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« Dis-moi qui tu es, et je te raconterai mon histoire »

cedie | Louvain-la-Neuve

cedie
19 May 2026

Photo: Novembre 2022, Riohacha, Colombia © Nina Bries Silva

La positionnalité comme enjeu du droit des migrations et de l’éthique de recherche

Positionnalité – Éthique – Vulnérabilité – Marginalité – Droit de l’asymétrie.

Sous un arbre sacré Dibidibe à Riohacha, en Colombia, Edison, membre du peuple autochtone Wiwa, a posé à la chercheuse une exigence que nos facultés de droit ont longtemps reléguée à l’impensé : tu me demandes de te partager mon expérience et de te confier mes histoires les plus intimes mais toi, qui es-tu ? Ce n’est pas une question anodine. C’est une question épistémologique, éthique, et profondément juridique — que tout juriste travaillant avec des personnes exilées, déplacées, migrantes devrait se poser. À travers un dialogue de terrain, qui peut sembler de prime abord anecdotique, ce texte cherche à mettre en lumière les enjeux de la positionnalité et la réflexivité essentiels pour le juriste en droit des migrations que se caractérise par son asymétrie.

Nina Bries Silva 

A. Mise en contexte : La positionnalité comme enjeu du droit des migrations

« Dis-moi qui tu es, et je te raconterai mon histoire »

Sous un arbre sacré Dibidibe à Riohacha, en Colombie, Edison, membre du peuple autochtone Wiwa, a posé à la chercheuse une exigence que nos facultés de droit ont longtemps reléguée à l’impensé : tu me demandes de te partager mon expérience et de te confier mes histoires les plus intimes mais toi, qui es-tu ? Ce n’est pas une question anodine. C’est une question épistémologique, éthique, et profondément juridique — que tout juriste travaillant avec des personnes exilées, déplacées, migrantes ou plus largement en situation de vulnérabilité, devrait se poser. À travers un dialogue de terrain, qui peut sembler de prime abord anecdotique, ce texte cherche à mettre en lumière les enjeux de la positionnalité, souvent reléguée alors qu’elle est essentielle dans l’exercice du droit, en général, et particulièrement lorsqu’on intervient auprès d’acteur·rices marginalisé·es, a fortiori en droit des migrations. 

C’est pourquoi nous vous invitons à lire le texte de Nina Bries Silva, chercheuse post-doctorante à l’EDEM dans le cadre du projet CLAIM (Climate Litigation Actions by the Internationally Marginalised), qui interroge la place des acteur·rices marginalisé·es dans la lutte climatique internationale. Sa thèse, Weaving ontologies, contesting power : Transitional justice in dialogue with Indigenous territories, repense, à partir des onto-épistémologies autochtones, les catégories avec lesquelles le droit appréhende la réparation et la justice.

Ce texte s’inscrit dans les réflexions de l’EDEM sur les méthodologies situées, l’apprentissage par le service et les approches décoloniales du droit des migrations. Il a également été présenté aux étudiant·es de l’UCLouvain lors de la rentrée de la Clinique juridique Rosa Parks, afin de les initier aux notions clés de positionnalité, d’autoréflexivité et de responsabilité. Ces concepts sont essentiels non seulement pour leur travail au sein de la clinique juridique, mais aussi, plus largement, en tant que futur·es praticien·nes du droit, chercheur·ses et citoyen·nes.

B. « Dis-moi qui tu es, et je te raconterai mon histoire »

En novembre 2022, alors chercheuse doctorale à l’Institut universitaire européen de Florence, j’arrivais à Riohacha, en Colombie, pour réaliser des interviews auprès de membres de la communauté autochtone Wiwa, sur leur expérience du conflit armé.

