Discours de Jean Hilgers, président du CA
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Rentrée académique 2026-2027

Permettez-moi de vous souhaiter à mon tour la bienvenue à l’occasion de cette rentrée académique 2026-2027.
Une rentrée, c’est davantage qu’un retour. C’est un recommencement : des projets qui s’esquissent, des rencontres à venir, des nouvelles questions et, de la confiance renouvelée. Confiance dans le savoir, dans la transmission et dans la jeunesse.
La solidité de notre institution, riche d’un long passé, ne signifie pas l’immobilité.
L’UClouvain n’a jamais survécu en se contentant de répéter ce qu’elle avait été. Elle est capable de traverser les époques (parfois les crises) et de se renouveler pour répondre aux questions de son temps, parfois en les anticipant et en acceptant de se transformer elle-même (j’y reviendrai).
Ces exigences nous rassemblent aujourd’hui.
L’année académique s’ouvre dans un contexte marqué par des incertitudes et des transformations profondes.
Transition climatique, révolution numérique portée notamment par l’intelligence artificielle, tensions géopolitiques croissantes, évolutions démographiques majeures : autant de forces qui transforment nos sociétés et nos manières de penser à un rythme inédit.
Mais d’autres évolutions nous interpellent tout autant.
Dans plusieurs régions du monde, nous observons une défiance vis-à-vis des connaissances scientifiques et une fragilisation du débat argumenté. Des pressions s’exercent sur les universités et les chercheurs. Des principes démocratiques fondamentaux que l’on croyait acquis ne le sont plus.
Ces phénomènes sont interdépendants.
Lorsqu’une société cesse de distinguer l’opinion de la connaissance lorsqu’elle place cette opinion au même niveau que le savoir construit, vérifié et débattu, lorsqu’elle laisse le doute systématique prendre le pas sur le doute méthodique, la qualité du débat public ainsi que les conditions d’exercice de la liberté académique se trouvent profondément érodés.
Face à ces évolutions, les universités ont une responsabilité particulière. L’histoire de l’UClouvain nous rappelle d’ailleurs combien cette exigence est ancienne. Au début du XVIe siècle, Érasme fréquente Louvain comme chercheur libre. Il y approfondit sa méthode de lecture raisonnée des textes, notamment du Nouveau Testament, et soutient la création du Collège des Trois Langues, où le latin, le grec et l’hébreu sont enseignés. Cet acte n’était pas seulement académique. Il portait une conviction profondément moderne : pour mieux comprendre, il faut revenir aux sources ; pour penser librement, il faut confronter les textes, les langues, les traditions et les interprétations ; pour progresser, il faut parfois accepter de questionner ce que l’on croyait établi.
Cette leçon demeure d’une saisissante actualité.
Les universités produisent et transmettent des connaissances, forment l’esprit critique et éclairent les débats. Mais, elles œuvrent également à défendre les conditions qui rendent ces missions possibles. Elles doivent demeurer des lieux où la recherche de la vérité peut s’exercer librement, où les faits sont établis avec rigueur, où le débat contradictoire est encouragé et où la liberté académique continue d’être protégée.
Quatre défis me paraissent particulièrement importants : transformer nos formations, préserver & renforcer notre recherche, prendre soin de la communauté et, faire évoluer notre gouvernance.
Transformer nos formations
La mission fondamentale de l’université demeure inchangée : permettre au plus grand nombre d’étudiantes et d’étudiants, dès lors qu’ils en ont la motivation et le potentiel, de développer les connaissances, les compétences et l’esprit critique dont les générations présentes et futures auront besoin.
Le contexte dans lesquelles cette mission s’exerce évolue rapidement.
Sur le plan démographique, tout d’abord.
La dénatalité observée dans une grande partie de l’Europe va progressivement réduire le nombre de jeunes susceptibles d’accéder à l’enseignement supérieur.
Dans le même temps, l’accélération des progrès technologiques et le renouvellement rapide des connaissances renforcent l’importance de la formation tout au long de la vie.
Ces deux mouvements conjugués invitent à repenser le rôle de l’université : il ne s’agit plus seulement de former les jeunes générations, mais d’accompagner un nombre croissant de citoyens dans l’actualisation et le développement de leurs compétences tout au long de leur parcours professionnel et personnel.
Cette évolution transformera progressivement la composition de nos publics.
Elle constitue aussi une opportunité majeure d’accroître l’impact sociétal de notre université.
