèmes politiques et financiers qui façonnent les risques mondiaux. Il a commencé à utiliser EM-DAT pour ses recherches en 2006.
  • Albert Kettner est directeur du DFO, Flood Observatory à l’université du
    Colorado, où il poursuit et développe un effort mondial de suivi des inondations lancé en 1985 et qui met depuis longtemps l’accent sur l’importance de registres durables des risques d’inondation.
  • Dewald Van Niekerk est professeur et directeur du Centre africain d'études sur les catastrophes à l'Université du Nord-Ouest en Afrique du Sud. Expert de renom dans le domaine de la réduction des risques de catastrophe, il mène des activités dans les domaines de la recherche, des politiques et de la pratique afin de renforcer la résilience.