Dans ce contexte, je me suis réunie avec Edison, l’un des coordinateurs de l’organisation Wiwa Golkushe Tayrona, sous un arbre sacré, le Dibidibe. Il m’a expliqué qu’il avait insisté pour que notre rencontre ait lieu sous cet arbre sacré, car « il représente le sage, le Mamo, qui sera témoin de nos paroles et veillera à ce que nous restions fidèles à elles ». Dès le début, il a souligné que j’avais désormais la responsabilité d’honorer les paroles et les savoirs partagés par le peuple Wiwa. Il était particulièrement intéressé par mes connaissances juridiques, plus que par mon projet académique, et a mentionné que depuis longtemps, ils attendaient qu’une avocate européenne leur vienne en aide. Bien que j’eusse pris soin, au préalable, de me présenter comme chercheuse doctorale, les Wiwa avaient d’autres attentes et projections.

Dès le début de notre entretien, Edison m’a interpellée : « Tu me demandes de te raconter mon histoire, mais tu ne m’as rien dit sur qui tu es ». J’ai été profondément surprise, car j’avais soigneusement respecté toutes les directives éthiques de mon université, en expliquant explicitement mes objectifs de recherche et en détaillant mes politiques de protection des données. J’ai alors compris que, au-delà de mes diplômes et de mon sujet de recherche, je n’avais en réalité partagé que peu sur qui j’étais réellement. Je lui demandais de me faire confiance et de partager ses histoires les plus intimes sur le conflit armé, alors que moi, je restais silencieuse sur ma propre identité.

Les lignes directrices éthiques de nos universités exigent que les chercheur·ses expliquent dès le début des entretiens leurs objectifs, détaillent les politiques de protection des données et obtiennent un consentement éclairé. Cependant, il leur est généralement déconseillé de s’ouvrir ou de se confier, car les émotions et partages personnels sont perçus comme contraires aux principes d’objectivité et de neutralité. Mais peut-on vraiment jamais être neutre ? La connaissance et le droit ne sont-ils pas nécessairement situés ? Qu’en est-il du processus de réflexivité et d’autocritique ?

Nous avons finalement commencé à discuter de l’impact du conflit armé. Edison insistait constamment pour raconter l’histoire d’un mille-pattes chaussé de bottes à chaque jambe, qui faisait du bruit en marchant. Alors que je travaillais depuis plusieurs années avec des communautés autochtones et m’efforçais de cultiver une ouverture d’esprit et une sensibilisation culturelle, mon premier réflexe fut de considérer cette histoire comme une simple métaphore et de recentrer la conversation. Malgré mes tentatives de rediriger l’entretien, il a persisté, puis s’est mis à dessiner le mille-pattes sur un tableau noir, racontant comment il était monté au sommet d’une montagne où il aurait mangé une petite fille. En réalité, cette histoire symbolise le conflit armé : le mille-pattes représente l’armée de l’État, tandis que celle de la petite fille évoque les viols commis durant le conflit.

Bien que cet épisode puisse paraître anecdotique, il met en lumière des enjeux cruciaux liés à la positionnalité et aux dilemmes éthiques en recherche. La positionnalité désigne l’ensemble des identités individuelles et leur intersection avec les systèmes de privilège et d’oppression. C’est un concept fluide, qui varie selon le contexte. Par exemple, le fait d’être formée en tant qu’avocate était extrêmement pertinent lors de nos discussions autour des procès en cours sous l’arbre Dibidibe, mais moins lors de mes recherches en Belgique. De même, être espagnole en Amérique latine portait une signification particulière, en lien avec le passé colonial de l’Espagne dans cette région, ce qui influençait le déroulement de nos échanges. Les identités varient donc selon l’espace et le temps.