Pour y répondre, nous devrons proposer des formations plus diversifiées et plus flexibles, permettant notamment de mieux concilier études, vie professionnelle et vie privée.
Les microcertifications, les formations courtes et les dispositifs de formation continue constituent à cet égard des opportunités importantes.
Mais une université engagée dans la formation tout au long de la vie ne se définit pas uniquement par l’élargissement de son offre.
Elle se définit également par l’attention portée à l’étudiant et à ses besoins spécifiques à chaque étape de son parcours.
Cette préoccupation concerne bien entendu les adultes en reprise d’études, mais aussi nos étudiants de première génération, dont la réussite dépend souvent de la qualité de l’accompagnement proposé dès les premières étapes de leur parcours universitaire.
Ce soutien passe également par la volonté de faire évoluer nos pratiques pédagogiques.
Pédagogies actives, enseignements hybrides, interdisciplinarité, liens renforcés entre théorie et pratique : autant d’évolutions déjà engagées qu’il nous appartient d’amplifier.
Toutefois, parmi toutes les transformations auxquelles nous sommes confrontés, aucune n’est probablement aussi rapide et aussi disruptive que celle portée par l’intelligence artificielle générative.
Aux premiers soubresauts de l’IAG, il y a près de trois ans, notre première préoccupation a été de sensibiliser notre communauté académique aux conditions d’un usage éthique et responsable de ces nouveaux outils dans l’enseignement et la recherche.
Les enjeux liés à l’esprit critique, à la fiabilité des connaissances et à l’intégrité académique restent évidemment des points de vigilance permanents.
Mais, l’enjeu est désormais plus profond encore.
Ce ne sont plus seulement les usages de l’intelligence artificielle qui nous interrogent ; ce sont désormais les fondements mêmes de l’enseignement universitaire.
Que devons-nous encore enseigner lorsque l’accès à l’information et à sa synthèse devient quasi instantané ?
Comment aider nos étudiants à distinguer une connaissance fiable d’un contenu simplement plausible ?
Comment développer leur capacité de jugement et d’analyse dans un environnement où une partie croissante de la production intellectuelle est assistée par l’intelligence artificielle ?
Dans ce contexte, l’héritage d’Érasme nous rappelle que l’accès aux textes ne garantit pas leur compréhension. La multiplication des livres, déjà à la Renaissance, avait rendu plus nécessaire encore le discernement du lecteur. De même, l’abondance numérique ne nous dispense pas de l’effort de pensée : elle l’exige davantage.
C’est dans cette perspective que l’UCLouvain a notamment déployé PICCOLO, un outil d’intelligence artificielle souverain et spécifique, conçu dans le respect des principes et des lignes directrices que notre université s’est fixés en matière d’usage responsable de l’IA.
Grâce à l’engagement de nombreuses équipes académiques et administratives, notre université entend développer une approche de l’IA qui ne soit ni celle du refus stérile, ni celle d’une adhésion sans conditions, plutôt naïve. Nous faisons le choix d’une appropriation critique, réfléchie et responsable de ces technologies.
Non pas pour penser moins, mais pour penser mieux.
Préserver et renforcer notre recherche
Le deuxième défi concerne la recherche.
Nous observons aujourd’hui, à différents niveaux de pouvoir, une pression croissante sur les financements qui permettent à la recherche de se déployer.
La recherche s’inscrit dans le temps long. Elle a besoin de stabilité, de continuité et de prévisibilité pour produire ses effets et ne s’accommode que très mal de ruptures dans ses financements, d’appels à projets trop ponctuel ou de réorientations incessantes dues aux urgences du moment.
L’histoire de Louvain est, ici encore, riche d’enseignements. André Vésale, qui étudia à Louvain avant de devenir l’une des grandes figures de la médecine de la Renaissance, a bouleversé la connaissance du corps humain en faisant de l’observation directe, de la dissection et de la confrontation avec le réel les fondements de son travail. Son œuvre, publiée en 1543, n’est pas seulement un monument de l’histoire de l’anatomie. Elle illustre ce que signifie faire de la recherche : ne pas se contenter de répéter une autorité ; regarder, expérimenter, comparer, douter et, lorsque les faits l’exigent, modifier la compréhension que nous avons du monde.
Cette méthode demeure au cœur de l’activité scientifique.
Nos préoccupations ne résident pas uniquement dans la réduction des moyens disponibles.
Elles concernent aussi la nature des arbitrages susceptibles de s’imposer.