Contrairement au mythe du principe de neutralité, mes multiples identités ont indéniablement influencé mes choix de recherche, mes questions, mes interactions, ainsi que ma lecture des données — y compris celle d’ignorer de prime abord l’histoire du mille-pattes. Elles ont aussi façonné la perception des communautés Wiwa et créé des attentes implicites. La positionnalité ne se limite par conséquent pas à une simple déclaration en début de thèse reconnaissant ses identités, aux tonalités de récits confessionnels et clause de non-responsabilité. Elle implique un processus constant de réflexivité, en acceptant que l’individualité du chercheur et de la chercheuse influence la recherche. Cette réflexivité exige humilité et ouverture, en reconnaissant que, en tant que chercheur·ses, nous ne détenons pas la vérité absolue ni toute la connaissance. Il s’agit d’apprendre à écouter, à co-créer avec les autres, et, in fine, à laisser ces échanges nous transformer. Comme le souligne l’auteur autochtone Opaskwayak Cree, Shawn Wilson : « Si la recherche ne te change pas en tant que personne, c’est que tu ne l’as pas menée correctement ».

Pour les peuples autochtones, nous ne sommes pas simplement en relation les uns avec les autres ; « nous sommes des relations ». Cette conception m’a encouragée à envisager la recherche avec les peuples autochtones comme un travail relationnel continu. Construire une relation de confiance durable et honnête ne se limite pas à la conduite d’entretiens conformes aux normes éthiques proscrits par le milieu académique, et puis à disparaître ou à leur dédier quelques remerciements dans mes écrits, et leur adresser un contre-rendu a posteriori. Au contraire, les données générées par ma recherche furent traitées comme des connaissances appartenant aux communautés, qui s’en servirent dans le cadre de procédures judiciaires pour soutenir leurs revendications.

Il ne suffit pas de maintenir des relations, mais comme Edison me l’a justement rappelé, il faut aussi être redevable et responsable vis-à-vis de ces relations, ce qu’on appelle la « responsabilité relationnelle ». Alors que nos facultés de droit nous enseignent souvent à réprimer nos émotions, je crois qu’il faut plutôt apprendre à les écouter et à les laisser agir comme des baromètres éthiques. Comme le rappelle Lauren Tynan, femme Pairebeenne Trawlwoolway : « La responsabilité relationnelle, c’est cette sensation qui te serre le ventre lorsque tu te rends compte que tu n’as pas appelé tes collaborateurs récemment. C’est ce moment avant de présenter à une conférence, quand tu te rends compte que tu ne devrais pas y aller seul, que tes collaborateurs devraient être là avec toi. C’est ce syndrome de la page blanche que tu ressens parce que tu essaies d’écrire une publication tout seul ».

Conclusion : le droit des migrations comme un droit de l’asymétrie

Le dialogue avec Edison sous l’arbre Dibidibe met en lumière des enjeux cruciaux liés à la positionnalité et aux défis éthiques du travail avec des acteur·rices en situation de marginalité et de vulnérabilité, notamment dans le cadre de la migration.

Le droit des migrations est un droit de l’asymétrie. La positionnalité du chercheur, de la chercheuse, du praticien ou de la praticienne n’est pas un détail méthodologique : elle est constitutive de la production de connaissance et des droits reconnus. L’histoire du mille-pattes d’Edison – d’abord incomprise, puis révélée comme un récit des viols commis par l’armée – en est une illustration : une interprétation ethnocentrique peut engendrer de l’injustice. Qui décide qu’un récit d’asile est « cohérent » ? Selon quels présupposés culturels la « crainte » est-elle évaluée ?

La réflexivité est une exigence démocratique pour le juriste en migration. « Si la recherche ne te change pas en tant que personne, c’est que tu ne l’as pas menée correctement », écrit Shawn Wilson. Si le droit des migrations ne remet pas en question celui ou celle qui l’applique, il risque de perpétuer, sans s’en rendre compte, les inégalités qu’il prétend réguler.

Bibliographie

  • Tynan, L., « Data Collection Versus Knowledge Theft : Relational Accountability and the Research Ethics of Indigenous Knowledges », in H. Melber, U. Kothari, L. Camfield et K. Biekart, Challenging Global Development : Towards Decoloniality and Justice, Cham, Springer Nature Switzerland, 2024.
  • Wilson, S., Research Is Ceremony : Indigenous Research Methods, Halifax & Winnipeg, Fernwood Publishing, 2008.