Dans un contexte budgétaire contraint, la tentation existe de privilégier les recherches dont les résultats apparaissent les plus rapidement ou dont les retombées semblent les plus facilement mesurables.
Une telle évolution, si elle devenait dominante, fragiliserait deux composantes essentielles de notre écosystème scientifique : la recherche fondamentale et les sciences humaines et sociales.
La première parce qu’elle explore des questions dont les applications futures sont souvent impossibles à anticiper et sans lesquelles rien de véritablement nouveau ne peut être découvert.
Les secondes parce qu’elles nous permettent de mieux comprendre les transformations économiques, sociales, culturelles et démocratiques qui traversent nos sociétés.
Leur contribution ne se mesure pas toujours immédiatement à l’aune d’indicateurs économiques. Elle est pourtant essentielle à la qualité du débat public, à la cohésion sociale, à l’innovation et à la capacité de nos sociétés à se projeter dans l’avenir.
Juste Lipse, grand lecteur de Tacite et figure majeure du Collège des Trois Langues, avait déjà compris que l’étude des textes anciens pouvait nourrir une réflexion pleinement contemporaine sur la vie politique, la violence, l’autorité et la stabilité des sociétés. Les humanités ne sont jamais un détour inutile par le passé. Elles sont une manière de mieux comprendre le présent, d’en discerner les tensions et d’élargir les ressources intellectuelles dont nous avons besoin pour imaginer l’avenir.
Préserver cette diversité scientifique n’est donc pas un supplément d’âme. C’est un enjeu stratégique majeur.
L’intelligence artificielle transforme, également et profondément, les pratiques de recherche.
Ses apports potentiels sont considérables.
Elle permet déjà d’accélérer l’analyse de corpus documentaires, le traitement de données complexes, l’identification de corrélations, la réalisation de simulations ou encore l’exploration de nouvelles pistes d’investigation.
Pour les chercheurs, ces avancées représentent une opportunité majeure. Elles peuvent permettre de consacrer davantage de temps à la formulation des hypothèses, à l’interprétation des résultats, à la créativité scientifique et au dialogue interdisciplinaire.
Dès cette rentrée, un plan de gouvernance de l’IAG dans la recherche sera déployé. Il comprendra notamment un guide d’usage, des formations dédiées et la mise en place d’une communauté de pratiques.
Mais au-delà des outils et des règles d’usage, l’IAG nous confronte à des questions plus fondamentales.
Elle ne modifie pas seulement la manière dont nous faisons de la recherche ; elle pourrait progressivement transformer la façon dont les questions de recherche sont formulées, dont les méthodologies sont construites et dont les résultats sont produits et évalués.
Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de savoir comment utiliser l’IAG dans la recherche. Il est aussi de comprendre ce que l’IAG fait à la recherche elle-même.
Elle nous oblige notamment à nous interroger sur la place que nous voulons continuer à donner à l’incertitude, à l’exploration, au tâtonnement, à l’intuition et à la créativité.
Prendre soin de la communauté
Aucune transformation ne peut réussir sans l’engagement de celles et ceux qui font vivre notre université au quotidien.
Les résultats de l’enquête Pulse-T, menée fin 2024, ont confirmé à la fois les forces de notre communauté et les attentes qui s’y expriment en matière de qualité de vie au travail.
Dans ce contexte, un plan d’action a été déployé autour de plusieurs priorités : la prévention du harcèlement et des comportements inappropriés, la reconnaissance du travail accompli, l’amélioration de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, la réflexion sur la charge de travail du personnel académique ainsi que l’amélioration de la supervision doctorale et postdoctorale.
Je me réjouis de constater que cette démarche a été largement appropriée dans l’ensemble de l’université, puisque plus de 90 % des entités ont élaboré leur propre plan d’action. Et ceci s’est fait dans le respect de la concertation sociale.
Les progrès enregistrés, notamment dans la prévention et la prise en charge des violences sexistes et sexuelles nous encouragent également à poursuivre les efforts engagés.
Car la qualité d’une université ne se mesure pas uniquement à ses publications, à ses diplômes ou à la visibilité de ses chercheurs. Elle se mesure aussi à la manière dont elle considère celles et ceux qui la font vivre, à son aptitude à reconnaître leur travail, à les protéger, à les écouter et à leur permettre de s’épanouir dans un environnement respectueux et exigeant.
Faire évoluer notre gouvernance
Le quatrième défi porte sur notre gouvernance.
L’UCLouvain est une institution riche de sa diversité, de ses sites, de ses disciplines et de ses composantes.
Cette richesse constitue une force Mais, elle s’accompagne d’une complexité qui peut ralentir notre capacité à agir avec la réactivité que requiert notre environnement.
La réflexion engagée sur notre gouvernance poursuit donc un objectif simple : permettre à notre université de décider avec davantage de fluidité sans renoncer aux principes de collégialité, de participation et de représentativité qui fondent son identité.
Il ne s’agit pas d’opposer démocratie et efficacité. Mais, de trouver des formes institutionnelles qui permettent à l’une de renforcer l’autre et inversement.
Cette réflexion ne se mène pas dans un cercle restreint.
Elle implique largement la communauté universitaire.
Une enquête approfondie a déjà été lancée auprès de différentes parties prenantes de notre institution. Les enseignements qui en ressortiront constitueront une source précieuse d’inspiration pour identifier les évolutions souhaitables et construire des solutions partagées.
La démarche passera sans doute par un questionnement de nos processus décisionnels, de la taille de certains organes, de leurs interactions et d’une clarification des rôles et responsabilités de chacune et chacun.
Tout cela pour trouver le bon équilibre entre un fonctionnement profondément démocratique et une prise de décision plus efficiente.
Les défis qui nous attendent exigent une université capable de penser vite sans penser court ; capable de décider avec efficacité sans renoncer à la délibération ; capable de se transformer sans perdre ce qui constitue son âme.
Saint-Luc : un avenir à bâtir
Avant de conclure, permettez-moi d’évoquer le lieu qui nous accueille aujourd’hui.
Il y a cinquante ans, une poignée de pionniers inaugurait les Cliniques universitaires Saint-Luc avec une ambition forte : réunir, sur un même campus, les soins, l’enseignement et la recherche.
Aujourd’hui, l’UCLouvain s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre de cette histoire.
Le chantier du futur Saint-Luc est désormais lancé. Plus qu’un projet immobilier, il traduit une vision de la médecine et des soins centrée sur le patient, étroitement articulée à l’enseignement et à la recherche, et capable de s’adapter aux évolutions futures de la médecine et des technologies ainsi qu’aux attentes de la population.
Avec plus d’un milliard d’euros investis, ce projet constitue un engagement majeur pour les décennies à venir.
Sa portée dépasse toutefois l’ampleur de cet investissement.
Le projet ‘relie’ : les pionniers de 1976 aux générations futures de soignants et de chercheurs, l’université à son hôpital et, plus largement notre institution à ses patients et à ses nombreux partenaires.
L’héritage de Vésale trouve ici une résonance particulière. Son exigence d’observer avec rigueur, de confronter le savoir aux réalités du corps humain et de faire progresser la médecine par la recherche demeure, sous des formes renouvelées, au cœur de l’ambition qui unit Saint-Luc et l’Université.
Conclusion
Chers membres de la communauté universitaire,
Cette année académique s’ouvre sur un paradoxe qui, à bien y regarder, n’en est pas un : jamais les moyens de la recherche et de l’enseignement n’ont semblé aussi contraints, et jamais nos missions n’ont paru aussi essentielles.
Transformer nos formations, protéger notre recherche et notre communauté, faire évoluer notre gouvernance : ce ne sont pas quatre chantiers séparés, ce sont les trois faces d’une même exigence — celle d’une université qui regarde devant elle pour assurer son propre développement.
Cette réponse, nous ne la trouverons ni dans la nostalgie d’un modèle figé, ni dans une adaptation résignée aux seules contraintes du moment. Nous la trouverons dans ce que l’UCLouvain a toujours su faire : penser ensemble, au-delà des sites, des secteurs et des générations, ce que doit être une université au service de la société.
Elle se trouvera dans la liberté intellectuelle d’Érasme ; dans l’exigence expérimentale de Vésale ; dans l’imagination scientifique de Georges Lemaître ; dans la profondeur historique et politique de Juste Lipse ; dans la résilience de celles et ceux qui ont reconstruit la bibliothèque après les destructions ; et dans le courage des bâtisseurs de Louvain-la-Neuve et de Saint-Luc.
C’est cette communauté-là, capable de débat comme de décision, d’audace comme de rigueur, que je veux saluer aujourd’hui. Et c’est avec la conviction que nous saurons, une fois encore, transformer les défis de cette année en autant d’opportunités, que je vous souhaite à toutes et à tous une excellente année académique 2026-2027.
Je vous remercie.